Al-Ahram Hebdo, Une | La fin engendre les moyens

  Président
Abdel-Fattah El Gibali
 
Rédacteur en chef
Hicham Mourad

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 Semaine du 11 au 17 janvier 2012, numéro 904

 

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Dossier

Révolutions . Quatre portraits de jeunes activistes, yéménite, libyen, tunisien et syrien, dévoilent les stratégies adoptées pour venir à bout du régime autoritaire de leurs pays respectifs.

La fin engendre les moyens

Yassine Ayari, Tunisien, ingénieur en télécommunications, est un acteur principal de la révolution tunisienne qu’il considère inachevée.

Le droit de vivre dignement

L’envie de se libérer de l’injustice et de pouvoir vivre dans la dignité comme tout être humain n’a pas été une chose facile à réaliser. Un incident précis a poussé Yassine à se révolter contre toutes les formes d’injustice, alors qu’il était élève dans le secondaire. « Un jour, en rentrant de l’école, je blaguais dans le train avec mon camarade, quand un agent de police est venu nous demander de nous taire. Je n’ai pu me retenir et je lui ai répondu : Faut-il attendre la permission du gouvernement pour plaisanter avec son copain ? Il n’a pas hésité à me gifler et je suis rentré en larmes chez moi », se souvient Yassine Ayari, activiste, marqué à jamais par cette réaction violente. Depuis, il a décidé d’approfondir ses connaissances en histoire, de même qu’en politique, pour mieux comprendre et réagir. « L’enseignement en Tunisie n’offre la possibilité ni de comprendre ni d’élargir ses connaissances et les livres politiques de l’époque faisaient tous l’éloge du régime de Ben Ali », commente Ayari. En 2001, soit deux ans après cet incident dans le train, Yassine décide de partir pour la France. Il va présenter comme prétexte à son père de passer un examen d’évaluation pour joindre une faculté en France. « J’ai menti car je voulais voir de mes propres yeux le quotidien des Occidentaux et savoir si la liberté existe réellement ou s’il s’agit de paroles dans le vide », se souvient Ayari qui a été étonné de découvrir que le mot liberté ne signifie pas chaos, alors que les régimes arabes faisaient tout pour nous convaincre que liberté est synonyme de chaos.

Le séjour de trois semaines en France a en fait duré un an et demi. Changer, se ressourcer et s’enrichir, des objectifs auxquels a toujours aspiré Ayari. Il a découvert ce que veut dire une société civile, les droits de l’homme. En France, il a été fasciné de constater qu’un simple citoyen pouvait critiquer son président sans craindre de représailles. Et tout cela a lieu par l’intermédiaire de chaînes légales comme les syndicats et les partis politiques.

Ses journées sont rythmées par la lecture, les visites aux musées mais aussi par l’observation pour savoir comment réagissent les Tunisiens résidant en France et contre le régime de Ben Ali. « Leurs comportements étaient flous, ils n’avaient pas de propositions concrètes pour une réforme ou pour soutenir le peuple tunisien », poursuit Yassine. Selon lui, critiquer un gouvernement ce n’est pas pour gagner des points ou acquérir un certain prestige social.

En 2007, le jeune protestataire obtient son diplôme d’ingénieur en télécommunications en Tunisie. Il trouve tout de suite un emploi et gagne un bon salaire. « De mon côté, je n’avais aucun problème mais les choses en Tunisie allaient de mal en pis et cela me dérangeait. Prenons l’exemple de l’éducation qui n’est pas du tout appropriée aux normes internationales. Notre système éducatif n’aide ni à réfléchir, ni à critiquer, ni à discuter. Les Tunisiens savent seulement consommer les produits français mais l’esprit français, ils ne l’ont pas acquis », note Ayari.

Yassine a trouvé dans le site Facebook un moyen de se libérer du mal qui le ronge. « Au début, j’ai commencé par diffuser des blagues politiques et par la suite mon langage et mes opinions sont devenus plus audacieux », affirme Yassine qui se lance avec intrépidité dans des débats.

