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 Semaine du 22 au 28 décembre 2010, numéro 850

 

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Wagdi Habashi collectionne les prix scientifiques, collabore avec les grands de l’aéronautique, publie, enseigne et dirige un magazine. Il a quitté quelques jours Montréal pour participer, à Aïn Al-Sokhna, à un colloque sur la discipline dans laquelle il est un pionnier : la simulation numérique en dynamique des fluides.

Dessine-moi un avion

Wagdi habashi est ce que l’on appelle Outre-Atlantique un « self-made-man ». Installé au Canada depuis plus de 40 ans, il invoque « beaucoup de chance » quand on lui demande sa recette du succès … De la chance, peut-être, mais aussi beaucoup de travail et des capacités hors normes, comme en témoigne son parcours : élu à l’Académie des sciences de la société royale du Canada et à l’Académie canadienne du génie, récompensé de la British Association Medal for Great Distinction in Mechanical Engineering, primé à plusieurs reprises pour recherche exceptionnelle en calcul aérodynamique, pour le code de calcul le plus rapide du monde, pour avoir fait progresser les technologies numériques appliquées aux turbines à gaz … La recherche menée aujourd’hui par Wagdi Habashi pèse plusieurs dizaines de millions de dollars chaque année ; il occupe à l’Université McGill de Montréal une chaire de recherche industrielle offerte conjointement par l’avionneur canadien Bombardier, Bell Helicopter et Canadian Aviation Electric, fabricant de simulateurs de vols pour l’entraînement des pilotes dans le monde entier.

Lui qui, enfant, collectionnait — et lisait—  les 1 200 exemplaires des classiques Larousse, achetés pour une piastre auprès des marchands ambulants de « roba vecchia » d’Ismaïliya, est entré à l’Université d’ingénierie mécanique du Caire à l’âge de 16 ans. « Il était très bon, mais il était un diable en classe », se souvient Yéhia El-Sadr, son ami d’enfance. Un esprit frondeur confirmé par Wagdi Habashi lui-même : « J’ai très souvent été convoqué, soit chez les frères ou chez la mère supérieure lors de ma scolarité dans les petites classes … cependant mon père me soutenait, ce qui n’arrangeait pas mon attitude ! ». Son père, employé de la compagnie du Canal de Suez, voit comme beaucoup de ses collègues sa situation financière changer du tout au tout, lors de la nationalisation du canal par Nasser. Les rumeurs de fermeture convainquent la famille Habashi de mettre les voiles. Direction : Montréal. « Parce que nous étions francophones et que le Canada était plus tourné vers l’immigration que la France », se rappelle Habashi. « J’entre donc en 1964 à l’Université McGill de Montréal. Les cours en anglais étaient, c’est surprenant, plus compréhensibles, mieux réalisés que mes cours égyptiens. Par contre, le niveau scientifique était bien supérieur en Egypte ... ». Lorsque son professeur de maths parle en cours d’une équation non encore résolue, Wagdi emprunte la craie aux mains du maître et donne la solution au tableau … « C’était le genre d’équations que nous avions l’habitude de résoudre lors de nos examens à l’Université du Caire », se souvient-il.

Major de promo, il passe en maîtrise, se marie la même année, puis célèbre la naissance de sa première fille. Il n’a que 21 ans. Il choisit un doctorat en génie aérospatial aux Etats-Unis. On le demande au MIT à Caletch, à Berkeley, à Princeton ; c’est finalement Cornell, dans l’Etat de New York, qui aura sa préférence.

« Pour le démarrage de ma carrière, j’ai eu la chance d’être au bon endroit, au bon moment », affirme-t-il. « J’ai décroché un poste d’enseignant à l’Université Concordia de Montréal, parce que ma mère avait envie que je rentre des Etats-Unis. Elle a insisté pour que j’appelle l’université lors d’une de mes visites. On venait de publier une annonce de poste dont je n’étais pas informé. J’ai été pris ». C’est le début d’un travail de recherche sur les moteurs à réaction, qui durera plus de 20 ans.

« J’appliquais des méthodes mathématiques. Je créais un modèle virtuel permettant la résolution d’équations extrêmement complexes, qui me permettait de donner les performances d’un moteur soumis à différentes conditions, sans avoir à créer de prototype ».

L’industrie est intéressée, et il commence à travailler, en parallèle à ses recherches, comme conseiller chez Pratt & Whitney Canada, où il restera 24 ans. « Au début, la résolution des équations prenait trois ou quatre jours à l’ordinateur. Pendant ce temps, les ingénieurs étaient forcés d’attendre le résultat. L’industrie avait besoin de gagner du temps. C’est comme ça que j’ai commencé à créer des codes de calcul plus rapides ».

En 1986, Wagdi assiste, comme des millions de spectateurs sidérés, à l’explosion, une minute après son décollage, de la navette spatiale américaine Challenger, transportant à son bord sept astronautes. « Je me souviens qu’il y avait des enfants qui assistaient à ce lancement, car une de leurs professeurs était montée à bord. C’était affreux. La NASA a alors engagé une enquête pour connaître les causes de l’accident. Ils ont fait une analyse très poussée du moteur et pour cela ont mis au point un code de calcul très rapide qui leur valut le prix du logiciel le plus rapide du monde, en 1989. J’ai rencontré le scientifique responsable de ce succès, mais il n’était pas très partageur, et a refusé de me communiquer ses recherches. Je me suis attelé à la tâche et j’ai remporté ce prix l’année suivante », se souvient Wagdi Habashi.

