Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Les héros des camionnettes orange

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Abdel-Fattah El Gibali
 
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 Semaine du 22 au 28 février 2012, numéro 910

 

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Nulle part ailleurs

Soins D’Urgence . Décorés à Dubaï pour leur rôle exemplaire depuis plus d’un an, les ambulanciers sont des modèles de dévouement et de tolérance. Les scènes dont ils sont les témoins et les acteurs les rendent aussi fiers de sauver des vies que humbles face à tant de violence.

Les héros des camionnettes orange

Il est le premier à arriver place Tahrir. Il transporte tout le monde avec tolérance, amour et générosité. La plupart du temps, il emmène les manifestants blessés vers l’hôpital de fortune de la mosquée de Omar Makram ou celui de l’église de Qasr Al-Doubara, à quelques mètres de la place Tahrir. Ces deux hôpitaux fonctionnent presqu’en continu depuis la révolution. Depuis la chute du président en février 2011, il y a eu des dizaines de morts et des milliers de blessés, la plupart lors de manifestations durement réprimées.

Ahmad Moustapha est ambulancier. Chaque jour, il accompagne des patients quel que soit le contexte ou l’heure et quelle que soit l’origine sociale du blessé. Comme tous les employés de l’Organisme égyptien des ambulanciers, il reçoit des ordres du central lui précisant le lieu exact où il doit se rendre. Ahmad, comme beaucoup d’autres ambulanciers, est fier de son travail : « Je ne peux pas vous expliquer mon sentiment de satisfaction quand je réussis à sauver une vie. Malgré tous les risques, je ne peux quitter ce métier. C’est comme une drogue. On exerce notre métier avec un seul objectif en tête : stabiliser l’état du patient afin de le transporter vers l’hôpital le plus proche. Je ne m’intéresse ni à sa religion ni à sa tendance politique. Il peut être manifestant, baltagui ou feloul ; pour moi, c’est avant tout un être humain. Ce qui m’importe en priorité c’est son état de santé ». Et Ahmad est loin d’être une exception de ce métier.

Pour devenir ambulancier, Ahmad a suivi des cours de formation pendant deux mois. Il a aussi travaillé avec des secouristes professionnels pendant deux ans. Aujourd’hui, après trois ans de travail et un contrat de 2 000 L.E. par mois, il est compétent et qualifié pour sauver la vie des blessés. Tous les jours, il circule avec sa voiture orange dans l’espoir de pouvoir sauver des vies.

Un métier centralisé

L’Organisme égyptien des ambulanciers comprend 5 000 personnes aux compétences complémentaires. Cet organisme vient de remporter le second prix de la paix, le mois dernier à Dubaï, aux Emirats arabes unis. Il s’agit d’un prix annuel récompensant les personnes « contribuant au maintien de la paix dans le monde ». C’est le Dr Mohamad Sultan, vice-président de l’Organisme, qui a reçu le prix au nom de tous les ambulanciers du pays pour leur rôle place Tahrir et dans tous les autres hauts lieux de manifestation du pays.

« En retournant en Egypte, la première chose que le Dr Mohamad Sultan a faite, c’est de venir nous voir place Tahrir pour nous encourager. Ce prix est une récompense et une reconnaissance de notre action, de nos compétences et du niveau de notre service technique comme les équipements utilisés dans les véhicules », raconte avec fierté Rabie, un membre de l’équipe. Mais pour lui, ce que cet organisme possède de plus important, c’est son dévouement quotidien.

Quand tout était à l’arrêt, les équipes de sauvetage étaient les seules à exercer leur travail avec conscience et honnêteté. Les ambulances étaient parfois la seule preuve de l’existence d’un Etat, lorsque tous les autres ministères, et surtout celui de l’Intérieur, s’étaient mis en retrait au lendemain de la chute de Moubarak.

Du vendredi de la colère, le 28 janvier 2011, au carnage du stade de Port-Saïd il y a deux semaines, les ambulanciers ont toujours répondu présent, à chaque fois pris dans une course contre la montre pour sauver les manifestants.

« Après le match de Port-Saïd, une vingtaine d’ambulances roulaient à toute vitesse en provenance des gouvernorats les plus proches. Nos véhicules s’arrêtaient pour évacuer les victimes dans un contexte terrifiant », se rappelle Nasser, un ambulancier. Ce soir-là, il venait d’Ismaïliya.

Il se souvient toujours de cette nuit qui l’a fortement marqué. « J’ai transféré un jeune homme de 14 ans qui s’est effondré, le corps transpercé par une broche. Mes collègues ont aussi emmené des enfants, des femmes et des hommes écrasés ou asphyxiés par un mouvement de foule meurtrier. Beaucoup d’autres ont été victimes d’actes barbares : carrément jetés par-dessus les gradins du stade. C’est incroyable ce qui s’est passé », ajoute-t-il, la voix tendue et les larmes aux yeux.

Nasser confie que les ambulanciers avaient commencé une grève une semaine avant le massacre du stade de Port-Saïd pour réclamer une hausse de salaires et des contrats permanents. Mais, dès qu’ils ont appris la nouvelle, ils ont tous suspendu cette grève pour venir en aide aux blessés. « Notre devoir avant tout ! », finit par lancer Nasser.

