Tragédie De Port-Saïd .
Après le massacre dans le stade de football, les Egyptiens,
et bien sûr les adeptes du ballon rond, sont dans la
désolation. Tournée dans des clubs sportifs où leurs membres
réclament justice après la disparition, qu’ils estiment
préméditée, de si jeunes adolescents.
Dégoût et soif de justice
«
Ce n’est pas un attentat à Islamabad, ni une collision de
trains en Haute-Egypte ou même le crash d’un avion … Non,
rien de tout cela ! Plus d’une centaine de personnes sont
décédées pour avoir simplement assisté à un match de foot !
Pourquoi ? Comment ? Qui est responsable quand un match tout
à fait normal vire au bain de sang ? », lâche Moustapha
Hussein, membre du club Ahli. Et d’ajouter : « Nous en avons
marre du sang et des larmes. Nous avons tant versé, à force
la terre va nous insulter ». Toujours sous le choc et
déprimé, Hassan, un autre fan du club Ahli et âgé d’une
vingtaine d’années, n’arrive ni à oublier, ni à écarter les
images et les scènes d’horreur auxquelles il a assisté.
Piétinements, étranglements et coups de couteau. Certains de
ses camarades ont même été jetés depuis le haut des gradins.
Tout cela s’est passé « le mercredi noir » du 1er février,
dans la ville de Port-Saïd, lors du match qui a opposé
l’équipe de Ahli à son homologue Masri. Aussitôt le coup de
sifflet mettant un terme aux 90 minutes de la rencontre
donné, et marquant la victoire du club Masri sur Ahli 3 buts
à 1, se déclenche la furie. Un débordement sans précédent,
les spectateurs allant sur le terrain pour se battre. Le
bilan est tristement lourd, plus d’une centaine de morts
victimes d’écrasements, des jets de projectiles et des
milliers de blessés.
Deux semaines se sont déjà écoulées et le massacre des
supporters de Port-Saïd qui a endeuillé l’Egypte ne cesse de
susciter peine et désolation non seulement pour les adeptes
du ballon rond, mais aussi pour tous les Egyptiens. C’est la
mort qui est venue frapper une centaine de personnes et
écœurer toute la population. Il suffit de faire une tournée
dans les clubs sportifs de la capitale pour le constater.
Commençons par Ahli qui est toujours en deuil suite à ce
carnage. Pour ses supporters, des mois, voire des années, ne
suffiront jamais à apaiser leur chagrin et pleurer les
martyrs. Ici, où l’écusson est frappé d’un aigle censé
représenter la force, l’audace et la détermination,
l’ambiance est morose.
Des pancartes noires portant des condoléances en hommage aux
victimes sont affichées partout. Un deuil de 40 jours a été
annoncé et l’administration a décidé de suspendre toutes les
activités sportives pour une durée indéterminée.
La prudence et la tension pèsent au quotidien sur les
membres de ce club prestigieux. Des femmes, des hommes, des
filles et des garçons, tous ont le visage triste et abattu.
Les regards sont perdus. Dès que l’on s’approche et commence
à parler avec eux, les larmes précèdent les paroles,
exprimant des sentiments de souffrance et un traumatisme
difficile à contenir. La plupart d’entre eux a assisté à la
cérémonie funéraire qui s’est tenue pendant 3 jours au grand
salon du club et ont aidé plusieurs familles à récupérer les
dépouilles mortelles de leurs défunts. La famille de Mohamad
Ahmad, un membre des Ultras, âgé de 16 ans, est venue du
Caire pour tenter de le trouver. Son cousin, Alaa, était en
pleurs après l’avoir cherché en vain dans toutes les morgues
de Port-Saïd qui recueillaient une cinquantaine de cadavres.
Les différents hôpitaux de la ville ont admis plusieurs
centaines de blessés, la plupart souffrant de blessures dues
à l’écrasement contre les portes du stade restées fermées.
« Je devais y être »
Karim,
18 ans, un des Ultras de la Citadelle rouge (Ahli), a perdu
« deux amis et deux frères » dans la tragédie du stade. « Je
devais y être », lance-t-il la voix tremblante. Ayant
toujours le mal au cœur, Karim n’arrive pas à apaiser sa
colère depuis le jour de l’incident. Il confie qu’il
n’accepterait aucune condoléances et que jamais le sang de
ses amis, ainsi que de tous les martyrs, ne sera versé pour
rien. « Rien ne nous brisera, nous allons continuer jusqu’à
ce que les martyrs obtiennent leurs droits et que les
coupables soient traduits en justice. Soit on meurt comme
eux, soit on venge leur sang », fulmine-t-il, en regrettant
de ne pas avoir le privilège d’être martyr comme Anas, la
plus petite victime âgée de 14 ans qui a touché tous les
cœurs non seulement par son beau sourire, mais aussi par son
testament qu’il a écrit sur sa page Facebook avant de
mourir. Ce petit ange a demandé que son cadavre soit couvert
par le drapeau d’Egypte, que ses funérailles sortent de la
place Tahrir, que les manifestants fassent la prière et que
ses cornées soient distribuées à deux blessés de la
révolution qui ont perdu la vue.
« L’amour pour Ahli coule dans nos veines. Pour nous, ce
n’est pas seulement un grand club de football, c’est un
symbole et un grand phare. Le jour où je m’arrêterai de
supporter mon club, je serai certainement mort », explique
Karim.