En 2009, Yassine sera ciblé par les forces de police pour avoir appelé les étudiants à une grève de la faim. Les événements se sont accélérés. Les autorités ont senti le danger d’Internet et ont fini par bloquer tous les sites au début de l’année 2010. « Même les sites qui présentent des recettes de cuisine ont été bloqués », dit-il.

Pour la première fois, un appel est lancé à manifester pour dénoncer la répression. « C’était la première manifestation contre le régime du pays. Avant, les manifestations étaient organisées soit par des partis politiques ou par des organisations civiles appelant à soutenir la cause iraqienne ou palestinienne », assure Ayari qui sera arrêté par les forces de sécurité et emmené dans un endroit inconnu où il passera 14 heures d’interrogatoire.

Une fois relâché par les forces de l’ordre, il quitte la Tunisie pour la Belgique. Là-bas, cet ingénieur doué en télécommunications a appris à débloquer les sites d’Internet, décrypter ou transmettre des messages à travers des photos. De plus, il a appris à échapper à la censure électronique.

En Belgique, il trouve du travail dans une société renommée. « Pendant mon séjour à Anvers, je me sentais plus libre. Je n’hésitais pas à dénoncer ou à attaquer le régime corrompu. Durant les événements au début du mois de janvier 2011, un officier de police, qui est un ami d’enfance, m’a appelé et m’a dit de ne plus penser à revenir en Tunisie car les autorités avaient redemandé mon arrestation », raconte-t-il. Mais Ayari n’est pas effrayé et constate que les médias internationaux ne transmettent pas les images de la révolution en Tunisie. Il appellera les Tunisiens à manifester devant l’édifice de France Télévision, à Paris. Ces derniers vont empêcher les employés de rentrer en leur demandant pourquoi ils ne veulent pas montrer les actes de violence contre les manifestants en Tunisie. « Je me souviens qu’au cours d’une nuit durant la révolution, j’ai envoyé 600 fax à des agences de presse internationales », souligne-t-il fièrement. Cette manifestation va avoir un écho et Yassine Ayari servira de trait d’union entre les événements de Tunisie et les agences de presse internationales.

Pourtant, cet activiste chevronné n’était pas suffisamment satisfait de son action. Il a trouvé un moyen de faire courir la rumeur selon laquelle Ben Ali avait demandé au général Ammar de tirer sur les manifestants. « Cette rumeur a circulé dans la rue tunisienne et le pouvoir s’est senti fragilisé », dit-il.

De retour en Tunisie, Ayari refuse d’être un instrument entre les mains du pouvoir. Le gouvernement lui a proposé de devenir ministre pour les martyrs mais sans pouvoir avancer de propositions concrètes pour résoudre les problèmes des familles. « J’ai refusé de devenir un décor dans un poste-clé. Il faut pouvoir être efficace, sinon ne rien accepter », affirme-t-il. Il pense que tous les partis durant les élections ont joué sur les sentiments des électeurs en disant qu’ils honoreraient les familles des martyrs et qu’ils récupéreraient aussi leurs droits. Une fois les élections terminées, rien n’a été fait.

En Tunisie, il décide de monter un projet privé puisque beaucoup de sociétés refusent de le recruter car considéré comme un révolutionnaire. « Nous, les jeunes révolutionnaires, ne partageons pas la même idéologie pour arriver à former un parti. En fait, j’ai reçu l’offre d’un homme d’affaires pour financer un parti, mais il a voulu faire un compromis avec moi, celui de ne jamais évoquer le fait de poursuivre les corrompus de l’ancien régime », note-t-il.

Ce qui le dérange le plus c’est que les jeunes ayant fait la révolution sont aujourd’hui mis à l’écart de la vie politique. « Lors des élections parlementaires, les Tunisiens ont préféré les candidats présentés par les partis politiques et des indépendants », confie Ayari qui estime que la révolution n’est pas encore achevée puisqu’il n’a pas encore réussi à changer les mentalités.

