Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Dégoût et soif de justice

  Président
Abdel-Fattah El Gibali
 
Rédacteur en chef
Hicham Mourad

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 Semaine du 15 au 21 février 2012, numéro 909

 

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Nulle part ailleurs

Tragédie De Port-Saïd . Après le massacre dans le stade de football, les Egyptiens, et bien sûr les adeptes du ballon rond, sont dans la désolation. Tournée dans des clubs sportifs où leurs membres réclament justice après la disparition, qu’ils estiment préméditée, de si jeunes adolescents.

Dégoût et soif de justice

« Ce n’est pas un attentat à Islamabad, ni une collision de trains en Haute-Egypte ou même le crash d’un avion … Non, rien de tout cela ! Plus d’une centaine de personnes sont décédées pour avoir simplement assisté à un match de foot ! Pourquoi ? Comment ? Qui est responsable quand un match tout à fait normal vire au bain de sang ? », lâche Moustapha Hussein, membre du club Ahli. Et d’ajouter : « Nous en avons marre du sang et des larmes. Nous avons tant versé, à force la terre va nous insulter ». Toujours sous le choc et déprimé, Hassan, un autre fan du club Ahli et âgé d’une vingtaine d’années, n’arrive ni à oublier, ni à écarter les images et les scènes d’horreur auxquelles il a assisté.

Piétinements, étranglements et coups de couteau. Certains de ses camarades ont même été jetés depuis le haut des gradins. Tout cela s’est passé « le mercredi noir » du 1er février, dans la ville de Port-Saïd, lors du match qui a opposé l’équipe de Ahli à son homologue Masri. Aussitôt le coup de sifflet mettant un terme aux 90 minutes de la rencontre donné, et marquant la victoire du club Masri sur Ahli 3 buts à 1, se déclenche la furie. Un débordement sans précédent, les spectateurs allant sur le terrain pour se battre. Le bilan est tristement lourd, plus d’une centaine de morts victimes d’écrasements, des jets de projectiles et des milliers de blessés.

Deux semaines se sont déjà écoulées et le massacre des supporters de Port-Saïd qui a endeuillé l’Egypte ne cesse de susciter peine et désolation non seulement pour les adeptes du ballon rond, mais aussi pour tous les Egyptiens. C’est la mort qui est venue frapper une centaine de personnes et écœurer toute la population. Il suffit de faire une tournée dans les clubs sportifs de la capitale pour le constater. Commençons par Ahli qui est toujours en deuil suite à ce carnage. Pour ses supporters, des mois, voire des années, ne suffiront jamais à apaiser leur chagrin et pleurer les martyrs. Ici, où l’écusson est frappé d’un aigle censé représenter la force, l’audace et la détermination, l’ambiance est morose.

Des pancartes noires portant des condoléances en hommage aux victimes sont affichées partout. Un deuil de 40 jours a été annoncé et l’administration a décidé de suspendre toutes les activités sportives pour une durée indéterminée.

La prudence et la tension pèsent au quotidien sur les membres de ce club prestigieux. Des femmes, des hommes, des filles et des garçons, tous ont le visage triste et abattu. Les regards sont perdus. Dès que l’on s’approche et commence à parler avec eux, les larmes précèdent les paroles, exprimant des sentiments de souffrance et un traumatisme difficile à contenir. La plupart d’entre eux a assisté à la cérémonie funéraire qui s’est tenue pendant 3 jours au grand salon du club et ont aidé plusieurs familles à récupérer les dépouilles mortelles de leurs défunts. La famille de Mohamad Ahmad, un membre des Ultras, âgé de 16 ans, est venue du Caire pour tenter de le trouver. Son cousin, Alaa, était en pleurs après l’avoir cherché en vain dans toutes les morgues de Port-Saïd qui recueillaient une cinquantaine de cadavres. Les différents hôpitaux de la ville ont admis plusieurs centaines de blessés, la plupart souffrant de blessures dues à l’écrasement contre les portes du stade restées fermées.

 « Je devais y être »

Karim, 18 ans, un des Ultras de la Citadelle rouge (Ahli), a perdu « deux amis et deux frères » dans la tragédie du stade. « Je devais y être », lance-t-il la voix tremblante. Ayant toujours le mal au cœur, Karim n’arrive pas à apaiser sa colère depuis le jour de l’incident. Il confie qu’il n’accepterait aucune condoléances et que jamais le sang de ses amis, ainsi que de tous les martyrs, ne sera versé pour rien. « Rien ne nous brisera, nous allons continuer jusqu’à ce que les martyrs obtiennent leurs droits et que les coupables soient traduits en justice. Soit on meurt comme eux, soit on venge leur sang », fulmine-t-il, en regrettant de ne pas avoir le privilège d’être martyr comme Anas, la plus petite victime âgée de 14 ans qui a touché tous les cœurs non seulement par son beau sourire, mais aussi par son testament qu’il a écrit sur sa page Facebook avant de mourir. Ce petit ange a demandé que son cadavre soit couvert par le drapeau d’Egypte, que ses funérailles sortent de la place Tahrir, que les manifestants fassent la prière et que ses cornées soient distribuées à deux blessés de la révolution qui ont perdu la vue.

« L’amour pour Ahli coule dans nos veines. Pour nous, ce n’est pas seulement un grand club de football, c’est un symbole et un grand phare. Le jour où je m’arrêterai de supporter mon club, je serai certainement mort », explique Karim.

