Révolutions .
Quatre portraits de jeunes activistes, yéménite, libyen,
tunisien et syrien, dévoilent les stratégies adoptées pour
venir à bout du régime autoritaire de leurs pays respectifs.
La
fin engendre les moyens
Yassine Ayari,
Tunisien, ingénieur en télécommunications, est un acteur
principal de la révolution tunisienne qu’il considère
inachevée.
Le droit de vivre dignement
L’envie
de se libérer de l’injustice et de pouvoir vivre dans la
dignité comme tout être humain n’a pas été une chose facile
à réaliser. Un incident précis a poussé Yassine à se
révolter contre toutes les formes d’injustice, alors qu’il
était élève dans le secondaire. « Un jour, en rentrant de
l’école, je blaguais dans le train avec mon camarade, quand
un agent de police est venu nous demander de nous taire. Je
n’ai pu me retenir et je lui ai répondu : Faut-il attendre
la permission du gouvernement pour plaisanter avec son
copain ? Il n’a pas hésité à me gifler et je suis rentré en
larmes chez moi », se souvient Yassine Ayari, activiste,
marqué à jamais par cette réaction violente. Depuis, il a
décidé d’approfondir ses connaissances en histoire, de même
qu’en politique, pour mieux comprendre et réagir. «
L’enseignement en Tunisie n’offre la possibilité ni de
comprendre ni d’élargir ses connaissances et les livres
politiques de l’époque faisaient tous l’éloge du régime de
Ben Ali », commente Ayari. En 2001, soit deux ans après cet
incident dans le train, Yassine décide de partir pour la
France. Il va présenter comme prétexte à son père de passer
un examen d’évaluation pour joindre une faculté en France. «
J’ai menti car je voulais voir de mes propres yeux le
quotidien des Occidentaux et savoir si la liberté existe
réellement ou s’il s’agit de paroles dans le vide », se
souvient Ayari qui a été étonné de découvrir que le mot
liberté ne signifie pas chaos, alors que les régimes arabes
faisaient tout pour nous convaincre que liberté est synonyme
de chaos.
Le
séjour de trois semaines en France a en fait duré un an et
demi. Changer, se ressourcer et s’enrichir, des objectifs
auxquels a toujours aspiré Ayari. Il a découvert ce que veut
dire une société civile, les droits de l’homme. En France,
il a été fasciné de constater qu’un simple citoyen pouvait
critiquer son président sans craindre de représailles. Et
tout cela a lieu par l’intermédiaire de chaînes légales
comme les syndicats et les partis politiques.
Ses
journées sont rythmées par la lecture, les visites aux
musées mais aussi par l’observation pour savoir comment
réagissent les Tunisiens résidant en France et contre le
régime de Ben Ali. « Leurs comportements étaient flous, ils
n’avaient pas de propositions concrètes pour une réforme ou
pour soutenir le peuple tunisien », poursuit Yassine. Selon
lui, critiquer un gouvernement ce n’est pas pour gagner des
points ou acquérir un certain prestige social.
En 2007,
le jeune protestataire obtient son diplôme d’ingénieur en
télécommunications en Tunisie. Il trouve tout de suite un
emploi et gagne un bon salaire. « De mon côté, je n’avais
aucun problème mais les choses en Tunisie allaient de mal en
pis et cela me dérangeait. Prenons l’exemple de l’éducation
qui n’est pas du tout appropriée aux normes internationales.
Notre système éducatif n’aide ni à réfléchir, ni à critiquer,
ni à discuter. Les Tunisiens savent seulement consommer les
produits français mais l’esprit français, ils ne l’ont pas
acquis », note Ayari.
Yassine
a trouvé dans le site Facebook un moyen de se libérer du mal
qui le ronge. « Au début, j’ai commencé par diffuser des
blagues politiques et par la suite mon langage et mes
opinions sont devenus plus audacieux », affirme Yassine qui
se lance avec intrépidité dans des débats.
