Soins D’Urgence .
Décorés à Dubaï pour leur rôle exemplaire depuis plus d’un
an, les ambulanciers sont des modèles de dévouement et de
tolérance. Les scènes dont ils sont les témoins et les
acteurs les rendent aussi fiers de sauver des vies que
humbles face à tant de violence.
Les héros des camionnettes orange
Il est le premier à arriver place Tahrir. Il transporte tout
le monde avec tolérance, amour et générosité. La plupart du
temps, il emmène les manifestants blessés vers l’hôpital de
fortune de la mosquée de Omar Makram ou celui de l’église de
Qasr Al-Doubara, à quelques mètres de la place Tahrir. Ces
deux hôpitaux fonctionnent presqu’en continu depuis la
révolution. Depuis la chute du président en février 2011, il
y a eu des dizaines de morts et des milliers de blessés, la
plupart lors de manifestations durement réprimées.
Ahmad Moustapha est ambulancier. Chaque jour, il accompagne
des patients quel que soit le contexte ou l’heure et quelle
que soit l’origine sociale du blessé. Comme tous les
employés de l’Organisme égyptien des ambulanciers, il reçoit
des ordres du central lui précisant le lieu exact où il doit
se rendre. Ahmad, comme beaucoup d’autres ambulanciers, est
fier de son travail : « Je ne peux pas vous expliquer mon
sentiment de satisfaction quand je réussis à sauver une vie.
Malgré tous les risques, je ne peux quitter ce métier. C’est
comme une drogue. On exerce notre métier avec un seul
objectif en tête : stabiliser l’état du patient afin de le
transporter vers l’hôpital le plus proche. Je ne m’intéresse
ni à sa religion ni à sa tendance politique. Il peut être
manifestant, baltagui ou feloul ; pour moi, c’est avant tout
un être humain. Ce qui m’importe en priorité c’est son état
de santé ». Et Ahmad est loin d’être une exception de ce
métier.
Pour devenir ambulancier, Ahmad a suivi des cours de
formation pendant deux mois. Il a aussi travaillé avec des
secouristes professionnels pendant deux ans. Aujourd’hui,
après trois ans de travail et un contrat de 2 000 L.E. par
mois, il est compétent et qualifié pour sauver la vie des
blessés. Tous les jours, il circule avec sa voiture orange
dans l’espoir de pouvoir sauver des vies.
Un métier centralisé
L’Organisme égyptien des ambulanciers comprend 5 000
personnes aux compétences complémentaires. Cet organisme
vient de remporter le second prix de la paix, le mois
dernier à Dubaï, aux Emirats arabes unis. Il s’agit d’un
prix annuel récompensant les personnes « contribuant au
maintien de la paix dans le monde ». C’est le Dr Mohamad
Sultan, vice-président de l’Organisme, qui a reçu le prix au
nom de tous les ambulanciers du pays pour leur rôle place
Tahrir et dans tous les autres hauts lieux de manifestation
du pays.
« En retournant en Egypte, la première chose que le Dr
Mohamad Sultan a faite, c’est de venir nous voir place
Tahrir pour nous encourager. Ce prix est une récompense et
une reconnaissance de notre action, de nos compétences et du
niveau de notre service technique comme les équipements
utilisés dans les véhicules », raconte avec fierté Rabie, un
membre de l’équipe. Mais pour lui, ce que cet organisme
possède de plus important, c’est son dévouement quotidien.
Quand tout était à l’arrêt, les équipes de sauvetage étaient
les seules à exercer leur travail avec conscience et
honnêteté. Les ambulances étaient parfois la seule preuve de
l’existence d’un Etat, lorsque tous les autres ministères,
et surtout celui de l’Intérieur, s’étaient mis en retrait au
lendemain de la chute de Moubarak.
Du vendredi de la colère, le 28 janvier 2011, au carnage du
stade de Port-Saïd il y a deux semaines, les ambulanciers
ont toujours répondu présent, à chaque fois pris dans une
course contre la montre pour sauver les manifestants.
« Après le match de Port-Saïd, une vingtaine d’ambulances
roulaient à toute vitesse en provenance des gouvernorats les
plus proches. Nos véhicules s’arrêtaient pour évacuer les
victimes dans un contexte terrifiant », se rappelle Nasser,
un ambulancier. Ce soir-là, il venait d’Ismaïliya.
Il se souvient toujours de cette nuit qui l’a fortement
marqué. « J’ai transféré un jeune homme de 14 ans qui s’est
effondré, le corps transpercé par une broche. Mes collègues
ont aussi emmené des enfants, des femmes et des hommes
écrasés ou asphyxiés par un mouvement de foule meurtrier.
Beaucoup d’autres ont été victimes d’actes barbares :
carrément jetés par-dessus les gradins du stade. C’est
incroyable ce qui s’est passé », ajoute-t-il, la voix tendue
et les larmes aux yeux.
Nasser confie que les ambulanciers avaient commencé une
grève une semaine avant le massacre du stade de Port-Saïd
pour réclamer une hausse de salaires et des contrats
permanents. Mais, dès qu’ils ont appris la nouvelle, ils ont
tous suspendu cette grève pour venir en aide aux blessés. «
Notre devoir avant tout ! », finit par lancer Nasser.