Yassine ne tient cependant pas à laisser tomber la politique. Il garde encore à l’esprit la réponse de son père sur la notion de liberté : « Mon fils, notre peuple n’est pas encore prêt à la démocratie ». Un stéréotype que Yassine voudrait briser. « J’ai un fils et j’aimerais qu’il vive la tête haute, qu’il ne soit pas un jour giflé par un policier comme ce fut mon cas », conclut-il l

 

Abdel-Moneim Al-Hor, activiste libyen résidant en Egypte, profite des liens étroits entre les deux pays pour guider et sensibiliser les révolutionnaires.

Un combat contre le tyran

« Il y aura une autre révolution durant le mois de janvier pour remettre les choses sur les rails. Toutes les richesses de la Libye sont mises au profit des pays occidentaux », explique Abdel-Moneim Al-Hor, président d’une ONG pour les droits de l’homme. Ce représentant du Conseil transitoire pour la Libye en Egypte affirme qu’ils ont formé un groupe important, dispatché dans plusieurs villes libyennes pour sensibiliser le peuple à l’importance de faire face à l’ingérence dans les affaires internes de la Libye.

« Nous, les activistes en dehors de la Libye, sommes en contact avec les jeunes Libyens à travers des sociétés de télécommunications égyptiennes qui ont étendu leur service Internet de quelques kilomètres à l’intérieur des frontières libyennes. Ainsi ces jeunes ont pu envoyer des photos et des vidéos montrant les actes de violence commis par le régime », a-t-il annoncé lors d’une conférence organisée au Caire par les Nations-Unies et abordant le rôle des activistes et blogueurs arabes dans les pays du Printemps arabe.

Et ce n’est pas tout. L’Egypte a également offert 100 téléphones portables par satellite grâce auxquels les révolutionnaires libyens ont pu établir des contacts entre eux et mieux s’organiser. « Nous avons ainsi réussi à transmettre aux médias les massacres commis contre les Libyens », poursuit-il, en précisant que des éléments extérieurs ont contribué à faire bouger les choses en Libye.

C’est en effet l’injustice dont souffre le peuple libyen qui a poussé cet activiste à agir. Il assure que les revenus du pétrole s’élèvent à 130 millions de dollars par jour. Pourtant, les Libyens n’en profitent pas pleinement. De même, le Conseil transitoire libyen subit des pressions internationales et la majorité de ses représentants n’ont pas été choisis par les urnes. « Il est important que le peuple choisisse ses représentants par le biais des élections », affirme Al-Hor qui n’est pas prêt à baisser les bras. Faire une autre révolution au début de 2012 est nécessaire. Cela fait plus de 10 ans que ce militant vit en Egypte. Il dirige une affaire avec son oncle. Il a même fait ses études à la faculté des sciences politiques de l’Université du Caire. « En faisant mes études en Egypte, j’ai réalisé que mon pays n’était pas un Etat. C’est comme si c’était une bande armée qui avait séquestré un pays », dit-il ironiquement en parlant des hommes qui ont soutenu le régime Kadhafi.

En Libye, Abdel-Moneim a été traité de tous les noms, y compris de traître, en 2009. Une peine de mort a été prononcée contre lui et 22 autres Libyens. Pour une raison simple : « Des proches du régime sont venus me dire que j’avais subi un lavage de cerveau ». Et d’ajouter : « Mais où est l’Etat ? Il n’y a pas de principes fondamentaux correspondant à un régime politique, pas même une charte de référence servant à l’ensemble de sa législation. Le magistrat n’est pas indépendant. C’est un régime géré par des intérêts privés et le sort du peuple libyen dépend de l’humeur de son leader », souligne-t-il.