En 2009,
Yassine sera ciblé par les forces de police pour avoir
appelé les étudiants à une grève de la faim. Les événements
se sont accélérés. Les autorités ont senti le danger
d’Internet et ont fini par bloquer tous les sites au début
de l’année 2010. « Même les sites qui présentent des
recettes de cuisine ont été bloqués », dit-il.
Pour la
première fois, un appel est lancé à manifester pour dénoncer
la répression. « C’était la première manifestation contre le
régime du pays. Avant, les manifestations étaient organisées
soit par des partis politiques ou par des organisations
civiles appelant à soutenir la cause iraqienne ou
palestinienne », assure Ayari qui sera arrêté par les forces
de sécurité et emmené dans un endroit inconnu où il passera
14 heures d’interrogatoire.
Une fois
relâché par les forces de l’ordre, il quitte la Tunisie pour
la Belgique. Là-bas, cet ingénieur doué en
télécommunications a appris à débloquer les sites d’Internet,
décrypter ou transmettre des messages à travers des photos.
De plus, il a appris à échapper à la censure électronique.
En
Belgique, il trouve du travail dans une société renommée. «
Pendant mon séjour à Anvers, je me sentais plus libre. Je
n’hésitais pas à dénoncer ou à attaquer le régime corrompu.
Durant les événements au début du mois de janvier 2011, un
officier de police, qui est un ami d’enfance, m’a appelé et
m’a dit de ne plus penser à revenir en Tunisie car les
autorités avaient redemandé mon arrestation », raconte-t-il.
Mais Ayari n’est pas effrayé et constate que les médias
internationaux ne transmettent pas les images de la
révolution en Tunisie. Il appellera les Tunisiens à
manifester devant l’édifice de France Télévision, à Paris.
Ces derniers vont empêcher les employés de rentrer en leur
demandant pourquoi ils ne veulent pas montrer les actes de
violence contre les manifestants en Tunisie. « Je me
souviens qu’au cours d’une nuit durant la révolution, j’ai
envoyé 600 fax à des agences de presse internationales »,
souligne-t-il fièrement. Cette manifestation va avoir un
écho et Yassine Ayari servira de trait d’union entre les
événements de Tunisie et les agences de presse
internationales.
Pourtant,
cet activiste chevronné n’était pas suffisamment satisfait
de son action. Il a trouvé un moyen de faire courir la
rumeur selon laquelle Ben Ali avait demandé au général Ammar
de tirer sur les manifestants. « Cette rumeur a circulé dans
la rue tunisienne et le pouvoir s’est senti fragilisé »,
dit-il.
De
retour en Tunisie, Ayari refuse d’être un instrument entre
les mains du pouvoir. Le gouvernement lui a proposé de
devenir ministre pour les martyrs mais sans pouvoir avancer
de propositions concrètes pour résoudre les problèmes des
familles. « J’ai refusé de devenir un décor dans un
poste-clé. Il faut pouvoir être efficace, sinon ne rien
accepter », affirme-t-il. Il pense que tous les partis
durant les élections ont joué sur les sentiments des
électeurs en disant qu’ils honoreraient les familles des
martyrs et qu’ils récupéreraient aussi leurs droits. Une
fois les élections terminées, rien n’a été fait.
En
Tunisie, il décide de monter un projet privé puisque
beaucoup de sociétés refusent de le recruter car considéré
comme un révolutionnaire. « Nous, les jeunes
révolutionnaires, ne partageons pas la même idéologie pour
arriver à former un parti. En fait, j’ai reçu l’offre d’un
homme d’affaires pour financer un parti, mais il a voulu
faire un compromis avec moi, celui de ne jamais évoquer le
fait de poursuivre les corrompus de l’ancien régime »,
note-t-il.
Ce qui
le dérange le plus c’est que les jeunes ayant fait la
révolution sont aujourd’hui mis à l’écart de la vie
politique. « Lors des élections parlementaires, les
Tunisiens ont préféré les candidats présentés par les partis
politiques et des indépendants », confie Ayari qui estime
que la révolution n’est pas encore achevée puisqu’il n’a pas
encore réussi à changer les mentalités.