Tous les vendredis
Après la prière du vendredi, des centaines d’ambulanciers se
rassemblent dans le centre du Caire, certains que les
manifestations seront la cause de drames ou, au minimum, de
blessures. Ils se garent pare-chocs contre pare-chocs devant
la mosquée de Omar Makram et l’église de Qasr Al-Doubara.
Ces lieux de culte sont devenus les deux plus grands
hôpitaux de campagne, pour les jours où la situation
dégénère. Que ce soient les forces de police ou les
pro-ancien régime, beaucoup n’apprécient pas les
manifestants et font parfois preuve de violence à leur
égard.
Dans les hôpitaux de campagne, « on trouve une vaste
panoplie d’équipements. Si les appareils respiratoires
tombent en panne dans l’église, les pasteurs nous font signe
d’amener les blessés à la mosquée. Si les bouteilles
d’oxygène sont vides, le cheikh de la mosquée nous rejoint à
l’église pour refaire son stock de bouteilles. On fait,
tous, cela pour sauver des vies, sans aucun préjugé
religieux », raconte Islam, un ambulancier.
Il confie que les révolutionnaires et les manifestants
préfèrent s’adresser aux hôpitaux de fortune dressés à
Tahrir parce qu’ils ont peur d’aller dans un hôpital public.
Après la révolution, des cambrioleurs et des prisonniers
utilisaient des ambulances ou des voitures de police volées
pour circuler en paix. L’absence de police dans les rues
leur facilitait la tâche. « Ces voyous tiraient sur les
habitants et semaient la panique dans la capitale », confie
le docteur Mohamad Charaf, professeur à l’Université
américaine et président de l’Organisme de soutien aux
blessés de la révolution.
Aujourd’hui encore, il arrive aux ambulanciers d’être
agressés par des baltaguis qui font tout pour les empêcher
d’accomplir leur mission. « Ils se sont rués sur nous en
nous jetant des pierres et en cassant les vitres de nos
véhicules », confie un ambulancier qui n’a qu’un seul souci
: « Que les gens nous laissent travailler en paix ».
Omar, un étudiant de 23 ans, était parmi les manifestants
présents rue Mohamad Mahmoud après le massacre de Port-Saïd.
Il souhaitait dénoncer la poursuite des mêmes méthodes
utilisées par le gouvernement. Durant des nuits, le rue
Mohamad Mahmoud a été le théâtre de violents affrontements
entre forces de l’ordre et jeunes révolutionnaires. Omar a
été pris au piège dans un nuage de gaz lacrymogène. « Je
suis tombé et j’ai perdu conscience. Le visage de
l’ambulancier est la seule chose que je garde en mémoire,
tellement il me traitait avec attention », se rappelle-t-il.
C’est grâce à un sauveteur sur moto que Omar a réussi à
atteindre l’ambulance. Le rôle de ces motos est de
transporter les blessés vers l’ambulance la plus proche. Ces
dernières, en raison de la foule, mettent souvent trop de
temps à parcourir les dernières centaines de mètres. Les cas
plus graves sont ensuite amenés à l’hôpital, tandis que les
blessures légères sont soignées sur place dans les
ambulances. Omar, qui souffrait d’asphyxie, s’est retrouvé à
l’hôpital Al-Hilal. Cette coopération entre motos et
ambulanciers a sauvé des centaines de vies.
Fatma, une blessée de la révolution, a, quant à elle, passé
quatre mois en soins intensifs en France. « L’ambulancier
faisait tout pour me rassurer. Il m’a accompagnée jusqu’à ce
que je monte dans l’avion », se souvient-elle avec émotion.
La mère de Fatma est toujours reconnaissante vis-à-vis de
cet homme qui s’est occupé de sa fille : « Quand il sentait
que j’étais inquiète, il faisait tout pour me rassurer. Et
lorsque ma fille est revenue en Egypte, il est resté avec
nous pendant plus de 7 heures pour être sûr qu’elle trouve
une place dans les soins intensifs ».
L’horreur sous les yeux
L’expérience la plus difficile pour beaucoup est de
transporter un martyr. « Je ressens une sorte de handicap et
de culpabilité si je n’arrive pas à sauver la vie d’un être
humain. Cela arrivait durant les premières manifestations de
la rue Mohamad Mahmoud. La victime était au bout de la rue,
alors que les manifestants étaient au milieu. Ces derniers
doutaient de mon identité. Je comprenais leurs craintes et
montrais ma carte d’identité et mon carnet d’ambulancier
pour les rassurer », raconte Naïm. Mais les soupçons se sont
vite dissipés. « Les manifestants ont confiance en nous.
C’est cette confiance qui nous a donné la chance de
remporter le prix de la paix », poursuit le jeune homme.
Aujourd’hui, les ambulanciers souffrent à leur tour de
traumatisme suite au carnage de Port-Saïd qui a fait 74
morts en quelques minutes. « Les baltaguis nous ont interdit
d’ouvrir les grilles qui étaient fermées avec un cadenas et
une chaîne. C’était très difficile de pénétrer dans le stade
pour sauver les supporters. A cet instant, j’ai senti que ma
vie aussi était menacée », s’indigne Ezz, un ambulancier de
Port-Saïd. « J’ai vu de mes propres yeux deux baltaguis
attraper un jeune de 17 ans et le balancer du haut des
gradins.
Cette
scène me hante la mémoire ».
Manar
Attiya