Incidents Confessionnels.
Les derniers événements en Haute-Egypte ont suscité une
prise de conscience et une mise en garde au niveau officiel.
Les associations de la société civile voient les choses en
profondeur et exigent notamment une réforme au niveau de
l’enseignement et des médias ainsi que du discours religieux.
Contrer la gangrène extrémiste
Aya,
21 ans, étudiante et membre d’une ONG opérant dans le
domaine des droits de l’homme, sous le choc de l’attentat
qui a eu lieu la veille du Noël copte, le 6 janvier à Nag
Hammadi, où six coptes et un musulman qui les accompagnait
ont été tués, a voulu faire un geste en allant présenter ses
condoléances aux familles des victimes chrétiennes. Un grand
non : telle a été la réaction de ses parents. Pourquoi ?
Parce qu’ils ne sont pas musulmans, un point c’est tout. Une
culture qui règne à différents niveaux et basée sur le refus
de l’autre.
Fatma,
12 ans, revient de l’école, une école de religieuses, en
larmes. Ses amies intimes refusent de jouer avec elle en lui
disant : « On ne joue pas avec une musulmane ». L’école,
ayant enquêté sur cette affaire, a découvert que ces petites
filles ont été influencées par les conversations et
discussions au sein de leurs familles. Des réactions et
prises de position regrettables d’autant plus qu’elles
proviennent de personnes instruites et cultivées. Un état
des lieux qui est l’indice d’une tension rampante qui
connaît des éclats et des excès dans des zones rurales,
surtout en Haute-Egypte. On a toujours voulu atténuer la
gravité de ce genre d’événements en clamant qu’il s’agit de
cas exceptionnels qui ne peuvent pas donner lieu à des
généralisations. Certes, la situation est bien calme en
général, mais laisser les choses s’envenimer, voilà ce qui
est intolérable. On ne peut pas jouer avec le feu.
D’ailleurs, le président Hosni Moubarak lui-même a critiqué
pour la première fois Al-Azhar (la plus haute autorité de
l’islam sunnite) et l’Eglise copte orthodoxe pour «
l’absence d’un discours religieux éclairé, un discours que
soutiendraient le système éducatif, les médias, nos
écrivains et nos intellectuels et qui confirmerait les
valeurs de la citoyenneté », a-t-il affirmé dans son
discours lors de la Fête de la police. Si ces termes et ces
propos peuvent ne pas paraître très forts, ils attirent
l’attention par le fait qu’ils constituent une première, où
il n’est plus question d’esquiver la réalité. Un tabou est
brisé : celui d’Al-Azhar, vu son caractère officiel, et
l’Eglise que souvent on écarte de la scène. Le président
s’est voulu très ferme aussi : « Je mets en garde contre les
risques qui résulteraient d’une atteinte à l’unité de ce
peuple et d’une discorde entre musulmans et chrétiens ».
Cela dit,
quelles mesures, quelles réactions ont-elles été prises ? Et
comment analyse-t-on et explique-t-on un phénomène qui
remonte à loin aux années 1970, mais qui s’exacerbe, afin de
pouvoir le contrôler ? Et comment la société civile
réagit-elle ?
La
culture du rejet
Au
départ, on voit peu de choses faites, sinon rien. Georges
Ishak, activiste civil et co-fondateur du mouvement
d’opposition Kéfaya, est peu optimiste. « Le président
prêche dans le désert. Qu’est-ce qui a été fait ? Un comité
permanent a-t-il été formé pour examiner les causes des
problèmes entre musulmans et coptes ? Non. Et rien ne sera
fait », déplore-t-il. Il estime que les réactions
officielles sont temporaires et résultent de pressions
extérieures. Quoi qu’il en soit, il est clair que l’Etat a
mal mené son jeu sur la question, et ce, depuis les années
1970 sous Anouar Al-Sadate, lorsqu’il a exploité la religion
à des fins politiques. Mounir Fakhri Abdel-Nour, un cadre du
parti du néo-Wafd (libéral) et membre du Conseil national
des droits de l’homme, a relevé que cette pratique ne s’est
pas limitée à la politique, « elle est allée plus loin pour
pénétrer les programmes scolaires et médiatiques. Le
discours religieux en provenance des deux parties est devenu
extrémiste. L’appartenance religieuse est devenue beaucoup
plus forte que celle nationale », soutient-il. Le terme de «
patrie ou nation en tant que concept rassembleur de tous les
citoyens a disparu des programmes scolaires. L’église et la
mosquée sont devenues le noyau de la vie sociale, ce qui a
provoqué une vraie scission dont ne peut résulter que la
haine dont nous sommes témoins », ajoute-t-il.
En fait,
Abdel-Nour explique ainsi un des facteurs les plus graves
dans ce genre de tension. Si par exemple on a voulu souvent
interpréter certains incidents violents par les traditions
rurales et tribales, il n’y a pas eu de contrepoids qui
résulterait d’un système éducatif qui ferait prendre
conscience les classes instruites. Or, d’après une étude
effectuée par le Conseil national des droits de l’homme, «
on a découvert des choses terrifiantes », explique
Abdel-Nour. « Tous les programmes du primaire à l’université
poussent à la discrimination contre trois personnes : les
noirs, la femme et tous ceux qui ne sont pas musulmans »,
ajoute-t-il.
