Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Activistes coûte que coûte

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Labib Al-Sebai
 
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Hicham Mourad

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 Semaine du 12 au 18 octobre 2011, numéro 892

 

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Nulle part ailleurs

Femmes Nubiennes . Des histoires de grands-mères à l’action sur le terrain, les activistes nubiennes sont encore très dynamiques pour faire valoir les droits de leur communauté. Journaliste, chercheuse ou femme au foyer, peu importe leur statut, l’important est de remuer les montagnes pour servir leur cause.

Activistes coûte que coûte

« Oh Nubie, toi la douce mère, affectueuse et compatissante, prends-moi dans tes bras. Les murs de tes maisons ont été les témoins d’un passé révolu. Mon cri s’élève pour réclamer un retour qui tarde à venir ». Ces mélodies mélancoliques accompagnées du son des tambourins, Aicha Zebeid, 80 ans, ne cesse de les fredonner. Cette vieille dame a raconté à sa petite-fille Naglaa l’histoire de sa terre natale avec ses grandes maisons toutes blanches construites en bordure du Nil. Ce paysage qui est resté gravé dans sa mémoire, elle le lui a décrit des centaines de fois. « Quand l’heure du départ est arrivée, je ne pensais pas que nous n’allions plus y retourner ; d’ailleurs, je garde encore les clés de ma maison. Lorsqu’on a embarqué sur le vieux bateau qui devait nous emmener vers cette nouvelle terre, je n’avais pris que le strict nécessaire car le bateau n’était pas assez grand pour contenir à la fois passagers et bagages. Le moment de l’adieu a été très émouvant, la séparation douloureuse. On avait l’impression que les montagnes, les maisons et les arbres voulaient nous exprimer leur chagrin. Même le chien que j’avais élevé, mon fidèle Fox, s’est jeté dans le Nil pour me suivre et il a failli se noyer en voulant rejoindre le bateau qui naviguait vers cette destination inconnue », raconte la grand-mère de Naglaa Aboul-Magd. Une scène qui est restée ancrée dans la mémoire de cette vieille Nubienne. Ce qui a poussé sa petite-fille à devenir une militante acharnée pour défendre la cause des Nubiens.

Une culture orale qui témoigne des souffrances du peuple nubien dépassant les frontières du lieu et du temps pour défendre cette cause. Des histoires de grands-mères aux campagnes de mobilisation et de lutte sur terrain, la femme nubienne a toujours été une battante qui a su mettre en relief le dossier nubien.

L’agenda de Naglaa Aboul-Magd est bien rempli. Cette activiste qui s’est lancée dans la lutte pour les droits des Nubiens en 2006 jongle pour mener à bien sa mission. Son intérêt pour le dossier nubien a commencé il y a 15 ans, alors qu’elle était membre du groupe nubien à l’université. Elle a refusé, en ce temps-là, de s’associer au groupe Horus qui rassemblait à l’époque les jeunes du Parti national égyptien et qui bénéficiait d’importants privilèges.

« J’étais déterminée et j’avais la conviction que les jeunes Nubiens pouvaient jouer un rôle très important pour préserver l’identité d’un peuple qui a perdu sa terre. Et ce, malgré les tentatives du PND de nous associer aux autres étudiants des quatre coins de l’Egypte comme pour faire oublier la cause du peuple nubien », avance Aboul-Magd. Aujourd’hui, Naglaa fait le tour des associations nubiennes pour sensibiliser les femmes à propos des droits des Nubiens, tombés dans l’oubli.

Fille d’un activiste qui a organisé le grand départ et nièce d’une militante qui œuvre dans le domaine de la préservation du patrimoine nubien, elle tente de donner à ses trois enfants une éducation nubienne. Lors des mariages, des funérailles et des baptêmes, Naglaa est toujours présente, non seulement par solidarité comme l’exigent les traditions nubiennes, mais aussi pour parler de la cause de son peuple. Elle ne rate aucune occasion d’unir les rangs des Nubiens divisés parfois par des conflits tribaux. Et depuis le déclenchement de la révolution du 25 janvier, elle est encore plus active. « J’ai remarqué que beaucoup de candidats à la présidence et même les présidents des partis politiques n’étaient pas assez informés quant à notre cause. Je suis allée donc rencontrer des candidats à la présidentielle tels que Amr Moussa, Sélim Al-Awa, Hicham Bastawissi, et des intellectuels comme Amin Iskandar et Helmi Al-Gazzar pour qu’ils prennent en considération le dossier nubien » confie-t-elle.

En effet, Naglaa tente à tout prix de briser le silence. Sur le terrain, elle se mêle à la foule et participe aux manifestations. Dans le dernier sit-in, l’activiste n’a pas hésité à faire ses bagages pour aller à Assouan. Elle a fait partie de la délégation qui s’est entretenue avec le premier ministre. « J’ai suivi des stages pour pouvoir présenter le dossier nubien selon des normes scientifiques. J’ai pu profiter de l’expérience des grands activistes qui ont une longue histoire dans la lutte pour cette cause. Ils m’ont donné toutes les informations nécessaires », explique Naglaa.

