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 Semaine du 26 octobre au 1er novembre 2011, numéro 894

 

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Littérature

Le premier roman de Hamdi Abdel-Réhim le classe parmi les grandes figures de la littérature d’aujourd’hui. Dans ce passage tiré de Saakoune kama ourid, retour aux années nostalgiques de l’enfance dans un milieu populaire et auprès d’un père soufi.

Je serai ce que je veux

Les jeudis, chaque semaine, au milieu de la matinée, je sortais avec ma mère pour aller au marché. Je traversais tout le chemin fier de mes pas qui frappaient le sol de la rue pavée avec des pierres anciennes. Je suivais des yeux un groupe de touristes qui avançaient lentement et ne cessaient de parler tout en montrant les moucharabiehs. Quand nous nous trouvions au cœur du marché, j’ouvrais la bouche et j’aspirais l’air fortement. Ma mère me regardait en souriant : Pourquoi tu ouvres la bouche comme ça ? Je lui répondais avec une intonation timide : pour avaler l’odeur du marché.

Ma mère choisissait des tomates, des concombres, des oignons, des pommes de terre, de la coriandre, de l’aneth et du persil (ma mère touchait les légumes qui devenaient attirants et frais). Puis nous passions chez ammi Tewfiq, le boucher. Ma mère y prenait un morceau de viande et il m’offrait un morceau de foie.

En y allant et en en revenant, j’observais les femmes et je les comparais à ma mère. Je faisais toujours pencher la balance du côté de ma mère. Elle était propre et nette, blanche, ni embonpoint ni maigreur, ni très grande ni petite de taille. Sur ses lèvres se dessinait le sourire de l’acceptation sereine, elle semblait être née avec ce sourire. Sa voix était basse et elle n’aimait pas le marchandage.

Quand nous franchissions le seuil de la maison que nous habitions, nous nous arrêtions devant la porte de tante Fathiya, qui ouvrait immédiatement comme si elle nous attendait derrière sa porte. Elle m’embrassait et montait avec nous à notre appartement. Je lui demandais comment allaient Nagwa, Mahmoud et Ahmad. Elle me répondait : tu sais bien qu’ils sont chez leur grand-mère. J’en voulais à cette grand-mère qui me prenait mes amis et me laissait endurer la solitude.

A peine entrés, tante Fathiya se dirigeait vers la radio posée sur une étagère qui lui était consacrée dans la cuisine. Elle changeait les fréquences avant d’arrêter son choix sur une chanson particulière. Elle se balançait avec grâce sur ces airs et elle fredonnait doucement et d’une belle voix les mots de la chanson. Ma mère l’observait avec un sourire timide et elle lui demandait : Est-ce qu’il te manque déjà ? Tu étais avec lui il y a deux jours. Et ma tante lui disait : Toi, qui es une femme, tu sais bien que la fleur a besoin de la pluie, et si la pluie se fait rare, la fleur a au moins besoin de la rosée. Sa caresse est comme la rosée, ses bras sont la pluie quand elle tombe abondante. Pendant les jours où il est absent, je haïs Assouan, cette ville qui me l’a pris. Parfois la soif me fait mal et je pleure. Ma mère lui lançait alors un regard réprobateur : le petit est là … ma tante se penchait et m’embrassait en me disant : Que Dieu ne t’accorde jamais une femme comme moi, sinon tu deviendrais fou.

Quand ma mère terminait la préparation des plateaux de pommes de terre, ma tante finissait de bouillir la viande et rissolait le morceau de foie. Elle y coupait une grande part et l’introduisait dans ma bouche. Ma mère posait les plateaux sur sa tête et montait sur l’escalier en bois, entre la pièce verte et la terrasse où il y avait le four qu’elle avait fait maçonner durant la première semaine de ses noces, comme elle le disait souvent. Elle m’empêchait toujours de le voir quand le feu était allumé car, comme elle se plaisait à l’affirmer, le feu y était tentant.

J’étais avec ma tante dans la cuisine. Nous écoutions une chanson dont les paroles étaient : « O jeune fille, ton amoureux qu’a-t-il amené à son retour ? Il m’a apporté un cœur vert dans sa main et il m’a dit tant d’éloignement suffit ». Les mots de la chanson faisaient rougir intensément le visage de ma tante. Elle n’était plus bercée par le rythme, elle ne fredonnait plus, elle soupirait seulement. Son visage rougi, les paroles de la chanson, l’odeur qui s’exhalait des plateaux en descendant dans l’escalier avant de pénétrer dans la cuisine, tout cela me rendait triste et je me retirais alors dans ma cachette secrète, sous le lit de mes parents, où se trouvait le coffre vert en bois. Je l’ouvrais et je le trouvais comme je l’avais laissé, avec deux lignes de livres. Le petit ensemble regroupait uniquement beaucoup de papiers jaunis reliés avec du cuir de couleur noire. Sur la couverture, les lettres étaient en rouge. Le grand ensemble contenait seulement les petits volumes, la dimension de chacun de ces petits livres ne dépassait pas la paume de ma main. Je les voyais entre les mains des hommes dans la nuit des maîtres aimés de Dieu. Je prenais un livre relié en cuir et je contemplais les grandes lettres. Mes yeux s’épuisaient au-dessus des pages qui semblaient tenter comme le feu du four. Je résistais à une envie violente de déchirer le livre. Je le plaçais sous ma tête et je continuais à penser à la fleur qui a soif et qui aspire à la pluie ; puis le sommeil devenait plus fort que moi.

