Mercedes Volait, directeur de recherche au CNRS (Centre National de la Recherche
Scientifique) en France, directeur du laboratoire InVisu (information visuelle
et textuelle en histoire de l’art), nous raconte Le Caire architectural à sa
manière : une démarche scientifique, fortement documentée, dans un récit vivant
où les gens tiennent de plus en plus de place.
Une ville, des architectures et des gens
Je m’aperçois aujourd’hui que je
connais Mercedes Volait depuis presque trente ans. Ce portrait d’elle que je
vais tenter est un hommage à ce que je lui dois. Elle m’a appris qu’en marchant
dans les rues, au lieu de se concentrer sur le trottoir, il était préférable de
lever la tête pour regarder (et admirer !) les façades des immeubles. Depuis,
j’ai visité plusieurs villes, en commençant par Le Caire, en adoptant cette
manière vivante, esthétique, historique, de s’infiltrer dans l’esprit d’une
ville et de se laisser pénétrer par lui. Cette façon chaleureuse d’entrer en
contact avec une ville est le meilleur moyen, disons le premier pas qui nous
permet de percevoir la relation organique entre tous les éléments constituant
la vie d’une cité : l’urbanisme, l’architecture, les rues, les impasses … et
surtout les gens. Ensuite, on apprend à apprécier le détail des styles, les
formes pures, les rajouts, les plagiats, les néo … on serait tenté d’intituler
très respectueusement ce portrait, avec l’humour que Mercedes sait superbement
manier, « un phénomène nommé Mercedes Volait », dans le sens amical et familier
d’original.
Mercedes Volait n’est pas une
historienne de l’architecture comme les autres. Elle est la première à avoir
introduit en Egypte une lecture sociale de l’architecture. Ce n’est plus
l’égyptomanie courante des voyageurs, ni l’orientalisme vulgarisant des
écrivains, encore moins l’exotisme des peintres. « Il y a soit des historiens
qui étudient la ville, soit des architectes qui regardent les bâtiments pour
une compréhension formelle ou une analyse morphologique de l’architecture. Ce
que j’amène de nouveau, c’est de lier les deux. J’ai essayé de faire l’histoire
de la chose construite. Une histoire sociale et culturelle de l’architecture. C’est
la culture architecturale qui m’intéresse, la société autour et dans
l’architecture, le rapport à l’architecture. Les gens m’intéressent autant que
l’architecture, et plus j’avance dans ma carrière, plus je vais vers les gens
». C’est ainsi qu’est né Fous du Caire
(son dernier livre) où il est question de gens passionnés par cette
ville dont elle creuse les manuscrits et suit les traces amoureuses, souvent
douloureuses, qui donnent à voir l’architecture en train de se faire dans leur
vie quotidienne.
Mercedes arrive au Caire pour la
première fois en 1979. Du temps où Le Caire n’avait rien à voir avec ce qu’il
est aujourd’hui. C’est le hasard qui l’a amenée ; elle n’avait aucune attache
personnelle avec cette ville. Avec un groupe d’étudiants en architecture,
intéressés à cette époque par la démesure urbaine des très grandes villes
(comme New York et Mexico), ils arrivent au Caire. Mercedes avait déjà compris
que construire ne l’intéressait pas. Par contre, digne étudiante de l’après-mai
1968, elle préférait comprendre comment se fabriquait une ville. C’était
l’époque où l’on refaisait le monde. Elle choisit donc de faire carrière dans
la recherche.
Même si elle adore la ville
mamelouke, les cimetières, elle se passionne quand même pour le centre-ville
khédival. « Cette espèce de ville où, quand on est français, on croit
reconnaître des choses puis on découvre que ce n’est pas pareil ». Ainsi, tout
son travail désormais sera orienté vers l’étude de l’architecture européenne au
Caire et à Alexandrie. Et plus tard, en Méditerranée. Aujourd’hui, elle dirige
une équipe qui cherche « le même et le différent » au-delà de cette région. Approche
comparative pour comprendre cette espèce de dissémination de l’architecture
européenne un peu partout dans le monde, comment elle a été appropriée dans
tous ces pays qui n’étaient pas l’Europe. C’est l’époque impériale et coloniale
au sens large. Les chercheurs essayent donc de voir si ce sont les mêmes
circuits économiques, politiques, sociaux et culturels qui ont fait voyager les
architectes, les matériaux et les techniques pour que s’installe cette
architecture européenne en Indonésie et en Afrique. Mis à part la colonisation,
il semble qu’il y ait eu d’autres vecteurs de dissémination, comme l’activité
internationale de l’entreprise de construction, les brevets techniques qui
circulent, les congrégations religieuses, la franc-maçonnerie : tout cela qui
fait que les choses se déplacent. Cette recherche observe également les
mécanismes semblables qui peuvent se retrouver, ou au contraire s’il y a des
éléments très spécifiques sur des terrains différents. Mercedes rit quand on
lui demande si c’est une autre route de la soie, « ce sont les routes de la
modernité architecturale ! », répond-elle.