Au début de la révolution, Kadhafi avait annoncé une augmentation des salaires, soit l’équivalent de 320 dollars. Le revenu quotidien du pétrole de la Libye, qui compte 6 millions de personnes, atteint les 130 millions de dollars. « Le revenu du citoyen ne dépasse pas les 56 dollars par mois. Ce qui signifie que ce peuple est démuni », s’insurge-t-il en évoquant l’absence de tout développement dans le pays.

Révolté par les infractions commises par l’ancien régime, Abdel-Moneim considère que la plus grande catastrophe est dans le contenu du Livre vert qui accuse de traître toute personne appartenant à un parti politique. « Ce sont de tels faits qui ont amené au déclenchement de cette révolution, y compris le fameux discours de Kadhafi zanga zanga qui a montré au peuple la débilité de son leader. Et que son départ était devenu nécessaire », commente Al-Hor.

A présent, même si Kadhafi n’est plus là, cela ne veut pas dire, d’après Al-Hor, que la révolution est arrivée à son but. « Les pays occidentaux ont contribué à l’assassinat de Kadhafi car il était la boîte noire qui pouvait dévoiler tous leurs secrets. Si la première révolution a mis fin au régime Kadhafi, aujourd’hui, la deuxième révolution doit avoir comme objectif de changer les conditions de vie du citoyen libyen et de garantir son droit à une vie plus digne », conclut-il l

 

Hend Nassiri, 21 ans, activiste yéménite, issue d’une famille cultivée, mène une campagne de sensibilisation dans une société divisée.

Dans la lutte dès son plus jeune âge

Cette jeune femme a commencé ses activités de bénévolat à l’âge de 17 ans au sein d’une ONG au Yémen dénommée Centre de l’héritage populaire.

« Commencer très tôt à tendre la main aux autres pour améliorer leurs conditions de vie a forgé ma personnalité et je suis devenue indépendante très tôt », explique Hend Nassiri. Au début de la révolution, elle a fondé 2 mouvements. Chargée de sensibiliser les tribus, elle trouve que l’activiste devient plus efficace lorsqu’il travaille sur le terrain car il est en contact direct avec les populations. Cela lui permet de tisser une relation avec les gens, de les éclairer sur leurs droits les plus élémentaires et de leur parler de la notion de citoyenneté, des infractions et des crimes commis par le régime. De la simplicité dans sa tenue vestimentaire mais aussi dans sa façon de parler. Hend n’a pas honte de dire que la société où elle vit compte beaucoup d’illettrés, soit 62 % d’analphabètes sur une population de 27 millions. « Je suis satisfaite de mon travail dans les milieux tribaux. Les membres des tribus ont formulé l’envie d’apprendre et de comprendre les changements qui s’opèrent dans leur pays », confie-t-elle.

Hend explique que sous une seule tente où elle mène sa campagne de sensibilisation, les membres d’une même tribu peuvent atteindre 100 personnes et parfois plus. Elle cible les membres des tribus et les appelle à se serrer les coudes pour faire face aux actes de violence dont sont victimes les manifestants.

« On ne voulait pas de guerre civile. Si la révolution a éclaté, c’est parce que tout le monde aspirait à une vie meilleure. C’est pour cela que l’on insiste que les gens manifestent de manière pacifique », précise Hend.

Le résultat a été fructueux puisque plusieurs membres de ces tribus ont vendu leurs armes pour s’offrir des ordinateurs, des téléphones portables et des livres. « L’arme et le qat ne sont pas aujourd’hui des priorités dans les milieux tribaux. Les gens ont compris qu’il y a des choses plus importantes comme le fait de se révolter contre un régime corrompu », assure-t-elle, en expliquant que le peuple yéménite ne s’est pas révolté pour imiter la Tunisie ou l’Egypte, mais qu’il existait des conflits internes entre Sudistes et Nordistes, ainsi que la capitale Sanaa. « Les Sudistes ont toujours été écartés de la scène politique. Ils veulent y être associés pour partager le gâteau, mais en vain », poursuit-elle. Aujourd’hui, Ali Abdallah Saleh, président du Yémen depuis plus de 3 décennies, prétend avoir au sein de son gouvernement des ministres du Sud comme du Nord et qu’il a définitivement résolu le problème du chômage. « Ce président a fait des promesses à travers les médias mais en vérité, rien n’a changé », commente Nassiri, étudiante à l’Université de Sanaa. Cette jeune fille espère obtenir une bourse à l’étranger pour continuer ses études et approfondir ses connaissances. « J’ai fait de mon mieux pour aller de l’avant grâce à mon père qui est journaliste, et ma mère chercheuse et en même temps photographe », note-t-elle en ajoutant que sa soif pour la lecture, elle l’a héritée de ses parents.

