Samia Jahine,
fille d’un grand poète du dialectal, déclame quelques vers
en l’honneur de la révolution dont elle est devenue l’une
des mascottes. Elle chante avec le groupe musical
Eskendérella, pour canoniser les martyrs et défendre son
droit à une vie meilleure.
La poétique de la voix
Sa voix touche au plus profond, disant toujours la vérité.
On peut même suivre ses sentiments d’après le timbre de sa
voix, comme on suit une partition de musique. En médecine
chinoise, la gorge n’est-elle pas le centre des émotions ?
Il est clair que Samia Jahine est à l’aise dans son corps,
elle a accordé sa voix avec son âme, retrouvant une harmonie
intérieure. Cela se ressent évidemment quand elle chante,
déclame un poème ou parle. En fait, de ce membre du groupe
musical Eskendérella, il ne nous parvient que des éclats de
voix, à Tahrir, semant l’enthousiasme parmi la foule. Car là
où elle passe, elle dégage de l’énergie.
Souffrant d’une inflammation des cordes vocales, contractée
sous l’effet des gaz et des bombes fumigènes lors des
accrochages de la rue Mohamad Mahmoud, elle précise d’une
voix enrouée que l’appartement de Mohandessine où elle vit
et où se tiennent les répétitions est « celui de Salah
Jahine ». Et elle continue à l’appeler ainsi « Salah Jahine
», au lieu de dire « papa ». « Il est mort alors que je
n’avais que 6 ans. J’ai appris à le connaître en
grandissant. Je croisais des gens dans la rue qui le
connaissaient mieux que moi et qui retenaient ses vers par
cœur », dit-elle. Et d’ajouter : « A l’adolescence, j’ai
voulu confirmer ce lien de filiation en creusant dans sa
poésie et celle de son compagnon de route, Fouad Haddad. De
quoi me rapprocher de la langue arabe. Mon mari que j’ai
rencontré à 20 ans y était aussi pour beaucoup ». Cette
fois-ci, c’est la voix du narrateur qu’elle évoque … Encore
une histoire de voix, cet outil magique de la séduction. Une
hésitation, un soupir … la jeune fille et son heureux élu
lisaient l’un à l’autre des extraits d’Edouard Al-Kharrat et
de Bahaâ Taher. La jeune polyglotte, maîtrisant également
l’anglais, l’allemand et l’espagnol, avoue qu’elle avait un
peu de retard par rapport à la littérature arabe, qu’elle a
essayé de rattraper. « Ma mère, Mona Qattane, était en
internat dans une école anglaise. La langue où elle exprime
ses sentiments est donc l’anglais. Il en est de même pour
les bouquins, dans sa bibliothèque », dit Samia.
Fatma, sa fille, haute comme trois pommes, l’interrompt.
Elle veut que la jeune maman lui raconte une histoire tout
en se prêtant à un coloriage rapide. Elle n’est pas la
seule. Réhab Bassam, blogueuse et copine de Samia, lui
demandait, elle aussi, de lui lire des textes à haute voix.
« Une fois, on a passé deux jours à lire la pièce Al-Zir
Salem, à Alexandrie », lance Samia qui a dû, il y a quelques
temps, enregistrer, par sa propre voix, une historiette
écrite par Réhab Bassam, sur le blog de cette dernière.
Aussi, pendant et après la révolution, sur un autre blog,
Samia Jahine exprimait ses opinions à travers des textes
courts, illustrés par la dessinatrice Yara Qassem. « Je n’ai
jamais aimé faire partie du cercle clos des blogueurs, où
l’on est trop dans le copinage. Peut-être parce que mes
billets étaient plus littéraires que politiques. J’étais à
l’écart des sorties et réunions entre blogueurs », indique
Samia, qui a fait quand même partie de la première
génération de blogueurs égyptiens, avec Ultima Rosa, son
blog qui a vu naître ses ébauches d’écriture. Car pendant
2-3 ans, elle a rédigé quelques nouvelles qu’elle a jugées
comme de simples essais « pas à la hauteur de la publication
». Un avis complètement refoulé par le poète Amin Haddad,
son beau-frère et mentor, lequel s’explique comme suit : «
Elle se trompe, mais surtout elle trouve une justification,
une raison pour se convaincre pourquoi elle a arrêté.
Simplement, elle a eu son enfant. La révolution et la troupe
consomment beaucoup de temps ». En effet, c’est Amin Haddad
qui l’a encouragée à faire du récitatif et à déclamer de la
poésie sur scène, alors qu’elle avait à peine 16 ans. Par
hasard, elle assistait à la préparation d’une soirée de
chants et poèmes, en collaboration avec le comédien Mahmoud
Hémeida. On a remarqué qu’elle interprétait bien le Lézard
du grand Fouad Haddad, et avec un peu d’exercice tout était
parfait.
Depuis 1996, Samia Jahine fait partie de la troupe Al-Charéa
(la rue), qui tente de rapprocher les petites gens de la
poésie, grâce à une interprétation théâtrale, proche de
l’art des contes. Au fur et à mesure, elle prend les
commandes de sa voix, lui attribuant une poétique
singulière. Plus tard, Samia retrouve sa voie avec le groupe
Eskendérella, dont elle devient membre en 2007, c’est-à-dire
deux ans après sa formation. « Ce n’est pas un chant choral
qu’on présente, mais un chant collectif. Notre performance
varie entre le théâtre lyrique et l’interprétation
satirique. Bref, un peu dans le style Sayed Darwich et
cheikh Imam », dit-elle. Et d’ajouter : « La troupe a réussi
quelque chose de très spécial, en intégrant le public dans
ses performances. Aucun concert ne ressemble à l’autre, et
l’audience fait toute la différence. Si les gens sont
tristes, on l’est nous aussi ; s’ils sont de vrais
mélomanes, ils nous emmènent vers la transe, etc. ».