Tous les vendredis

Après la prière du vendredi, des centaines d’ambulanciers se rassemblent dans le centre du Caire, certains que les manifestations seront la cause de drames ou, au minimum, de blessures. Ils se garent pare-chocs contre pare-chocs devant la mosquée de Omar Makram et l’église de Qasr Al-Doubara. Ces lieux de culte sont devenus les deux plus grands hôpitaux de campagne, pour les jours où la situation dégénère. Que ce soient les forces de police ou les pro-ancien régime, beaucoup n’apprécient pas les manifestants et font parfois preuve de violence à leur égard.

Dans les hôpitaux de campagne, « on trouve une vaste panoplie d’équipements. Si les appareils respiratoires tombent en panne dans l’église, les pasteurs nous font signe d’amener les blessés à la mosquée. Si les bouteilles d’oxygène sont vides, le cheikh de la mosquée nous rejoint à l’église pour refaire son stock de bouteilles. On fait, tous, cela pour sauver des vies, sans aucun préjugé religieux », raconte Islam, un ambulancier.

Il confie que les révolutionnaires et les manifestants préfèrent s’adresser aux hôpitaux de fortune dressés à Tahrir parce qu’ils ont peur d’aller dans un hôpital public. Après la révolution, des cambrioleurs et des prisonniers utilisaient des ambulances ou des voitures de police volées pour circuler en paix. L’absence de police dans les rues leur facilitait la tâche. « Ces voyous tiraient sur les habitants et semaient la panique dans la capitale », confie le docteur Mohamad Charaf, professeur à l’Université américaine et président de l’Organisme de soutien aux blessés de la révolution.

Aujourd’hui encore, il arrive aux ambulanciers d’être agressés par des baltaguis qui font tout pour les empêcher d’accomplir leur mission. « Ils se sont rués sur nous en nous jetant des pierres et en cassant les vitres de nos véhicules », confie un ambulancier qui n’a qu’un seul souci : « Que les gens nous laissent travailler en paix ».

Omar, un étudiant de 23 ans, était parmi les manifestants présents rue Mohamad Mahmoud après le massacre de Port-Saïd. Il souhaitait dénoncer la poursuite des mêmes méthodes utilisées par le gouvernement. Durant des nuits, le rue Mohamad Mahmoud a été le théâtre de violents affrontements entre forces de l’ordre et jeunes révolutionnaires. Omar a été pris au piège dans un nuage de gaz lacrymogène. « Je suis tombé et j’ai perdu conscience. Le visage de l’ambulancier est la seule chose que je garde en mémoire, tellement il me traitait avec attention », se rappelle-t-il.

C’est grâce à un sauveteur sur moto que Omar a réussi à atteindre l’ambulance. Le rôle de ces motos est de transporter les blessés vers l’ambulance la plus proche. Ces dernières, en raison de la foule, mettent souvent trop de temps à parcourir les dernières centaines de mètres. Les cas plus graves sont ensuite amenés à l’hôpital, tandis que les blessures légères sont soignées sur place dans les ambulances. Omar, qui souffrait d’asphyxie, s’est retrouvé à l’hôpital Al-Hilal. Cette coopération entre motos et ambulanciers a sauvé des centaines de vies.

Fatma, une blessée de la révolution, a, quant à elle, passé quatre mois en soins intensifs en France. « L’ambulancier faisait tout pour me rassurer. Il m’a accompagnée jusqu’à ce que je monte dans l’avion », se souvient-elle avec émotion. La mère de Fatma est toujours reconnaissante vis-à-vis de cet homme qui s’est occupé de sa fille : « Quand il sentait que j’étais inquiète, il faisait tout pour me rassurer. Et lorsque ma fille est revenue en Egypte, il est resté avec nous pendant plus de 7 heures pour être sûr qu’elle trouve une place dans les soins intensifs ».

L’horreur sous les yeux

L’expérience la plus difficile pour beaucoup est de transporter un martyr. « Je ressens une sorte de handicap et de culpabilité si je n’arrive pas à sauver la vie d’un être humain. Cela arrivait durant les premières manifestations de la rue Mohamad Mahmoud. La victime était au bout de la rue, alors que les manifestants étaient au milieu. Ces derniers doutaient de mon identité. Je comprenais leurs craintes et montrais ma carte d’identité et mon carnet d’ambulancier pour les rassurer », raconte Naïm. Mais les soupçons se sont vite dissipés. « Les manifestants ont confiance en nous. C’est cette confiance qui nous a donné la chance de remporter le prix de la paix », poursuit le jeune homme.

Aujourd’hui, les ambulanciers souffrent à leur tour de traumatisme suite au carnage de Port-Saïd qui a fait 74 morts en quelques minutes. « Les baltaguis nous ont interdit d’ouvrir les grilles qui étaient fermées avec un cadenas et une chaîne. C’était très difficile de pénétrer dans le stade pour sauver les supporters. A cet instant, j’ai senti que ma vie aussi était menacée », s’indigne Ezz, un ambulancier de Port-Saïd. « J’ai vu de mes propres yeux deux baltaguis attraper un jeune de 17 ans et le balancer du haut des gradins. Cette scène me hante la mémoire ».

Manar Attiya

 




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