A cet
égard, l’éducation est marquée par une absence absolue
d’esprit critique et scientifique à inculquer aux étudiants
et, au lieu de les orienter vers les idées de tolérance et
de pluralisme, elle les pousse à discriminer l’autre, à
s’isoler et ne croire qu’à ses propres convictions. Ainsi,
il n’y a pas de progrès réalisés. L’Etat, d’une certaine
manière, s’en lave les mains, voulant simplement préserver
sa propre sécurité politique.
Amr Al-Shobaki,
chercheur au Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS)
d’Al-Ahram, rend l’Etat responsable de la situation actuelle.
« Il a donné libre cours à un discours islamiste de pure
forme, obscurantiste et rétrograde qui se développe à
travers les différents médias tout en étant l’Etat était
occupé par l’action politique. Il a tout abandonné et laissé
la voie libre à toutes les idées extrémistes tant qu’elles
ne touchent pas sa présence politique ».
Pour le
chercheur, la responsabilité des événements confessionnels
résulte « d’un courant islamiste conservateur qui a fait
pression sur les chrétiens de telle sorte qu’un grand nombre
d’entre eux s’est enfermé au sein de l’Eglise ou a été
influencé par les communautés coptes à l’étranger à tel
point que certaines de leurs réactions ne relèvent pas de la
citoyenneté autant que de leur haine pour les musulmans. En
parallèle, il y a un discours islamiste répulsif pour les
musulmans rationnels et qui pousse à une pensée taxant
d’impiété les laïcs et les chrétiens. Ceci a pris racine et
devint comme un cancer qui s’est propagé partout ».
Une
situation qui a empiré avec les nouvelles chaînes satellites
religieuses. Celles-ci ont trouvé dans leurs prêches, prônes,
dialogues et fatwas un champ fertile pour répandre
l’extrémisme. Les jeunes ont vu ainsi leur esprit influencé,
voire subjugué en l’absence d’un contre-discours modéré.
Shobaki relève le danger d’une islamisation de pure forme
aussi.
Des
solutions lointaines ?
Face à
cette situation qui vient se greffer sur les vieilles
traditions rurales et autres, comme la vendetta et les
différentes rivalités à couverture religieuse, y a-t-il une
solution ? Du moins un règlement à étapes ? Shobaki, qui
exclut cependant une sorte de conflit civil, ne s’attend pas
à beaucoup de progrès. « Le pire est à venir. Notre régime
est du genre figé. Nasser avait un projet, Sadate aussi et
ils œuvraient pour les réaliser, mais maintenant, on est
dans le statu quo ».
Mais
d’autres estiment que des solutions sont bien possibles mais
exigent évidemment une prise de décision ferme. « Il
faudrait que cette intervention du président soit traduite
par des ordres clairs aux ministres de l’Education et de
l’Information. Il faudrait aussi s’adresser aux institutions
religieuses », souligne Abdel-Nour. Et pour Moustapha Al-Fiqi,
président de la commission des relations extérieures au
Parlement : « Il est temps que l’Etat aggrave les peines
pour les crimes de sédition religieuse. Il n’est pas
possible qu’un trafiquant de drogue ou l’auteur d’un viol
soient condamnés à mort alors que celui qui incite à la
sédition confessionnelle ne le soit pas », précise-t-il. On
relève à cet égard que, pour la plupart des incidents du
genre, il n’y a eu aucune peine dissuasive. En fait, souvent
pour ce genre de crimes, notamment en Haute-Egypte, on tente
surtout de calmer les esprits et d’éviter un cycle infini de
vengeance et contre-vengeance. Un système que l’on veut
pragmatique mais qui n’apporte pas de vraie solution.
Ce qu’il
faudrait c’est aller au-delà des incidents individuels vers
un règlement en profondeur. Un activiste des droits de
l’homme, le président de l’initiative égyptienne pour les
droits personnels, Hossam Bahgat, propose d’adopter au
départ des mesures à court terme : « amender les
législations, demander des comptes à tous les responsables
de la violence sectaire, compenser les victimes de manière
équitable ». A long terme, il revient sur le fait essentiel
: « une réforme au niveau de l’enseignement et des médias
ainsi que le discours religieux pour encourager la
coexistence pacifique et lutter contre la discrimination ».
Des vœux
pieux ? Toujours est-il qu’il est temps qu’il y ait une
prise de conscience, un retour de l’esprit national, comme
celui du temps de la nahda (renaissance), et qui a marqué
l’histoire égyptienne pendant la première moitié du XXe
siècle. En plus, comme le dit Abdel-Nour : « Les dix
millions de coptes ne vont pas se convertir à l’islam, ne
vont pas mourir et ne vont pas émigrer. C’est pour cela que
l’on doit coexister pacifiquement dans cette patrie ».
Ahmed
Loutfi
Chérine Abdel-Azim