Une famille militante et cultivée qui a permis à Hend de s’épanouir, surtout que le système d’enseignement au Yémen ne donne aucune possibilité pour réfléchir. « A cause de l’absence de sécurité, il est devenu impossible d’assister aux cours à l’université et les professeurs sont souvent absents », explique Hend.

Le cas du Yémen n’est pas différent des autres pays arabes qui ont connu des révolutions. Couper le réseau d’Internet est une chose courante pendant la révolution, mais au Yémen, les responsables ont choisi de couper l’électricité pendant de longues heures. Le pays a fait appel à des ingénieurs en télécommunications qui gagnent très bien leur vie pour empêcher les activistes de communiquer entre eux par le biais du Facebook. « En fait, le régime a avancé comme prétexte que des membres d’Al-Qaëda étaient actifs dans la ville d’Abyian. Celle-ci a été bombardée. En vérité, le pouvoir a voulu exterminer toutes les tribus qui étaient pour la révolution », argumente Hend.

Un régime qui fait tout pour diviser le peuple. La division a même touché les militaires, une partie est encore pour la révolution et l’autre contre. Ali Mohsen, un général qui a rejoint les révolutionnaires, a participé par le passé à la guerre au sud de Saada. « Il y a beaucoup d’interrogations concernant cette personne. Et la confiance ne règne pas, ce qui rend la scène encore plus ambiguë », affirme Hend, tout en ajoutant que la révolution a perdu sa boussole à cause du soutien de l’Arabie saoudite et des pays du Golfe apporté au régime actuel. « Ces derniers ont joué sur les deux parties, pour et contre la révolution. Ce qui a conduit au chaos et pousse tout le monde à se demander ce qui peut se passer le lendemain », souligne-t-elle, tout en restant optimiste. « Ma mère me répète qu’il se peut qu’elle n’aie pas la chance de voir cette révolution aboutir à ses objectifs, mais au moins ses petits-enfants auront cette chance », conclut la jeune militante, prête à aller jusqu’au bout pour la liberté de son pays l

 

Emad Adib, activiste syrien résidant aux Emirats arabes unis, joue le rôle d’intermédiaire entre les révolutionnaires et le monde extérieur.

A l’épreuve du régime de Bachar

« J’aime la Syrie, c’est tout ». Tel est le nom d’une page Facebook créée par l’activiste syrien Emad Adib, directeur artistique dans une société de publicité aux Emirats arabes unis. L’idée lui est venue en réaction aux descriptions données de la Syrie dans ses médias officiels.

Emad Adib, 35 ans, fait plus vieux que son âge à force de soucis pour que la révolution syrienne réussisse. Son travail en tant que directeur artistique lui a permis de profiter de ses connaissances dans le monde d’Internet pour lutter. « 16 activistes qui sont mes amis figurent sur cette page, je ne reconnais que 3 d’entre eux. Nous sommes inscrits sur le réseau social sous des pseudonymes car tout doit se faire dans la discrétion », confie Adib.