Selon l’écrivain et l’activiste Haggag Adoul, la société nubienne a été toujours une société matriarcale. Depuis la nuit des temps, les kendakas (les reines nubiennes) ont toujours guidé les foules. « L’histoire contemporaine raconte que le peuple nubien a été obligé de se déplacer à quatre reprises à cause des inondations, et les chances d’emploi étaient maigres. Les hommes partaient pour gagner leur pain dans les villes. Les villages nubiens étaient désertés des hommes et ce sont les femmes qui s’occupaient de tout », explique l’écrivain Haggag Adoul.

« Son rôle est sacré »

D’origine nubienne, Adoul est né à Alexandrie. Dans cette ville côtière, l’on a toujours appelé sa mère Oum Hamdi. « Quand pour la première fois je me suis rendue dans mon village natal, j’ai été choquée en entendant les gens appeler ma mère par son prénom Sékina. Plus tard, j’ai compris que les habitants de mon village avaient plus de respect pour ma mère en tant que femme, ce qui n’était pas le cas dans une ville cosmopolite comme Alexandrie », poursuit Adoul.

Samia Abbass, vice-rédactrice en chef de l’agence Mena et qui a présenté une thèse de doctorat intitulée « La Nubie dans la littérature à travers les voyageurs en Egypte », partage l’avis d’Adoul. Elle dit que souvent, la femme dans les sociétés agricoles a une place plus importante, car elle est productive. « La Nubienne est une femme active. Pour le Nubien, son rôle est sacré car il s’agit d’une vraie partenaire », avance Abbass.

Or, dans le clan nubien, chaque activiste rend service à la cause selon ses moyens, son poste et ses possibilités. Si Naglaa est le moteur qui mobilise les femmes dans les différentes réunions, pour Karima, il s’agit de faire entendre la voix de la Nubie pour ceux qui l’ignorent.

Le portable de Karima Siyam, 35 ans, est toujours occupé. La sonnerie d’une vieille chanson nubienne retentit dans la maison. Elle garde toujours de bons contacts avec les médias.

Il y a deux ans, Karima se contentait d’élever ses enfants. Mais la cause du peuple nubien l’a toujours préoccupée. Elle a décidé donc de ne plus mener le même train de vie et de se lancer dans la vie politique. Aujourd’hui, Karima s’occupe du dossier médiatique : « Dans les médias, l’on ne parlait jamais de la cause nubienne. Elle a été négligée et marginalisée durant des décennies soit par ignorance ou par mauvaise intention. Il faut que la voix des Nubiens se fasse entendre partout ».

Samia Abbass a profité des derniers sit-in organisés par les Nubiens pour expédier deux lettres aux responsables. L’une au premier ministre pour lui expliquer l’historique de la cause depuis la construction du bassin d’Assouan en 1902 jusqu’à la construction du Haut-Barrage en 1964. « On a toujours souffert de cette négligence même parmi les rangs des intellectuels. Certains professeurs à l’université me demandaient si j’étais soudanaise à cause de ma couleur de peau. Une chose qui me choquait car ils ignoraient qu’il existe une région située au sud de l’Egypte qui s’appelle la Nubie et qui compte environ 3 millions de personnes », explique Siyam avec beaucoup de tristesse.

Samir Al-Arabi, l’un des 70 activistes qui ont vécu le dernier déplacement, justifie la raison de l’enthousiasme des activistes sur terrain. « La femme nubienne a été la première sinistrée. Beaucoup d’entre elles ont perdu dans la nouvelle vallée de Kom Ombo leurs bébés à cause du manque d’eau. D’ailleurs, 1 500 enfants ont trouvé la mort durant la première année qui a suivi ce grand départ. Au lieu d’ouvrir un jardin d’enfants, nous avons consacré un terrain plus vaste en guise de cimetière pour enfants, tellement le nombre d’enfants décédés était colossal », avance-t-il.

Le cadre des droits de l’homme

Manal Al-Tibi, activiste nubienne et directrice du Centre égyptien pour les droits de logement, a rejoint le groupe nubien en 2006 après avoir assisté à la première conférence sur les droits des Nubiens. « Autrefois, les réclamations des Nubiens se basaient sur un discours de mendicité. Actuellement, on a changé de ton, c’est un discours qui tente de traiter la cause dans le cadre des droits de l’homme. Un discours plus raisonnable fondé sur les lois et les conventions internationales », explique Al-Tibi, qui a fait sa thèse de magistère sur les droits des Nubiens. Mais il fallait d’abord classer le peuple nubien en tant que peuple authentique plutôt qu’une minorité. « Cette définition est très importante suivant la loi internationale. Le droit à la terre dans la vie des peuples indigènes et leur continuité sont très importants. Tous les activistes qui œuvrent sur terrain adoptent aujourd’hui ce nouveau concept que j’ai incorporé dans la lutte pour la cause », explique Al-Tibi.