Avec les 18 jours de la révolution, la troupe a connu toute
sa splendeur. Et depuis, elle exprime, moment par moment, ce
qui se passe sur le champ. Ses membres, qui sont pour la
plupart de la fratrie Haddad et Jahine, avec notamment son
fondateur et compositeur prodige Hazem Chahine, comptent
désormais quelque 12 musiciens et vocalistes. Ils se
transforment en troubadours, chantres, griots … Campent sur
la place pour enflammer les esprits. « Nous sommes des
agitateurs et fiers de l’être ! », lance-t-elle, sans mâcher
ses mots. Quelque part, ils savent que ce rôle leur a été
automatiquement accrédité par les révolutionnaires qui
comptent sur eux pour attiser les âmes. Amin Haddad affirme
: « Le pessimisme est une trahison vis-à-vis des martyrs ».
Et à Samia Jahine de réitérer : « La déception est un luxe
qu’on ne peut pas se permettre ». Tous répètent en chœur
l’opinion de l’interprète-compositeur Hazem Chahine : «
Chacun est soldat sur son front ». Cela dit, ils ne vont pas
lancer de pierres avec les jeunes contre les hommes en
uniformes, armés jusqu’aux dents, mais ils crieront leurs
chansons à gorge déployée, accompagnant les gens aux
instants les plus pathétiques.
Le 27 janvier 2011, Amin Haddad a écrit Ragéïne (on
revient), incitant les gens à « se rassembler pour emplir le
vent d’enthousiasme, pour que la vie abonde de sensations et
que la lumière jaillisse ». Hazem Chahine met ces paroles en
musique et tout le monde pleure en chantant. L’heure est à
la communion. De fil en aiguille, le public s’approprie la
chanson, comme il a fait avec Safha guédida (nouvelle page)
ou Bel ebri al-fassih (en hébreu classique) … Samia noue de
nouvelles amitiés, plus qu’elle n’en a fait toute sa vie
durant. A Tahrir, elle découvre pas mal de personnes qui lui
ressemblent. Elle est plus confiante que lorsqu’elle
s’exprime avec colère et violence, il y aura toujours
d’autres personnes qui pensent la même chose qu’elle et qui
la soutiendront. « Le 28 janvier, j’ai vu l’Egypte telle
qu’elle a été décrite par Fouad Haddad et Salah Jahine, et
telle qu’elle a été chantée par Sayed Darwich. Avant, je la
connaissais à travers eux. A partir du 11 février et de la
démission de Moubarak, j’appréhendais la contre-révolution.
Le régime n’a pas chuté, mais a sacrifié quelques-uns de ses
membres pour survivre. Les incidents de Maspero contre les
manifestants coptes et musulmans étaient choquants. Ils ont
montré à quel point les détenteurs du pouvoir y tiennent et
qu’ils sont disposés à aller très loin ». Après les
accrochages de la rue Mohamad Mahmoud, en novembre dernier,
et l’incendie de l’Institut d’Egypte, il n’y a plus
d’illusion. La troupe chante à nouveau pour les martyrs et
lance une rengaine pour soutenir le courant de « La
révolution en continu » durant les législatives.
Le ton monte d’un cran, puis de deux. Samia part avec la
troupe d’une ville à l’autre, d’un rassemblement électoral à
l’autre. Elle effectue aussi quelques traductions pour
gagner sa vie. Avec son mari, ingénieur en informatique,
également de gauche, ils font des permanences pour garder
leur enfant. Et quand les événements chauffent, ils se
disputent le tour pour se précipiter dans la rue. « Je sais
que je suis mère aussi, mais je me dis souvent que je le
fais pour ma fille, pour qu’elle vive dans un pays qui lui
appartient », dit-elle, toujours avec la même énergie
débordante, caractérisant ses gestes sur scène.
Les voix s’élèvent dans la réception spacieuse de son
appartement, à Mohandessine. Les membres de la troupe
affluent, l’un après l’autre. L’ambiance est très familiale
; sa fille et son époux assistent aux répétitions. Hazem
Chahine mange dans un coin. Amin Haddad regarde son
ordinateur portable. Et son fils Ahmad, poète et cinéaste,
se balade caméra en main, filmant quelques séquences. Les
filles sont assises sur le canapé, Samia modifie le
programme et sa sœur aînée tient le chronomètre pour mesurer
la durée précise du prochain concert. La maison s’agite sous
l’effet de cette cacophonie de voix et de sons. « Je suis
sûre que si Salah Jahine était vivant, il aimerait bien
faire la connaissance de Hazem ». Elle renoue avec un
souvenir d’enfance, cet appartement a été toujours ouvert
aux artistes. « Tous les matins, ou presque, je me
réveillais sur le son du piano. Un musicien-compositeur
faisait écouter à Jahine une nouvelle œuvre ». Le vieux
piano n’est plus dans le bureau, comme dans le temps, mais
décore simplement la réception, parsemée de chaises tout
autour. Les voix résonnent à nouveau, c’est le
retentissement de la révolution.
Dalia
Chams