Les mains de Nagwa, Mahmoud et Ahmad, qui me secouaient gentiment, me réveillaient. Je me levais avec entrain et je trouvais la place baignée dans une mer de lumière forte. La lumière était éblouissante, mes yeux pouvaient discerner pourtant abla Amal, penchée en offrant les verres de thé à cinq de mes tantes, des femmes de notre ruelle, qui venaient chez nous tous les jeudis. Quand abla Amal se penchait, son voile glissait sur ses épaules et collait à son dos, formant des vaguelettes noires qui se brisaient aux limites de ses hanches. J’éloignais mon regard pour ne pas pleurer en mourant d’envie d’être pris dans ses bras.

Je m’asseyais en compagnie de mes cousins du côté de la balustrade où il y avait une table basse et ronde sur laquelle étaient mis le plus petit plateau de pommes de terre, quatre plats de salade verte, un grand plat de viande et un plat de riz aux vermicelles. A la fin du repas, mon père apparaissait suivi de dix hommes, ni plus, ni moins. Ammi Tewfiq, le boucher, les dépassait de sa haute stature, et ammi Kamel, le pâtissier, vendeur de galettes, surgissait avec sa corpulence excessive, et on voyait ammi Radi, le Nubien. Mais je n’aimais personne parmi eux autant que ammi Al-Hadj Khalil. Mes cousins et moi, nous nous agrippions aux pans de son ample manteau et il nous portait tout en riant. Ses yeux brillaient comme étant sur le point de pleurer. Ma mère sortait vite de la cuisine, elle entourait sa main du bord de son voile et saluait tous les hommes. Elle serrait chaleureusement la main de ammi Al-Hadj, puis nous amenait à l’écart tandis qu’elle lui souhaitait : Que tu puisses voir les frères de Sawsan dans ta longue vie ! Ammi Al-Hadj et tous les hommes ouvraient les mains et disaient : ainsi soit-il.

Ma mère restait avec les femmes, mon père entrait ensuite dans la pièce verte. Nous étions des enfants et nous avancions sur le bout des orteils. Nous nous asseyions au bord d’un cercle formé par les hommes et mon père était au centre. Deux bougies éclairaient la pièce verte, dressées dans un chandelier en argent. La seule femme autorisée à entrer dans la pièce c’était abla Amal (ma mère disait que les vierges sont pures). Abla Amal se tenait droite en présentant à chacun un plat de dattes. Elle approchait le plat des hommes et chacun prenait une datte ou deux. Abla Amal quittait la pièce puis revenait en portant les petits livres qu’elle donnait à mon père qui les distribuait aux hommes. Il tapait dans ses mains, fermait les yeux et disait : Vous devez demander pardon à Dieu, car ceci est le principe majeur de la dévotion.

Les hommes ouvraient leurs livres et récitaient à voix basse et profonde :

— Je demande pardon à Dieu autant de fois que le sable et la terre.

Je demande pardon à Dieu autant de fois que les plantes et les pierres.

Je demande pardon à Dieu autant de fois que les torrents de la pluie que donnent les nuages.

Je demande pardon à Dieu autant de fois que les fleurs et les fruits.

Je demande pardon à Dieu tant que dure le mouvement joyeux des branches.

Je demande pardon à Dieu autant que la douceur des rameaux verts.

Que signifiait la douceur des rameaux verts ? Les branches dansaient-elles comme une danse d’abla Amal ? Les fleurs étaient-elles de la nature de la fleur qui avait besoin de la pluie comme disait ma tante ? .

Traduction de Suzanne El Lackany

 

Hamdi Abdel-Réhim

Il est né en 1960 au gouvernorat d’Assiout au sud de l’Egypte. Diplômé de la faculté de communication de l’Université du Caire en 1986, il s’est consacré à la vie journalistique dans nombre de journaux dont Al-Alam Al-Youm et Al-Qahira. Sa longue expérience dans l’édition des pages culturelles a donné une œuvre inclassable Faïssal/Tahrir Ayam el-desk wel microbus (Faïssal/Tahrir, les jours du desk et du microbus), aux éditions Madbouli en 2009. Entre récit et essai, Abdel-Réhim compare et classifie les types des passagers des microbus, ce moyen de transport populaire au Caire. Il publie Saakoune kama ourid, première expérience proprement romanesque, aux éditions Al-Shorouk en 2011. Et dédie son roman au grand écrivain et critique Alaa Al-Dib, qui a abordé avant lui les rêves de l’écrivain, souvent amputés, vivant au sein du tournant sociopolitique de l’Egypte des années 1960.

 

 




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