Le premier roman de Hamdi Abdel-Réhim
le classe parmi les grandes figures de la littérature
d’aujourd’hui. Dans ce passage tiré de Saakoune kama ourid,
retour aux années nostalgiques de l’enfance dans un milieu
populaire et auprès d’un père soufi.
Je serai ce que je veux
Les jeudis, chaque semaine, au milieu de la matinée, je
sortais avec ma mère pour aller au marché. Je traversais
tout le chemin fier de mes pas qui frappaient le sol de la
rue pavée avec des pierres anciennes. Je suivais des yeux un
groupe de touristes qui avançaient lentement et ne cessaient
de parler tout en montrant les moucharabiehs. Quand nous
nous trouvions au cœur du marché, j’ouvrais la bouche et
j’aspirais l’air fortement. Ma mère me regardait en souriant
: Pourquoi tu ouvres la bouche comme ça ? Je lui répondais
avec une intonation timide : pour avaler l’odeur du marché.
Ma mère choisissait des tomates, des concombres, des
oignons, des pommes de terre, de la coriandre, de l’aneth et
du persil (ma mère touchait les légumes qui devenaient
attirants et frais). Puis nous passions chez ammi Tewfiq, le
boucher. Ma mère y prenait un morceau de viande et il
m’offrait un morceau de foie.
En y allant et en en revenant, j’observais les femmes et je
les comparais à ma mère. Je faisais toujours pencher la
balance du côté de ma mère. Elle était propre et nette,
blanche, ni embonpoint ni maigreur, ni très grande ni petite
de taille. Sur ses lèvres se dessinait le sourire de
l’acceptation sereine, elle semblait être née avec ce
sourire. Sa voix était basse et elle n’aimait pas le
marchandage.
Quand nous franchissions le seuil de la maison que nous
habitions, nous nous arrêtions devant la porte de tante
Fathiya, qui ouvrait immédiatement comme si elle nous
attendait derrière sa porte. Elle m’embrassait et montait
avec nous à notre appartement. Je lui demandais comment
allaient Nagwa, Mahmoud et Ahmad. Elle me répondait : tu
sais bien qu’ils sont chez leur grand-mère. J’en voulais à
cette grand-mère qui me prenait mes amis et me laissait
endurer la solitude.
A peine entrés, tante Fathiya se dirigeait vers la radio
posée sur une étagère qui lui était consacrée dans la
cuisine. Elle changeait les fréquences avant d’arrêter son
choix sur une chanson particulière. Elle se balançait avec
grâce sur ces airs et elle fredonnait doucement et d’une
belle voix les mots de la chanson. Ma mère l’observait avec
un sourire timide et elle lui demandait : Est-ce qu’il te
manque déjà ? Tu étais avec lui il y a deux jours. Et ma
tante lui disait : Toi, qui es une femme, tu sais bien que
la fleur a besoin de la pluie, et si la pluie se fait rare,
la fleur a au moins besoin de la rosée. Sa caresse est comme
la rosée, ses bras sont la pluie quand elle tombe abondante.
Pendant les jours où il est absent, je haïs Assouan, cette
ville qui me l’a pris. Parfois la soif me fait mal et je
pleure. Ma mère lui lançait alors un regard réprobateur : le
petit est là … ma tante se penchait et m’embrassait en me
disant : Que Dieu ne t’accorde jamais une femme comme moi,
sinon tu deviendrais fou.
Quand ma mère terminait la préparation des plateaux de
pommes de terre, ma tante finissait de bouillir la viande et
rissolait le morceau de foie. Elle y coupait une grande part
et l’introduisait dans ma bouche. Ma mère posait les
plateaux sur sa tête et montait sur l’escalier en bois,
entre la pièce verte et la terrasse où il y avait le four
qu’elle avait fait maçonner durant la première semaine de
ses noces, comme elle le disait souvent. Elle m’empêchait
toujours de le voir quand le feu était allumé car, comme
elle se plaisait à l’affirmer, le feu y était tentant.