En ce qui concerne Le Caire :
quid de l’architecture européenne du centre-ville ? Mercedes, avant d’énumérer
les spécificités du cœur de la capitale, le définit ainsi : « Le centre-ville
du Caire, c’est un conservatoire d’architecture moderne dans toutes ses
dimensions absolument extraordinaires. Parce qu’il y a un mélange
d’architecture d’inspiration française, italienne, autrichienne (dans les
décors, dans la manière des balcons des derniers étages des immeubles de
Tewfiquieh d’inspiration viennoise) et parfois peu anglaise. Il y a cette
dimension presque de ville de Nouveau Monde. C’est-à-dire d’énormes immeubles
blocs, l’échelle des immeubles est monumentale, et ça, à Paris, il n’y a pas. C’était
des villes d’immigration où l’on venait faire fortune ». Mercedes nous rappelle
aussi que ce centre-ville moderne-européen est aussi moderne-américain. L’américanisme
en est une dimension importante, surtout après-guerre, avec les cinémas et
l’immeuble Immobilia avec ses techniques modernes (circuits d’eau glacée et gaz
de ville).
Revenant aux caractéristiques
d’un bâtiment occidental en Egypte, nous remarquerons d’abord la dimension. Ensuite,
une chose exceptionnelle et assez typique du Caire, c’est l’extraordinaire
exubérance de décors. Un exemple, sur l’avenue du 26 Juillet, des architectes
français qui ont construit à Paris dans un style classique et très sobre se
mettent ici à rajouter et en rajouter. « Je pense, dit Mercedes, que les gens
voulaient se représenter aussi dans l’architecture ». Ils avaient un goût de la
profusion : c’est très végétal, ce fameux compotier, vases avec fleurs et
fruits, mais aussi des têtes sculptées et un décor animal. « Ce matin, j’ai vu
des dragons sur la villa de Fouad Serageddine à Garden City et de superbes
gazelles sur la ferronnerie d’un portail » parmi les trouvailles qu’elle fait
tout au long de ses flâneries érudites.
Si l’on peut deviner la
configuration de « l’apport égyptien » à l’architecture européenne au Caire, il
est difficile par contre de reconnaître la nationalité de l’architecte. Ce qui
est déterminant, ce n’est pas l’origine des créateurs, mais les écoles où ils
ont étudié. Les Egyptiens qui ont étudié en Angleterre perpétueront ce qu’ils y
ont appris.
Ceci nous ramène à nouveau aux
différents styles adoptés par les architectes, mais cette fois pour mettre en
évidence le cas d’Héliopolis, où l’architecture se bâtissait petit à petit,
sans plans. Non pas comme œuvre architecturale, mais comme produit d’une
société. Ce qu’Héliopolis raconte c’est l’histoire des Syro-Libanais, des
Palestiniens, des Arméniens, une société moyen-orientale qui prend possession
d’une opération qui avait au départ un autre projet, mais qui devient leur
ville, une ville chrétienne avec 4 mosquées et 17 églises. Le baron Empain
voulait donner une couleur locale à sa ville (caractère orientaliste,
néo-arabe) mais les levantins, dans leurs petites parcelles, imposeront l’art
déco, le néo-renaissance, à l’image de l’Occident.
Quand Mercedes Volait termine un
livre, une recherche ou un projet, on sait qu’elle a déjà préparé son prochain
opus. Effectivement, « Portrait de ville », du Caire en l’occurrence, va être
publié par l’Institut français d’architecture pour être diffusé dans un milieu d’architectes. C’est donc une
monographie qui propose des portraits de villes : une partie historique d’un
point de vue histoire urbaine qui explique le développement de la ville et qui
se termine par une sélection de 200 bâtiments
représentatifs de plusieurs facettes.
Nous devons remercier Mercedes
Volait de nous offrir notre ville en perpétuels dynamisme et profusion. Un
précieux cadeau architectural qui honore notre passé, notre présent et notre
devenir .
Menha el Batraoui
Jalons
1956 : Naissance.
1979 : Premier séjour en Egypte.
1988 : Premier livre L’architecture moderne en Egypte et la revue Al-Imara (1939-1959).
1993 : Naissance de sa fille Louise.
2009 : Dernier livre « Fous du Caire ».