Yassine
ne tient cependant pas à laisser tomber la politique. Il
garde encore à l’esprit la réponse de son père sur la notion
de liberté : « Mon fils, notre peuple n’est pas encore prêt
à la démocratie ». Un stéréotype que Yassine voudrait briser.
« J’ai un fils et j’aimerais qu’il vive la tête haute, qu’il
ne soit pas un jour giflé par un policier comme ce fut mon
cas », conclut-il l
Abdel-Moneim Al-Hor,
activiste libyen résidant en Egypte, profite des liens
étroits entre les deux pays pour guider et sensibiliser les
révolutionnaires.
Un combat contre le tyran
«
Il y aura une autre révolution durant le mois de janvier
pour remettre les choses sur les rails. Toutes les richesses
de la Libye sont mises au profit des pays occidentaux »,
explique Abdel-Moneim Al-Hor, président d’une ONG pour les
droits de l’homme. Ce représentant du Conseil transitoire
pour la Libye en Egypte affirme qu’ils ont formé un groupe
important, dispatché dans plusieurs villes libyennes pour
sensibiliser le peuple à l’importance de faire face à
l’ingérence dans les affaires internes de la Libye.
« Nous,
les activistes en dehors de la Libye, sommes en contact avec
les jeunes Libyens à travers des sociétés de
télécommunications égyptiennes qui ont étendu leur service
Internet de quelques kilomètres à l’intérieur des frontières
libyennes. Ainsi ces jeunes ont pu envoyer des photos et des
vidéos montrant les actes de violence commis par le régime
», a-t-il annoncé lors d’une conférence organisée au Caire
par les Nations-Unies et abordant le rôle des activistes et
blogueurs arabes dans les pays du Printemps arabe.
Et ce
n’est pas tout. L’Egypte a également offert 100 téléphones
portables par satellite grâce auxquels les révolutionnaires
libyens ont pu établir des contacts entre eux et mieux
s’organiser. « Nous avons ainsi réussi à transmettre aux
médias les massacres commis contre les Libyens »,
poursuit-il, en précisant que des éléments extérieurs ont
contribué à faire bouger les choses en Libye.
C’est en
effet l’injustice dont souffre le peuple libyen qui a poussé
cet activiste à agir. Il assure que les revenus du pétrole
s’élèvent à 130 millions de dollars par jour. Pourtant, les
Libyens n’en profitent pas pleinement. De même, le Conseil
transitoire libyen subit des pressions internationales et la
majorité de ses représentants n’ont pas été choisis par les
urnes. « Il est important que le peuple choisisse ses
représentants par le biais des élections », affirme Al-Hor
qui n’est pas prêt à baisser les bras. Faire une autre
révolution au début de 2012 est nécessaire. Cela fait plus
de 10 ans que ce militant vit en Egypte. Il dirige une
affaire avec son oncle. Il a même fait ses études à la
faculté des sciences politiques de l’Université du Caire. «
En faisant mes études en Egypte, j’ai réalisé que mon pays
n’était pas un Etat. C’est comme si c’était une bande armée
qui avait séquestré un pays », dit-il ironiquement en
parlant des hommes qui ont soutenu le régime Kadhafi.
En Libye,
Abdel-Moneim a été traité de tous les noms, y compris de
traître, en 2009. Une peine de mort a été prononcée contre
lui et 22 autres Libyens. Pour une raison simple : « Des
proches du régime sont venus me dire que j’avais subi un
lavage de cerveau ». Et d’ajouter : « Mais où est l’Etat ?
Il n’y a pas de principes fondamentaux correspondant à un
régime politique, pas même une charte de référence servant à
l’ensemble de sa législation. Le magistrat n’est pas
indépendant. C’est un régime géré par des intérêts privés et
le sort du peuple libyen dépend de l’humeur de son leader »,
souligne-t-il.
Au début
de la révolution, Kadhafi avait annoncé une augmentation des
salaires, soit l’équivalent de 320 dollars. Le revenu
quotidien du pétrole de la Libye, qui compte 6 millions de
personnes, atteint les 130 millions de dollars. « Le revenu
du citoyen ne dépasse pas les 56 dollars par mois. Ce qui
signifie que ce peuple est démuni », s’insurge-t-il en
évoquant l’absence de tout développement dans le pays.