 Aujourd’hui, la troisième génération nubienne est celle qui est née après l’émigration et qui porte haut la barre. Il s’agit là d’une jeune génération plus révolutionnaire.

C’est à la place Tahrir, lors de la révolution, qu’est née la Coalition des jeunes Nubiens. Racha Guibril, 26 ans, secrétaire exécutive, en fait partie. Elle est une activiste acharnée sur Internet. Sur Facebook, elle a pris contact avec les jeunes de sa génération intéressés par la cause nubienne. « Notre objectif est que la jeunesse égyptienne se rende compte du sacrifice du peuple nubien qui a quitté sa terre dans des conditions inhumaines pour que l’électricité et l’eau potable nourrissent les bourgades lointaines d’Egypte », explique Guibril d’un ton plein d’amertume. Guibril confie que ce sont les romans de l’écrivain Haggag Adoul, les témoignages de hadj Ahmad Ishaq qui a vécu ce départ déchirant de 1933, ainsi que les histoires réelles narrées par les vieilles femmes lors des occasions, qui continuent à marquer la conscience des activistes, surtout les souffrances de leurs grands-mères.

Des vérités que les jeunes tentent de publier sur les différents sites pour gagner de plus en plus de partisans à leur cause ainsi que le soutien des autres jeunes qui ne font pas partie du clan nubien.

Une cause qui semble même guider parfois la vie de certaines jeunes femmes qui n’ont aucun rapport avec le dossier nubien. Walaa, 26 ans, bien qu’elle soit de peau claire, compte se marier avec un Nubien pour que, ensemble, ils se consacrent à la lutte. « Ce genre de mariage mixte ne s’applique pas aux femmes nubiennes. Car les parents n’acceptent pas que leurs filles se marient avec un étranger, une façon de garantir l’entité de leur progéniture et, par conséquent, continuer à défendre la cause », conclut Walaa.

Dina Darwich

Historique
des associations nubiennes

Sur 55 associations nubiennes, 32 se trouvent entre le quartier de Abdine et celui de Boulaq Aboul-Ela, au Caire. La première association qui a rassemblé les Nubiens a vu le jour en 1920 dans la rue Al-Gomhouriya (quartier de Maarouf), suite au premier conflit qui a opposé la communauté nubienne aux Cairotes. Selon Samir Al-Arabi, activiste chargé de documenter l’histoire des Nubiens, leur choix de s’installer dans le quartier de Abdine et ses alentours a ses raisons. Les premiers Nubiens qui sont arrivés au début du siècle ont habité les rez-de-chaussée et les terrasses du centre-ville pour être proches de leur travail. « La plupart d’entre eux faisaient de petits boulots dans les palais et les villas du centre-ville. Car ils étaient des agriculteurs et ne savaient rien faire d’autre que cultiver la terre. Mais leur déplacement forcé suite aux inondations ne leur a pas permis de prendre avec eux les moyens de vie dont ils ont besoin. De plus, ils n’ont pas eu cette opportunité de vendre leurs terres », avance Al-Arabi.

D’ailleurs, les Nubiens préfèrent souvent vivre en communauté, selon Dr Samia Abbass, vice-rédactrice en chef de l’agence Mena et chercheuse qui a vécu la première période de sa vie à Abdine. « Dès qu’un Nubien venait s’y installer, il tentait de ramener ses proches. C’est ainsi que s’est formée cette communauté au centre-ville. Il était donc logique que leurs associations soient proches des lieux de leur résidence », avance Abbass. Elle ajoute : « Les loyers des appartements dans les ruelles du centre-ville, surtout à Abdine, convenaient à l’époque aux revenus dérisoires des Nubiens, et il leur était facile de louer un lieu pour se rassembler à l’occasion de funérailles, mariages et baptêmes ».

Plus tard, les conflits tribaux ont divisé les Nubiens. Les Kenouz se sont retirés de cette première association pour inaugurer un nouveau siège portant le nom d’Union des Kenouz à la rue Soliman Al-Halabi, toujours au centre-ville, et ils ont cédé l’ancien aux Vadik. Les Arabes — qui font partie du clan nubien, comptant en leur sein également des Vadik et les Kenouz — sont entrés à leur tour en jeu. Ils ont créé la première association à la rue Abdel-Aziz. Depuis, les associations nubiennes se sont multipliées et se trouvent aux alentours du quartier pauvre de Boulaq Aboul-Ela. Chaque village nubien a donc sa propre association qui parraine les intérêts de son clan en exil. Mais sous les pressions, les Nubiens ont été obligés d’unir leurs rangs, leurs discours et revendications à la fin des années 1960. Les différents gouvernements au pouvoir ont tiré profit de cette division pour fermer les yeux sur le dossier nubien. Face à cette vérité, les Nubiens ont dû fonder le club nubien à la place Tahrir pour rassembler toute la communauté nubienne du Caire. Ce club a vu le jour en 1969.

Dina Darwich

 




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