Patrimoine .
Nombreuses sont les études historiques et les fouilles
archéologiques basées sur les textes littéraires. Si elles
sont parfois fructueuses, elles peuvent aussi se révéler
illusoires. Débat.
Les
références sont parfois erronées
«
Chaque légende a une base de réalité », affirme
l’archéologue Fahima Al-Nahhas, auprès du bureau des
antiquités de l’ouest d’Alexandrie. Les fables, retracées
dans les récits littéraires, les recueils des poètes et les
contes vont de pair avec l’histoire alexandrine. Ces récits,
grâce à leur ancienneté, se transforment en documents
référentiels pour les historiens et aussi les archéologues.
« L’histoire alexandrine est le fruit de deux esprits
essentiels : grec et égyptien. On se réfère ensuite au
christianisme dont la littérature est pleine de contes
miraculeux et enfin à l’époque arabe, où les fables ont pris
un teint soufi », explique l’historien alexandrin Dr
Moustafa Al-Abbadi. Pour lui, les récits et les contes
servaient d’interprétations selon les circonstances et
ambiances politiques, économiques et sociales.
La
particularité d’Alexandrie est dérivée de son rôle
primordial local et mondial. Cette ville a illuminé le monde
entier durant 1 000 ans depuis sa fondation (331.av. J.-C. -
661 de notre ère). Au cours des premiers 300 ans, elle était
la capitale politique et culturelle de l’ancien monde.
Alexandrie comprenait la plus grande école ou université,
incarnée par sa Bibliothèque qui était le berceau de tous
les arts. « Les mosaïques d’Alexandrie étaient fameuses
pendant cet âge », témoigne Dr Mohamad Moustafa, directeur
général des antiquités d’Alexandrie. Quant aux 600 années
restantes, Alexandrie avait un rôle maritime fondamental.
Elle comprenait le port primordial qui nourrissait l’Empire
romain grâce à son phare, la septième merveille du monde,
qui a fonctionné 16 siècles sans interruption. Du point de
vue social, Alexandrie est une ville cosmopolite qui
regroupe avec harmonie toutes les cultures grecque,
italienne, française, anglaise … Sans la moindre difficulté.
Cette ambiance a donné un terrain fertile pour l’invention
des récits populaires et des textes littéraires et fabuleux.
Et ainsi, la littérature est devenue l’une des plus
importantes références des études archéologiques et
historiques. Selon l’archéologue Fahima Al-Nahhas, l’Odyssée
d’Homère évoque que le héros a été accueilli à son entrée en
Egypte par la baie Pharos. « Nos fouilles ont dégagé des
quais maritimes noyés à cet endroit », explique-t-elle.
Une
découverte qui prouve aux historiens la présence d’un port
antique qui accueillait les navires et dont les vestiges ont
été noyés, lors d’un séisme qui avait secoué la région. A
Abou-Qir, les récits populaires parlent toujours des
divinités maritimes qui protègent les navigateurs et les
pêcheurs au cours de leurs excursions maritimes. « Dans
cette région, nous avons découvert un temple d’Osiris et
d’Horus », reprend-elle. Selon elle, cela révèle les prières
qui étaient effectuées par les pêcheurs avant leur départ
pour éviter les dangers de leurs excursions.
«
L’historien n’a jamais vu le phare »
Si
ces récits représentent des références fondamentales, pour
les archéologues, elles doivent être vérifiées, selon Dr
Emad Khalil, professeur d’archéologie à l’Université
d’Alexandrie. Il évoque les cartes alexandrines de Strabon
qui a été pendant plusieurs siècles la référence essentielle
de tous les historiens. Mais après avoir comparé ces cartes
et la planification de la ville, avec les fouilles
archéologiques, « nous avons découvert une grande différence
», reprend Dr Khalil. Pour lui, plusieurs fables ont été
esquissées autour des monuments exceptionnels, à l’instar du
fameux Phare. L’historien arabe Al-Maqrizi l’avait mentionné
dans ses récits révélant sa grandeur. Il assure que si une
personne était au sommet du bâtiment fabuleux, il lui
faudrait trois jours pour revenir sur terre. « Néanmoins,
l’historien n’a jamais vu le phare. Il avait tout simplement
copié, voire exagéré les récits de ses prédécesseurs »,
reprend Dr Khalil. Pour lui, les inventions et les fables
abordées dans les différents textes littéraires sont nées à
cause de l’absence des vraies informations bien documentées.
Il ne faut pas encore oublier que les fables avaient aussi
un rôle politique pour assiéger le peuple égyptien. C’est
l’exemple de Ptolémée Ier qui avait connu la démocratie en
Grèce. Après avoir saisi l’Egypte, il avait constaté que les
Egyptiens traitaient leurs rois comme des semi-dieux.
Ptolémée Ier a alors inventé une fable assurant être un des
descendants des divinités grecques. Et comme quelques dieux
grecs se sont réunis avec leurs homologues égyptiens, les
rois ptoléméens sont devenus par conséquent les fils de ces
nouvelles divinités.
En outre,
l’esprit humain cherche toujours des explications
raisonnables en inventant des fables. C’est l’exemple de la
mosquée d’Aboul-Derdaa qui abrite la dépouille du cheikh et
dont la région a été attaquée pendant la deuxième guerre
mondiale. « Toute la zone a été gravement touchée. Seule la
mosquée est restée intacte. Les citoyens ont parlé de l’ange
qui est sorti du minaret pour éloigner les bombes de la
mosquée », reprend Dr Moustafa Al-Abbadi. Pour lui, les
récits fabuleux ne cesseront jamais, surtout à Alexandrie.
Mais il faut étudier chaque cas à part. Par exemple,
Cléopâtre et Jules César sont de vrais personnages
historiques. « Mais leur relation amoureuse alléguée dans
les textes littéraires n’est pas aussi fidèle à la réalité
», renchérit Dr Khalil qui rejette complètement les films
dramatiques qui traitent ces sujets. Si la littérature est
une référence à réviser, il en est de même pour le cinéma
qui diffuse souvent de fausses informations. Avis partagé
par Dr Mohamad Moustafa qui fait rappel à la vision du
réalisateur qui prédomine les faits historiques, leurs
conditions et leur entourage matériel. Il faut alors aborder
ces sujets sensibles avec précaution .
Doaa
Elhami