Révolté
par les infractions commises par l’ancien régime,
Abdel-Moneim considère que la plus grande catastrophe est
dans le contenu du Livre vert qui accuse de traître toute
personne appartenant à un parti politique. « Ce sont de tels
faits qui ont amené au déclenchement de cette révolution, y
compris le fameux discours de Kadhafi zanga zanga qui a
montré au peuple la débilité de son leader. Et que son
départ était devenu nécessaire », commente Al-Hor.
A
présent, même si Kadhafi n’est plus là, cela ne veut pas
dire, d’après Al-Hor, que la révolution est arrivée à son
but. « Les pays occidentaux ont contribué à l’assassinat de
Kadhafi car il était la boîte noire qui pouvait dévoiler
tous leurs secrets. Si la première révolution a mis fin au
régime Kadhafi, aujourd’hui, la deuxième révolution doit
avoir comme objectif de changer les conditions de vie du
citoyen libyen et de garantir son droit à une vie plus digne
», conclut-il l
Hend
Nassiri, 21 ans, activiste yéménite, issue d’une famille
cultivée, mène une campagne de sensibilisation dans une
société divisée.
Dans la lutte dès son plus
jeune âge
Cette
jeune femme a commencé ses activités de bénévolat à l’âge de
17 ans au sein d’une ONG au Yémen dénommée Centre de
l’héritage populaire.
«
Commencer très tôt à tendre la main aux autres pour
améliorer leurs conditions de vie a forgé ma personnalité et
je suis devenue indépendante très tôt », explique Hend
Nassiri. Au début de la révolution, elle a fondé 2
mouvements. Chargée de sensibiliser les tribus, elle trouve
que l’activiste devient plus efficace lorsqu’il travaille
sur le terrain car il est en contact direct avec les
populations. Cela lui permet de tisser une relation avec les
gens, de les éclairer sur leurs droits les plus élémentaires
et de leur parler de la notion de citoyenneté, des
infractions et des crimes commis par le régime. De la
simplicité dans sa tenue vestimentaire mais aussi dans sa
façon de parler. Hend n’a pas honte de dire que la société
où elle vit compte beaucoup d’illettrés, soit 62 %
d’analphabètes sur une population de 27 millions. « Je suis
satisfaite de mon travail dans les milieux tribaux. Les
membres des tribus ont formulé l’envie d’apprendre et de
comprendre les changements qui s’opèrent dans leur pays »,
confie-t-elle.
Hend
explique que sous une seule tente où elle mène sa campagne
de sensibilisation, les membres d’une même tribu peuvent
atteindre 100 personnes et parfois plus. Elle cible les
membres des tribus et les appelle à se serrer les coudes
pour faire face aux actes de violence dont sont victimes les
manifestants.
« On ne
voulait pas de guerre civile. Si la révolution a éclaté,
c’est parce que tout le monde aspirait à une vie meilleure.
C’est pour cela que l’on insiste que les gens manifestent de
manière pacifique », précise Hend.
Le
résultat a été fructueux puisque plusieurs membres de ces
tribus ont vendu leurs armes pour s’offrir des ordinateurs,
des téléphones portables et des livres. « L’arme et le qat
ne sont pas aujourd’hui des priorités dans les milieux
tribaux. Les gens ont compris qu’il y a des choses plus
importantes comme le fait de se révolter contre un régime
corrompu », assure-t-elle, en expliquant que le peuple
yéménite ne s’est pas révolté pour imiter la Tunisie ou
l’Egypte, mais qu’il existait des conflits internes entre
Sudistes et Nordistes, ainsi que la capitale Sanaa. « Les
Sudistes ont toujours été écartés de la scène politique. Ils
veulent y être associés pour partager le gâteau, mais en
vain », poursuit-elle. Aujourd’hui, Ali Abdallah Saleh,
président du Yémen depuis plus de 3 décennies, prétend avoir
au sein de son gouvernement des ministres du Sud comme du
Nord et qu’il a définitivement résolu le problème du chômage.
