Al-Ahram Hebdo, Visages | Samia Jahine, La poétique de la voix

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Abdel-Fattah El Gibali
 
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 Semaine du 25 au 31 janvier 2012, numéro 906

 

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Visages

Samia Jahine, fille d’un grand poète du dialectal, déclame quelques vers en l’honneur de la révolution dont elle est devenue l’une des mascottes. Elle chante avec le groupe musical Eskendérella, pour canoniser les martyrs et défendre son droit à une vie meilleure.

La poétique de la voix

Sa voix touche au plus profond, disant toujours la vérité. On peut même suivre ses sentiments d’après le timbre de sa voix, comme on suit une partition de musique. En médecine chinoise, la gorge n’est-elle pas le centre des émotions ? Il est clair que Samia Jahine est à l’aise dans son corps, elle a accordé sa voix avec son âme, retrouvant une harmonie intérieure. Cela se ressent évidemment quand elle chante, déclame un poème ou parle. En fait, de ce membre du groupe musical Eskendérella, il ne nous parvient que des éclats de voix, à Tahrir, semant l’enthousiasme parmi la foule. Car là où elle passe, elle dégage de l’énergie.

Souffrant d’une inflammation des cordes vocales, contractée sous l’effet des gaz et des bombes fumigènes lors des accrochages de la rue Mohamad Mahmoud, elle précise d’une voix enrouée que l’appartement de Mohandessine où elle vit et où se tiennent les répétitions est « celui de Salah Jahine ». Et elle continue à l’appeler ainsi « Salah Jahine », au lieu de dire « papa ». « Il est mort alors que je n’avais que 6 ans. J’ai appris à le connaître en grandissant. Je croisais des gens dans la rue qui le connaissaient mieux que moi et qui retenaient ses vers par cœur », dit-elle. Et d’ajouter : « A l’adolescence, j’ai voulu confirmer ce lien de filiation en creusant dans sa poésie et celle de son compagnon de route, Fouad Haddad. De quoi me rapprocher de la langue arabe. Mon mari que j’ai rencontré à 20 ans y était aussi pour beaucoup ». Cette fois-ci, c’est la voix du narrateur qu’elle évoque … Encore une histoire de voix, cet outil magique de la séduction. Une hésitation, un soupir … la jeune fille et son heureux élu lisaient l’un à l’autre des extraits d’Edouard Al-Kharrat et de Bahaâ Taher. La jeune polyglotte, maîtrisant également l’anglais, l’allemand et l’espagnol, avoue qu’elle avait un peu de retard par rapport à la littérature arabe, qu’elle a essayé de rattraper. « Ma mère, Mona Qattane, était en internat dans une école anglaise. La langue où elle exprime ses sentiments est donc l’anglais. Il en est de même pour les bouquins, dans sa bibliothèque », dit Samia.

Fatma, sa fille, haute comme trois pommes, l’interrompt. Elle veut que la jeune maman lui raconte une histoire tout en se prêtant à un coloriage rapide. Elle n’est pas la seule. Réhab Bassam, blogueuse et copine de Samia, lui demandait, elle aussi, de lui lire des textes à haute voix. « Une fois, on a passé deux jours à lire la pièce Al-Zir Salem, à Alexandrie », lance Samia qui a dû, il y a quelques temps, enregistrer, par sa propre voix, une historiette écrite par Réhab Bassam, sur le blog de cette dernière. Aussi, pendant et après la révolution, sur un autre blog, Samia Jahine exprimait ses opinions à travers des textes courts, illustrés par la dessinatrice Yara Qassem. « Je n’ai jamais aimé faire partie du cercle clos des blogueurs, où l’on est trop dans le copinage. Peut-être parce que mes billets étaient plus littéraires que politiques. J’étais à l’écart des sorties et réunions entre blogueurs », indique Samia, qui a fait quand même partie de la première génération de blogueurs égyptiens, avec Ultima Rosa, son blog qui a vu naître ses ébauches d’écriture. Car pendant 2-3 ans, elle a rédigé quelques nouvelles qu’elle a jugées comme de simples essais « pas à la hauteur de la publication ». Un avis complètement refoulé par le poète Amin Haddad, son beau-frère et mentor, lequel s’explique comme suit : « Elle se trompe, mais surtout elle trouve une justification, une raison pour se convaincre pourquoi elle a arrêté. Simplement, elle a eu son enfant. La révolution et la troupe consomment beaucoup de temps ». En effet, c’est Amin Haddad qui l’a encouragée à faire du récitatif et à déclamer de la poésie sur scène, alors qu’elle avait à peine 16 ans. Par hasard, elle assistait à la préparation d’une soirée de chants et poèmes, en collaboration avec le comédien Mahmoud Hémeida. On a remarqué qu’elle interprétait bien le Lézard du grand Fouad Haddad, et avec un peu d’exercice tout était parfait.

Depuis 1996, Samia Jahine fait partie de la troupe Al-Charéa (la rue), qui tente de rapprocher les petites gens de la poésie, grâce à une interprétation théâtrale, proche de l’art des contes. Au fur et à mesure, elle prend les commandes de sa voix, lui attribuant une poétique singulière. Plus tard, Samia retrouve sa voie avec le groupe Eskendérella, dont elle devient membre en 2007, c’est-à-dire deux ans après sa formation. « Ce n’est pas un chant choral qu’on présente, mais un chant collectif. Notre performance varie entre le théâtre lyrique et l’interprétation satirique. Bref, un peu dans le style Sayed Darwich et cheikh Imam », dit-elle. Et d’ajouter : « La troupe a réussi quelque chose de très spécial, en intégrant le public dans ses performances. Aucun concert ne ressemble à l’autre, et l’audience fait toute la différence. Si les gens sont tristes, on l’est nous aussi ; s’ils sont de vrais mélomanes, ils nous emmènent vers la transe, etc. ».