Sa présence à Dubaï lui a facilité la tâche, celle de pouvoir diffuser toutes les idées révolutionnaires, cibler le plus grand nombre de Syriens via le Net et éviter toute censure. Mais Adib se demande jusqu’à quand il va demeurer dans la peur de se dévoiler. En fait, le petit nombre d’amis sur cette page électronique montre à quel point ce régime peut devenir féroce s’il découvre l’identité de ces activistes. « Mon rôle tourne autour du fait de capter des scènes par l’intermédiaire des cellulaires et les transmettre via Internet aux médias pour impliquer de plus en plus le régime qui abat les Syriens de manière systématique et cruelle », commente Adib, en se demandant jusqu’à quand la Syrie supportera la perte de ses citoyens.

Crainte de l’avenir ? Un sentiment que ressent Adib. Mais avec une lueur d’espoir car il sent que la fin du régime est proche. « 10 mois sont passés depuis le début de la révolution syrienne et les manifestations augmentent dans les villes. On a besoin d’une protection internationale pour sauver la vie des Syriens », résume-t-il avec un sourire attristé.

Le régime syrien a parié sur son existence en faisant croire aux minorités, comme les Druzes, les Alaouites, les chrétiens et les Ismaïliens, qu’il est en train de les protéger. « Le régime Al-Assad qui s’hérite de père en fils a pu durant une quarantaine d’années faire peur aux minorités et leur mettre dans la tête que les sunnites sont une menace pour eux. Ce qui est faux. Nous sommes tous syriens », commente Emad Adib. Bien qu’il soit druze, il n’est pas tombé dans le piège tendu souvent par le régime. Aujourd’hui, les manifestants qui sortent des mosquées sont tués à balles réelles. Il se demande comment, après ce bain de sang et ces affrontements violents qui ont causé selon les Nations-Unies plus de 5 000 morts, le président ose sortir et parler de réformes. « Le régime tue son peuple », dit-il avec amertume. Des agents la police, des militaires et des chabbihas (hommes de main qui combattent contre une somme d’argent) ont tué plus de 400 enfants dans leurs foyers. « Le style architectural des maisons syriennes se compose d’une grande cour et par conséquent les enfants jouent librement dans cette partie de la maison. Alors ce sont eux les premières victimes visées par les snipers qui tirent de façon hasardeuse dans la plupart des cas », lance-t-il, tout en montrant son inquiétude pour son fils de 4 ans qui vit avec sa femme en Syrie.

Contribuer à tuer

Le fait de résider aux Emirats lui a permis de jouer un rôle important dans la sensibilisation de son peuple via Internet. Un rôle qu’il n’aurait pas pu jouer en Syrie en raison de l’oppression des activistes. En fait, le régime encourage les jeunes qui veulent avoir des armes et contribuer à tuer les protestataires, avec l’objectif d’étouffer toute région qui envisage une révolte.

Cette révolution est arrivée après de longues années d’attente. Selon Adib, le régime ne s’est pas contenté d’arrêter les manifestants, il a voulu rentrer en guerre avec son peuple. « Depuis l’ascension de Bachar Al-Assad au pouvoir en 2001, il ne cesse de tendre des pièges aux politiciens qui aspirent à la démocratie », explique Adib. Au début, le fils Al-Assad a voulu donner l’impression qu’il allait réformer et élargir les marges de liberté afin de faciliter la transition vers la démocratie. Les Syriens pensaient que ce jeune président, qui avait étudié en Angleterre, avait l’esprit ouvert et était pour le changement. Adib compte lui-même des membres de sa famille et des amis arrêtés pour avoir participé à des colloques sur la nécessité du changement et de la démocratie. « Alors que j’étais étudiant à la faculté des beaux-arts, la police m’a convoqué pour savoir pourquoi je n’avais pas rejoint le parti Baass (parti au pouvoir) », dit-il non sans ironie en parlant d’un régime qui tient son peuple comme des esclaves devant se plier à son autorité.

« Si les choses continuent à évoluer violemment à Alep et Damas, cela mettrait fin au régime de Bachar. Mais il faut que du sang coule pour que le pays soit libéré », conclut Adib, convaincu que les jours les plus difficiles se sont déjà écoulés et que peu de temps sépare la Syrie de la liberté .

Dina Bakr

 




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