            Après plus de 20 ans dans les turbines à gaz, il fait la connaissance d’un pilote d’Air Canada, titulaire d’une maîtrise en aérospatiale, qui lui parle d’un problème rencontré par tous les avions pendant les phases de décollage et d’atterrissage : le givrage en vol. Au moment de la traversée des premiers nuages, une pellicule de givre se forme sur l’avion. A cet instant, en quelques secondes, la portance de l’avion diminue de 25 à 40 %. « L’aile qui est conçue en matière lisse devient rugueuse par l’apparition du givre. Cela peut diminuer de moitié les performances de l’avion et le nombre de passagers qui peuvent être transportés ! Il faut donc trouver une solution relais, si l’on ne veut pas que l’avion tombe », explique Wagdi Habashi. Le réchauffage des ailes alimenté par l’air chaud, créé par le moteur, et ses capacités en sont pénalisés. « On doit donc installer sur les avions des moteurs 10 % plus gros, de façon à ne pas pénaliser les performances de l’avion, et cela simplement à cause du phénomène de givrage ».

Wagdi Habashi a trouvé son nouveau terrain de recherches. Après le moteur virtuel, voici le givrage en vol virtuel, modélisé en 3D : « Grâce à un modèle mathématique complexe, j’intègre des données aussi diverses que l’humidité de l’air, la température du nuage, l’angle de pénétration de l’avion dans le nuage, la vitesse … et nous pouvons mesurer les performances de l’avion, de son moteur, la turbulence créée, etc. ». Aujourd’hui, Wagdi Habashi dirige le laboratoire de méthodes numériques en dynamique des fluides, qu’il a lui-même créé à l’Université McGill. Il a également établi le centre de calcul à haute performance, CLUMEQ (Consortium Laval Université du Québec McGill et Est du Québec) qu’il a dirigé de 2000 à 2007. Le 26 octobre 2010, l’Association des industries aérospatiales du Canada lui a remis la première médaille James C. Floyd, pionnier de l’aviation canadienne, pour ses recherches récentes. Il dirige la société Newmerical Technologies International, comptant parmi ses clients les plus grands avionneurs et motoristes du monde, qui, en plus de la simulation numérique, enquête sur les causes des accidents d’avions. « Certains ont peur de prendre l’avion. Mais l’avion est beaucoup plus sûr que la voiture, par exemple. Le problème avec la sécurité aérienne, c’est qu’il faut être parfait : on n’a pas droit à l’erreur », affirme Wagdi Habashi. Pour diffuser le résultat de ses recherches, il publie de nombreux articles scientifiques et dirige un magazine scientifique, International Journal of Computational Fluid Dynamics.

Sa venue en Egypte pour le colloque de Aïn Al-Sokhna, du 16 au 19 décembre, organisé par la Société américaine d’ingénierie mécanique en partenariat avec l’Université du Caire, a été l’occasion d’une rencontre avec le ministre de l’Enseignement supérieur, Hani Hilal.

 « Aujourd’hui, il me tient à cœur de rendre à l’Egypte ce qu’elle m’a donné. Nous discutons d’un projet de partenariat entre l’Université du Caire et l’Université McGill en ingénierie. J’entends que l’enseignement en Egypte n’est plus comme avant. Je peux vous dire qu’au Canada, les Egyptiens ont d’excellents résultats : une année, sept d’entre eux étaient les doyens d’universités d’ingénierie canadiennes », souligne Wagdi Habashi.

Ses liens avec l’Egypte, ils les a conservés tout au long de ses quarante années d’expatriation. Et quand il vient au Caire, il va voir Adel Imam au théâtre, prend au moins un repas sur le Nil et emmène sa fille déambuler dans les ruelles de Khan Al-Khalili. Il retrouve aussi la joyeuse troupe des anciens élèves d’Ismaïliya, disséminés en Egypte et de par le monde, avec qui il garde contact par Internet. « Nous avons passé 40 ans sans nouvelles puis en 2007, j’ai commencé à chercher les noms de mes anciens camarades, pour savoir ce qu’ils étaient devenus. Nous avons lancé l’idée de retrouvailles à Ismaïliya et nous étions 90, dont 50 venus de l’étranger, à nous rencontrer là-bas en octobre 2008 ». Avec son grand ami Yéhia El-Sadr, resté en Egypte, il entend sauvegarder un patrimoine culturel unique et transmettre aux jeunes générations le souvenir de cette vie passée. « Nous étions privilégiés, choyés. Nous avons étudié avec des camarades français, italiens, grecs, arméniens … la communauté francophone du Canal est méconnue et pourtant elle était très cosmopolite », se souvient ce dernier. Wagdi Habashi entretient également le souvenir de son oncle, le célèbre égyptologue Labib Habashi, disparu en 1984, « que j’admire de tout cœur ».

Le jour de sa remise de diplôme, la mère supérieure Morin, du collège Saint-Vincent de Paul, à Ismaïliya, lui avait dit : « Vous ne serez jamais un homme grand, mais vous serez sans doute un grand homme ». C’était certainement prémonitoire.

Elodie Laborie

 

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Jalons

30 juin 1946 : Naissance à Port-Fouad.

1962 : Entré en faculté d’ingénierie au Caire avec deux ans d’avance.

1974 : Doctorat aux Etats-Unis. Enseignant au Stevens Institute of Technology du New Jersey.

1975 - 1999 : Enseignant à l’Université Concordia (Canada). Fonde son premier laboratoire de simulation numérique en dynamique des fluides.

26 octobre 2010 : Prix Floyd de l’Association des industries aérospatiales du Canada.

Du 16 au 19 décembre 2010 : Intervention au colloque de Aïn Al-Sokhna sur la dynamique des fluides.

 

 




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