Avec les 18 jours de la révolution, la troupe a connu toute sa splendeur. Et depuis, elle exprime, moment par moment, ce qui se passe sur le champ. Ses membres, qui sont pour la plupart de la fratrie Haddad et Jahine, avec notamment son fondateur et compositeur prodige Hazem Chahine, comptent désormais quelque 12 musiciens et vocalistes. Ils se transforment en troubadours, chantres, griots … Campent sur la place pour enflammer les esprits. « Nous sommes des agitateurs et fiers de l’être ! », lance-t-elle, sans mâcher ses mots. Quelque part, ils savent que ce rôle leur a été automatiquement accrédité par les révolutionnaires qui comptent sur eux pour attiser les âmes. Amin Haddad affirme : « Le pessimisme est une trahison vis-à-vis des martyrs ». Et à Samia Jahine de réitérer : « La déception est un luxe qu’on ne peut pas se permettre ». Tous répètent en chœur l’opinion de l’interprète-compositeur Hazem Chahine : « Chacun est soldat sur son front ». Cela dit, ils ne vont pas lancer de pierres avec les jeunes contre les hommes en uniformes, armés jusqu’aux dents, mais ils crieront leurs chansons à gorge déployée, accompagnant les gens aux instants les plus pathétiques.

Le 27 janvier 2011, Amin Haddad a écrit Ragéïne (on revient), incitant les gens à « se rassembler pour emplir le vent d’enthousiasme, pour que la vie abonde de sensations et que la lumière jaillisse ». Hazem Chahine met ces paroles en musique et tout le monde pleure en chantant. L’heure est à la communion. De fil en aiguille, le public s’approprie la chanson, comme il a fait avec Safha guédida (nouvelle page) ou Bel ebri al-fassih (en hébreu classique) … Samia noue de nouvelles amitiés, plus qu’elle n’en a fait toute sa vie durant. A Tahrir, elle découvre pas mal de personnes qui lui ressemblent. Elle est plus confiante que lorsqu’elle s’exprime avec colère et violence, il y aura toujours d’autres personnes qui pensent la même chose qu’elle et qui la soutiendront. « Le 28 janvier, j’ai vu l’Egypte telle qu’elle a été décrite par Fouad Haddad et Salah Jahine, et telle qu’elle a été chantée par Sayed Darwich. Avant, je la connaissais à travers eux. A partir du 11 février et de la démission de Moubarak, j’appréhendais la contre-révolution. Le régime n’a pas chuté, mais a sacrifié quelques-uns de ses membres pour survivre. Les incidents de Maspero contre les manifestants coptes et musulmans étaient choquants. Ils ont montré à quel point les détenteurs du pouvoir y tiennent et qu’ils sont disposés à aller très loin ». Après les accrochages de la rue Mohamad Mahmoud, en novembre dernier, et l’incendie de l’Institut d’Egypte, il n’y a plus d’illusion. La troupe chante à nouveau pour les martyrs et lance une rengaine pour soutenir le courant de « La révolution en continu » durant les législatives.

Le ton monte d’un cran, puis de deux. Samia part avec la troupe d’une ville à l’autre, d’un rassemblement électoral à l’autre. Elle effectue aussi quelques traductions pour gagner sa vie. Avec son mari, ingénieur en informatique, également de gauche, ils font des permanences pour garder leur enfant. Et quand les événements chauffent, ils se disputent le tour pour se précipiter dans la rue. « Je sais que je suis mère aussi, mais je me dis souvent que je le fais pour ma fille, pour qu’elle vive dans un pays qui lui appartient », dit-elle, toujours avec la même énergie débordante, caractérisant ses gestes sur scène.

Les voix s’élèvent dans la réception spacieuse de son appartement, à Mohandessine. Les membres de la troupe affluent, l’un après l’autre. L’ambiance est très familiale ; sa fille et son époux assistent aux répétitions. Hazem Chahine mange dans un coin. Amin Haddad regarde son ordinateur portable. Et son fils Ahmad, poète et cinéaste, se balade caméra en main, filmant quelques séquences. Les filles sont assises sur le canapé, Samia modifie le programme et sa sœur aînée tient le chronomètre pour mesurer la durée précise du prochain concert. La maison s’agite sous l’effet de cette cacophonie de voix et de sons. « Je suis sûre que si Salah Jahine était vivant, il aimerait bien faire la connaissance de Hazem ». Elle renoue avec un souvenir d’enfance, cet appartement a été toujours ouvert aux artistes. « Tous les matins, ou presque, je me réveillais sur le son du piano. Un musicien-compositeur faisait écouter à Jahine une nouvelle œuvre ». Le vieux piano n’est plus dans le bureau, comme dans le temps, mais décore simplement la réception, parsemée de chaises tout autour. Les voix résonnent à nouveau, c’est le retentissement de la révolution.

Dalia Chams

 

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Jalons

1980 : Naissance au Caire.

1996 : Participation à la troupe Al-Charéa (la rue).

2001 : Licence de lettres espagnoles.

2007 : Membre du groupe musical Eskendérella (vocaliste).

2012 : Premier album d’Eskendérella, à paraître prochainement.

 




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