« Ce président a fait des promesses à travers les médias
mais en vérité, rien n’a changé », commente Nassiri,
étudiante à l’Université de Sanaa. Cette jeune fille espère
obtenir une bourse à l’étranger pour continuer ses études et
approfondir ses connaissances. « J’ai fait de mon mieux pour
aller de l’avant grâce à mon père qui est journaliste, et ma
mère chercheuse et en même temps photographe », note-t-elle
en ajoutant que sa soif pour la lecture, elle l’a héritée de
ses parents.
Une
famille militante et cultivée qui a permis à Hend de
s’épanouir, surtout que le système d’enseignement au Yémen
ne donne aucune possibilité pour réfléchir. « A cause de
l’absence de sécurité, il est devenu impossible d’assister
aux cours à l’université et les professeurs sont souvent
absents », explique Hend.
Le cas
du Yémen n’est pas différent des autres pays arabes qui ont
connu des révolutions. Couper le réseau d’Internet est une
chose courante pendant la révolution, mais au Yémen, les
responsables ont choisi de couper l’électricité pendant de
longues heures. Le pays a fait appel à des ingénieurs en
télécommunications qui gagnent très bien leur vie pour
empêcher les activistes de communiquer entre eux par le
biais du Facebook. « En fait, le régime a avancé comme
prétexte que des membres d’Al-Qaëda étaient actifs dans la
ville d’Abyian. Celle-ci a été bombardée. En vérité, le
pouvoir a voulu exterminer toutes les tribus qui étaient
pour la révolution », argumente Hend.
Un
régime qui fait tout pour diviser le peuple. La division a
même touché les militaires, une partie est encore pour la
révolution et l’autre contre. Ali Mohsen, un général qui a
rejoint les révolutionnaires, a participé par le passé à la
guerre au sud de Saada. « Il y a beaucoup d’interrogations
concernant cette personne. Et la confiance ne règne pas, ce
qui rend la scène encore plus ambiguë », affirme Hend, tout
en ajoutant que la révolution a perdu sa boussole à cause du
soutien de l’Arabie saoudite et des pays du Golfe apporté au
régime actuel. « Ces derniers ont joué sur les deux parties,
pour et contre la révolution. Ce qui a conduit au chaos et
pousse tout le monde à se demander ce qui peut se passer le
lendemain », souligne-t-elle, tout en restant optimiste. «
Ma mère me répète qu’il se peut qu’elle n’aie pas la chance
de voir cette révolution aboutir à ses objectifs, mais au
moins ses petits-enfants auront cette chance », conclut la
jeune militante, prête à aller jusqu’au bout pour la liberté
de son pays l
Emad
Adib, activiste syrien résidant aux Emirats arabes unis,
joue le rôle d’intermédiaire entre les révolutionnaires et
le monde extérieur.
A l’épreuve du régime de
Bachar
«
J’aime la Syrie, c’est tout ». Tel est le nom d’une page
Facebook créée par l’activiste syrien Emad Adib, directeur
artistique dans une société de publicité aux Emirats arabes
unis. L’idée lui est venue en réaction aux descriptions
données de la Syrie dans ses médias officiels.
Emad
Adib, 35 ans, fait plus vieux que son âge à force de soucis
pour que la révolution syrienne réussisse. Son travail en
tant que directeur artistique lui a permis de profiter de
ses connaissances dans le monde d’Internet pour lutter. « 16
activistes qui sont mes amis figurent sur cette page, je ne
reconnais que 3 d’entre eux. Nous sommes inscrits sur le
réseau social sous des pseudonymes car tout doit se faire
dans la discrétion », confie Adib.
Sa
présence à Dubaï lui a facilité la tâche, celle de pouvoir
diffuser toutes les idées révolutionnaires, cibler le plus
grand nombre de Syriens via le Net et éviter toute censure.