Même son de cloche et même colère dans les différents clubs
sportifs qui ont exprimé leur rage face à cette grande
catastrophe dont l’impact restera à jamais gravé dans les
esprits. Sur les murs du club du Zamalek, un mot revient
sans cesse : « deuil ». Toutes les activités sportives ont
été également suspendues durant les trois jours de deuil
ainsi que toutes cérémonies et fêtes organisées à l’occasion
des vacances de mi-année, celles-ci ont été complètement
annulées comme signe de solidarité et de respect pour les
martyrs de Ahli. « Comment peut-on s’amuser, chanter, danser
alors que nos confrères viennent d’être massacrés ? », dit
Abdallah, un des supporters du club Zamalek qui, bien qu’il
ne soit pas familier avec les victimes, est allé à la
cérémonie funéraire tenue au club de Ahli, en compassion
pour les victimes, présenter ses condoléances. Pour lui, la
bataille de Port-Saïd a réussi à unir tout le peuple.
Abdallah raconte la scène de la gare Ramsès du Caire où des
milliers de personnes se sont rassemblées pour attendre le
train de Port-Saïd qui doit ramener les cadavres et quelques
blessés. Là-bas, et au milieu des parents inquiets, étaient
présents de nombreux supporters de Ahli portant des t-shirts
rouges flanqués d’un aigle noir et à côté d’eux des
supporters de Zamalek. Trois immenses drapeaux étaient
suspendus : un de chaque club, au milieu, celui de l’Egypte,
comme pour signifier l’union face au drame. « Zamalek et
Ahli vont d’une seule main ». Au club de Zamalek, les
discussions font bon train et se portent surtout sur le
match meurtrier. Des polémiques s’animent autour des causes
de la catastrophe et la situation des parents des défunts.
Traquenard et revanche
Autant
de questions qui ne cessent de s’imposer partout et à chaque
table du club. Trois adolescents sont assis en train de
partager des sandwichs et des bouteilles de Coca, à discuter
du drame de Port-Saïd. Pour eux, c’est l’incompréhension et,
très vite, le soupçon. « Sur le terrain, la foule a envahi
la pelouse. Puis la lumière s’est éteinte. Une heure plus
tard, près de 80 personnes sont mortes et des milliers sont
blessées. Comment on a pu laisser faire ça ? Mais pourquoi
toute cette violence ? Pourquoi cette passivité de la part
de la police ? Pourquoi les grilles du stade étaient fermées
à clé ? Pourquoi la coupure d’électricité dans le stade
après le match ? », se demande l’un d’eux, en disant que ce
match n’a été qu’un traquenard et une revanche des autorités
contre les Ultras qui ont scandé : « A bas le régime
militaire ».
Des questions qui resteront sans doute sans réponses. Et
même si les plus hautes autorités du pays ont promis de
mener une enquête, la rue a déjà répondu à toutes ces
interrogations et la théorie du complot semble omniprésente.
Elle pointe du doigt le Conseil militaire et le ministère de
l’Intérieur ainsi que les feloul (alliés de l’ancien
régime), qu’ils accusent d’être derrière ce drame. Un avis
partagé par Magdi Hussein, l’un des supporters de Ahli, qui
pense que le massacre de Port-Saïd n’est pas un hasard.
C’est une punition pour les Ultras, souvent des adolescents
ou jeunes âgés tout au plus d’une vingtaine d’années,
puisqu’ils ont été perçus, durant la révolution, comme des
héros du changement et de la chute du régime tyrannique de
Moubarak. Ils se retrouvaient en première ligne faisant face
sans relâche à la police, puis à l’armée. Autrement dit, ils
ont organisé la riposte à la charge des partisans de
Moubarak, à dos de chameaux et chevaux, le 2 février 2011.
Pendant des mois, ils ont scandé des slogans hostiles à
l’armée dans les enceintes de stades qui ont retenti dans de
nombreux foyers égyptiens. Les adeptes de Ahli accusent le
maréchal Tantawi, chef du Conseil suprême des forces armées,
d’avoir orchestré cette funeste mascarade pour se maintenir
au pouvoir. Des médisances à propos de l’armée déferlent sur
les réseaux sociaux. « Nous voulons ta tête, traître Tantawi.
Tu aurais pu inscrire ton nom dans l’Histoire mais tu étais
arrogant et tu as cru que l’Egypte et son peuple pourraient
revenir en arrière et oublier leur révolution », écrivent
ainsi les Ultras de la place Tahrir (UTS), sur leur page
Facebook.
Autre
scène, autre image. Au club d’Al-Seid (club de chasse) du
quartier de Mohandessine, Nadia, femme au foyer, a décidé de
faire sortir son fils âgé de 12 ans de l’équipe de football
pour le faire joindre à celle de handball. Elle, qui
n’hésite pas à permettre à son fils d’assister aux
différents matchs pour encourager son équipe, et les Ultras,
rejette aujourd’hui complètement cette idée. « Je ne suis
pas prête à sacrifier mon fils et de répéter la même
tragédie. Qui pouvait imaginer que des jeunes allaient
retourner au Caire couverts de drapeaux ? », affirme-t-elle.
Et d’ajouter : « Que notre société se réveille car ce n’est
pas en nous entretuant que nous serons de vrais
révolutionnaires ».
Voyant les photos des martyrs et leurs témoignages écrits
sur Facebook avant de mourir, elle n’hésite pas à descendre
sur Tahrir avec son fils en scandant des slogans. « Le
peuple veut la chute du maréchal ! », « Tantawi, dégage ! »,
« Le peuple uni contre Tantawi ». Ne craignant plus rien,
elle est prête à mourir pour défendre la cause et récupérer
les droits de tous les martyrs. « Reposez en paix et ne vous
inquiétez pas, on vous fera justice ! Il y aura des
représailles contre tous ceux qui sont responsables de cette
tragédie, ceux qui ont tué, et surtout ceux qui ont laissé
tuer … », conclut-elle.
Chahinaz Gheith