J’étais avec ma tante dans la cuisine. Nous écoutions une
chanson dont les paroles étaient : « O jeune fille, ton
amoureux qu’a-t-il amené à son retour ? Il m’a apporté un
cœur vert dans sa main et il m’a dit tant d’éloignement
suffit ». Les mots de la chanson faisaient rougir
intensément le visage de ma tante. Elle n’était plus bercée
par le rythme, elle ne fredonnait plus, elle soupirait
seulement. Son visage rougi, les paroles de la chanson,
l’odeur qui s’exhalait des plateaux en descendant dans
l’escalier avant de pénétrer dans la cuisine, tout cela me
rendait triste et je me retirais alors dans ma cachette
secrète, sous le lit de mes parents, où se trouvait le
coffre vert en bois. Je l’ouvrais et je le trouvais comme je
l’avais laissé, avec deux lignes de livres. Le petit
ensemble regroupait uniquement beaucoup de papiers jaunis
reliés avec du cuir de couleur noire. Sur la couverture, les
lettres étaient en rouge. Le grand ensemble contenait
seulement les petits volumes, la dimension de chacun de ces
petits livres ne dépassait pas la paume de ma main. Je les
voyais entre les mains des hommes dans la nuit des maîtres
aimés de Dieu. Je prenais un livre relié en cuir et je
contemplais les grandes lettres. Mes yeux s’épuisaient
au-dessus des pages qui semblaient tenter comme le feu du
four. Je résistais à une envie violente de déchirer le
livre. Je le plaçais sous ma tête et je continuais à penser
à la fleur qui a soif et qui aspire à la pluie ; puis le
sommeil devenait plus fort que moi.
Les mains de Nagwa, Mahmoud et Ahmad, qui me secouaient
gentiment, me réveillaient. Je me levais avec entrain et je
trouvais la place baignée dans une mer de lumière forte. La
lumière était éblouissante, mes yeux pouvaient discerner
pourtant abla Amal, penchée en offrant les verres de thé à
cinq de mes tantes, des femmes de notre ruelle, qui venaient
chez nous tous les jeudis. Quand abla Amal se penchait, son
voile glissait sur ses épaules et collait à son dos, formant
des vaguelettes noires qui se brisaient aux limites de ses
hanches. J’éloignais mon regard pour ne pas pleurer en
mourant d’envie d’être pris dans ses bras.
Je m’asseyais en compagnie de mes cousins du côté de la
balustrade où il y avait une table basse et ronde sur
laquelle étaient mis le plus petit plateau de pommes de
terre, quatre plats de salade verte, un grand plat de viande
et un plat de riz aux vermicelles. A la fin du repas, mon
père apparaissait suivi de dix hommes, ni plus, ni moins.
Ammi Tewfiq, le boucher, les dépassait de sa haute stature,
et ammi Kamel, le pâtissier, vendeur de galettes, surgissait
avec sa corpulence excessive, et on voyait ammi Radi, le
Nubien. Mais je n’aimais personne parmi eux autant que ammi
Al-Hadj Khalil. Mes cousins et moi, nous nous agrippions aux
pans de son ample manteau et il nous portait tout en riant.
Ses yeux brillaient comme étant sur le point de pleurer. Ma
mère sortait vite de la cuisine, elle entourait sa main du
bord de son voile et saluait tous les hommes. Elle serrait
chaleureusement la main de ammi Al-Hadj, puis nous amenait à
l’écart tandis qu’elle lui souhaitait : Que tu puisses voir
les frères de Sawsan dans ta longue vie ! Ammi Al-Hadj et
tous les hommes ouvraient les mains et disaient : ainsi
soit-il.
Ma mère restait avec les femmes, mon père entrait ensuite
dans la pièce verte. Nous étions des enfants et nous
avancions sur le bout des orteils. Nous nous asseyions au
bord d’un cercle formé par les hommes et mon père était au
centre. Deux bougies éclairaient la pièce verte, dressées
dans un chandelier en argent. La seule femme autorisée à
entrer dans la pièce c’était abla Amal (ma mère disait que
les vierges sont pures). Abla Amal se tenait droite en
présentant à chacun un plat de dattes. Elle approchait le
plat des hommes et chacun prenait une datte ou deux. Abla
Amal quittait la pièce puis revenait en portant les petits
livres qu’elle donnait à mon père qui les distribuait aux
hommes. Il tapait dans ses mains, fermait les yeux et disait
: Vous devez demander pardon à Dieu, car ceci est le
principe majeur de la dévotion.
Les hommes ouvraient leurs livres et récitaient à voix basse
et profonde :
— Je demande pardon à Dieu autant de fois que le sable et la
terre.
Je demande pardon à Dieu autant de fois que les plantes et
les pierres.
Je demande pardon à Dieu autant de fois que les torrents de
la pluie que donnent les nuages.
Je demande pardon à Dieu autant de fois que les fleurs et
les fruits.
Je demande pardon à Dieu tant que dure le mouvement joyeux
des branches.
Je demande pardon à Dieu autant que la douceur des rameaux
verts.
Que signifiait la douceur des rameaux verts ? Les branches
dansaient-elles comme une danse d’abla Amal ? Les fleurs
étaient-elles de la nature de la fleur qui avait besoin de
la pluie comme disait ma tante ? .
Traduction de Suzanne El Lackany