Même son de cloche et même colère dans les différents clubs sportifs qui ont exprimé leur rage face à cette grande catastrophe dont l’impact restera à jamais gravé dans les esprits. Sur les murs du club du Zamalek, un mot revient sans cesse : « deuil ». Toutes les activités sportives ont été également suspendues durant les trois jours de deuil ainsi que toutes cérémonies et fêtes organisées à l’occasion des vacances de mi-année, celles-ci ont été complètement annulées comme signe de solidarité et de respect pour les martyrs de Ahli. « Comment peut-on s’amuser, chanter, danser alors que nos confrères viennent d’être massacrés ? », dit Abdallah, un des supporters du club Zamalek qui, bien qu’il ne soit pas familier avec les victimes, est allé à la cérémonie funéraire tenue au club de Ahli, en compassion pour les victimes, présenter ses condoléances. Pour lui, la bataille de Port-Saïd a réussi à unir tout le peuple. Abdallah raconte la scène de la gare Ramsès du Caire où des milliers de personnes se sont rassemblées pour attendre le train de Port-Saïd qui doit ramener les cadavres et quelques blessés. Là-bas, et au milieu des parents inquiets, étaient présents de nombreux supporters de Ahli portant des t-shirts rouges flanqués d’un aigle noir et à côté d’eux des supporters de Zamalek. Trois immenses drapeaux étaient suspendus : un de chaque club, au milieu, celui de l’Egypte, comme pour signifier l’union face au drame. « Zamalek et Ahli vont d’une seule main ». Au club de Zamalek, les discussions font bon train et se portent surtout sur le match meurtrier. Des polémiques s’animent autour des causes de la catastrophe et la situation des parents des défunts.

Traquenard et revanche

Autant de questions qui ne cessent de s’imposer partout et à chaque table du club. Trois adolescents sont assis en train de partager des sandwichs et des bouteilles de Coca, à discuter du drame de Port-Saïd. Pour eux, c’est l’incompréhension et, très vite, le soupçon. « Sur le terrain, la foule a envahi la pelouse. Puis la lumière s’est éteinte. Une heure plus tard, près de 80 personnes sont mortes et des milliers sont blessées. Comment on a pu laisser faire ça ? Mais pourquoi toute cette violence ? Pourquoi cette passivité de la part de la police ? Pourquoi les grilles du stade étaient fermées à clé ? Pourquoi la coupure d’électricité dans le stade après le match ? », se demande l’un d’eux, en disant que ce match n’a été qu’un traquenard et une revanche des autorités contre les Ultras qui ont scandé : « A bas le régime militaire ».

Des questions qui resteront sans doute sans réponses. Et même si les plus hautes autorités du pays ont promis de mener une enquête, la rue a déjà répondu à toutes ces interrogations et la théorie du complot semble omniprésente. Elle pointe du doigt le Conseil militaire et le ministère de l’Intérieur ainsi que les feloul (alliés de l’ancien régime), qu’ils accusent d’être derrière ce drame. Un avis partagé par Magdi Hussein, l’un des supporters de Ahli, qui pense que le massacre de Port-Saïd n’est pas un hasard. C’est une punition pour les Ultras, souvent des adolescents ou jeunes âgés tout au plus d’une vingtaine d’années, puisqu’ils ont été perçus, durant la révolution, comme des héros du changement et de la chute du régime tyrannique de Moubarak. Ils se retrouvaient en première ligne faisant face sans relâche à la police, puis à l’armée. Autrement dit, ils ont organisé la riposte à la charge des partisans de Moubarak, à dos de chameaux et chevaux, le 2 février 2011.

Pendant des mois, ils ont scandé des slogans hostiles à l’armée dans les enceintes de stades qui ont retenti dans de nombreux foyers égyptiens. Les adeptes de Ahli accusent le maréchal Tantawi, chef du Conseil suprême des forces armées, d’avoir orchestré cette funeste mascarade pour se maintenir au pouvoir. Des médisances à propos de l’armée déferlent sur les réseaux sociaux. « Nous voulons ta tête, traître Tantawi. Tu aurais pu inscrire ton nom dans l’Histoire mais tu étais arrogant et tu as cru que l’Egypte et son peuple pourraient revenir en arrière et oublier leur révolution », écrivent ainsi les Ultras de la place Tahrir (UTS), sur leur page Facebook.

Autre scène, autre image. Au club d’Al-Seid (club de chasse) du quartier de Mohandessine, Nadia, femme au foyer, a décidé de faire sortir son fils âgé de 12 ans de l’équipe de football pour le faire joindre à celle de handball. Elle, qui n’hésite pas à permettre à son fils d’assister aux différents matchs pour encourager son équipe, et les Ultras, rejette aujourd’hui complètement cette idée. « Je ne suis pas prête à sacrifier mon fils et de répéter la même tragédie. Qui pouvait imaginer que des jeunes allaient retourner au Caire couverts de drapeaux ? », affirme-t-elle. Et d’ajouter : « Que notre société se réveille car ce n’est pas en nous entretuant que nous serons de vrais révolutionnaires ».

Voyant les photos des martyrs et leurs témoignages écrits sur Facebook avant de mourir, elle n’hésite pas à descendre sur Tahrir avec son fils en scandant des slogans. « Le peuple veut la chute du maréchal ! », « Tantawi, dégage ! », « Le peuple uni contre Tantawi ». Ne craignant plus rien, elle est prête à mourir pour défendre la cause et récupérer les droits de tous les martyrs. « Reposez en paix et ne vous inquiétez pas, on vous fera justice ! Il y aura des représailles contre tous ceux qui sont responsables de cette tragédie, ceux qui ont tué, et surtout ceux qui ont laissé tuer … », conclut-elle.

Chahinaz Gheith

 




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