Mais Adib se demande jusqu’à quand il va demeurer dans la
peur de se dévoiler. En fait, le petit nombre d’amis sur
cette page électronique montre à quel point ce régime peut
devenir féroce s’il découvre l’identité de ces activistes. «
Mon rôle tourne autour du fait de capter des scènes par
l’intermédiaire des cellulaires et les transmettre via
Internet aux médias pour impliquer de plus en plus le régime
qui abat les Syriens de manière systématique et cruelle »,
commente Adib, en se demandant jusqu’à quand la Syrie
supportera la perte de ses citoyens.
Crainte
de l’avenir ? Un sentiment que ressent Adib. Mais avec une
lueur d’espoir car il sent que la fin du régime est proche.
« 10 mois sont passés depuis le début de la révolution
syrienne et les manifestations augmentent dans les villes.
On a besoin d’une protection internationale pour sauver la
vie des Syriens », résume-t-il avec un sourire attristé.
Le
régime syrien a parié sur son existence en faisant croire
aux minorités, comme les Druzes, les Alaouites, les
chrétiens et les Ismaïliens, qu’il est en train de les
protéger. « Le régime Al-Assad qui s’hérite de père en fils
a pu durant une quarantaine d’années faire peur aux
minorités et leur mettre dans la tête que les sunnites sont
une menace pour eux. Ce qui est faux. Nous sommes tous
syriens », commente Emad Adib. Bien qu’il soit druze, il
n’est pas tombé dans le piège tendu souvent par le régime.
Aujourd’hui, les manifestants qui sortent des mosquées sont
tués à balles réelles. Il se demande comment, après ce bain
de sang et ces affrontements violents qui ont causé selon
les Nations-Unies plus de 5 000 morts, le président ose
sortir et parler de réformes. « Le régime tue son peuple »,
dit-il avec amertume. Des agents la police, des militaires
et des chabbihas (hommes de main qui combattent contre une
somme d’argent) ont tué plus de 400 enfants dans leurs
foyers. « Le style architectural des maisons syriennes se
compose d’une grande cour et par conséquent les enfants
jouent librement dans cette partie de la maison. Alors ce
sont eux les premières victimes visées par les snipers qui
tirent de façon hasardeuse dans la plupart des cas »,
lance-t-il, tout en montrant son inquiétude pour son fils de
4 ans qui vit avec sa femme en Syrie.
Contribuer à tuer
Le fait
de résider aux Emirats lui a permis de jouer un rôle
important dans la sensibilisation de son peuple via
Internet. Un rôle qu’il n’aurait pas pu jouer en Syrie en
raison de l’oppression des activistes. En fait, le régime
encourage les jeunes qui veulent avoir des armes et
contribuer à tuer les protestataires, avec l’objectif
d’étouffer toute région qui envisage une révolte.
Cette
révolution est arrivée après de longues années d’attente.
Selon Adib, le régime ne s’est pas contenté d’arrêter les
manifestants, il a voulu rentrer en guerre avec son peuple.
« Depuis l’ascension de Bachar Al-Assad au pouvoir en 2001,
il ne cesse de tendre des pièges aux politiciens qui
aspirent à la démocratie », explique Adib. Au début, le fils
Al-Assad a voulu donner l’impression qu’il allait réformer
et élargir les marges de liberté afin de faciliter la
transition vers la démocratie. Les Syriens pensaient que ce
jeune président, qui avait étudié en Angleterre, avait
l’esprit ouvert et était pour le changement. Adib compte
lui-même des membres de sa famille et des amis arrêtés pour
avoir participé à des colloques sur la nécessité du
changement et de la démocratie. « Alors que j’étais étudiant
à la faculté des beaux-arts, la police m’a convoqué pour
savoir pourquoi je n’avais pas rejoint le parti Baass (parti
au pouvoir) », dit-il non sans ironie en parlant d’un régime
qui tient son peuple comme des esclaves devant se plier à
son autorité.
« Si les
choses continuent à évoluer violemment à Alep et Damas, cela
mettrait fin au régime de Bachar. Mais il faut que du sang
coule pour que le pays soit libéré », conclut Adib,
convaincu que les jours les plus difficiles se sont déjà
écoulés et que peu de temps sépare la Syrie de la liberté .
Dina
Bakr