Blogueuse et journaliste, Nawara
Negm est devenue une figure éminente de la jeunesse
révolutionnaire, qui se donne la liberté d’attaquer tout,
sans la moindre censure. Une identité qui cherche à
s’affirmer au-delà de ses parents, deux intellectuels de
renom.
La rebelle dans la cour des grands
Rupture ou continuité ? Telle est la grande question qui se
pose en lisant Nawara Negm. Que ce soit sa colonne
quotidienne de l’édition numérique d’Al-Dostour ou les
billets de son blog Gabhet al-tahyiss al-chaabiya (le front
populaire de la satire).
Nawara Negm a sans doute son propre style. Il arrive,
cependant, de s’arrêter sur un mot choquant rappelant le
vocabulaire de son propre père Ahmad Fouad Negm, poète
dialectal révolutionnaire qui a connu la gloire vers la fin
des années 1960. Celui-ci est devenu, au fil des années, une
sorte de héros folklorique, parfois aussi un porte-parole
des pauvres et des soumis. La fille rebelle adopte parfois
un ton fort, non sans rappeler sa mère Safinaz Kazem, une
journaliste de tendance islamique et une militante
anti-Sadate.
Se trouver une place parmi les grands sur la scène
journalistique et intellectuelle n’est pas une chose
évidente, surtout quand on est jeune. « Mes parents ont été
un vrai obstacle. Certains ne les aiment pas et donc ne
veulent pas me donner la chance de me former ou refusent de
me recruter, d’autres les aiment mais hésitent à m’ouvrir la
porte de peur que je ne sois pas à la hauteur », explique
Nawara Negm. Ainsi, il lui était indispensable de prouver sa
compétence et d’affirmer son identité.
Elle a franchi le seuil du journalisme en 1992 durant sa
première année à la faculté de lettres anglaises. Elle était
stagiaire à Al-Shabab (les jeunes), un magazine mensuel du
groupe de presse Al-Ahram, puis elle a collaboré avec
d’autres publications d’Al-Ahram comme Al-Ahram Weekly (un
hebdomadaire d’expression anglaise) et Nesf Al-Dounia (un
magazine hebdomadaire pour femmes). « A Al-Ahram, j’ai mis
les pieds dans les coulisses du monde journalistique, dont
les archives par exemple. J’ai appris que lorsque Sanaa
Al-Bissy, ex-rédactrice en chef de Nesf Al-Dounia, avait
décidé de m’embaucher, Ibrahim Nafie, rédacteur en chef et
PDG d’Al-Ahram à l’époque, avait répondu : elle sera
titularisée quand elle cessera d’être la fille de Safinaz
Kazem et d’Ahmad Fouad Negm », raconte-t-elle. Alors, elle
est partie pour explorer le journalisme sur d’autres
terrains, comme Al-Wafd, Al-Ahaly, Al-Héloua et Al-Qahira. «
Salah Issa, rédacteur en chef d’Al-Qahira était l’un de mes
professeurs. Je lui dois beaucoup. Il m’a encouragée, me
disant : je te donne assez d’espace pour tes articles, parce
que tu es une bosseuse, cela n’a rien à voir avec tes
parents ».
Son grand amour pour le journalisme l’a poussée à étudier
tout et à vouloir dévorer des yeux les nouvelles
publications de la presse. « Mon expérience à Al-Ahram m’a
poussée à apprécier le journal Al-Dostour. J’ai été étonnée
qu’un journaliste de moins de quarante ans devienne
rédacteur en chef. En outre, le fait d’avoir son propre
style et de ne pas être obligé de suivre le style de son
journal même m’a fascinée ». Nawara Negm a écrit pendant
quelques mois une colonne qui a beaucoup plu, jusqu’au jour
où le conflit a explosé entre le nouveau propriétaire du
journal, Al-Sayed Al-Badawi (président du parti du
néo-Wafd), et le rédacteur en chef Ibrahim Issa. Les
problèmes ont fait qu’il y a eu deux éditions d’Al-Dostour.
Une édition papier dont le responsable est Al-Sayed
Al-Badawi avec un nouvel organigramme et une autre édition
numérique gérée par l’ancien rédacteur en chef, Ibrahim
Issa. « J’ai beaucoup apprécié Al-Dostour parce qu’il est le
seul journal égyptien à la fois libéral et patriotique,
indépendant au vrai sens du terme et sincère. C’est pourquoi
quand on m’a invitée à y écrire, en soulignant que le
salaire sera minime, j’ai accepté tout de suite d’écrire
gratuitement », raconte-t-elle.
Nawara fait partie du camp qui a défendu fortement Ibrahim
Issa lors de ces dernières confrontations avec les nouveaux
acheteurs. D’aucuns affirment que Issa a toujours défendu
les Frères musulmans dans ses articles parce qu’il était en
affaires avec eux. Et Nawara s’oppose à cette idée pour
plusieurs raisons : « Je le connais bien personnellement, et
je sais qu’il n’a aucun rapport avec les Frères. Est-il
juste et logique de ne pas aborder le dossier des Frères
musulmans et de ne pas les défendre alors qu’ils sont soumis
à la discrimination et à la torture ? On réfute même leur
présence au moment où l’on considère Israël comme un fait
accompli. Je les défends moi-même, sans adopter constamment
leurs points de vue, parce que tout ce qui passe avec eux
est contre les droits de l’Homme », rétorque-t-elle.
Sa position vis-à-vis des Frères musulmans n’est pas née du
jour au lendemain. L’histoire a commencé en 1995. Nawara
était en troisième année de faculté, lorsqu’elle a participé
avec ses collègues de gauche à des manifestations contre la
participation d’Israël à une exposition industrielle. « On a
été détenu pendant 12 jours, durant lesquels j’ai découvert
comment les islamistes étaient torturés. Nous, on n’était
pas torturé puisqu’on n’avait pas vraiment d’influence »,
raconte-t-elle sur un ton sûr et calme. Et d’ajouter : «
J’ai été choquée de savoir que mes collègues de gauche
pensent que les islamistes méritent d’être torturés ! Je
pense que personne ne mérite d’être torturé. J’ai abandonné
le parti dont j’étais membre ».
Aujourd’hui, elle n’appartient à aucun parti politique. Et
aime s’exprimer sans contrainte, sans autocensure et c’est
ce qu’elle fait dans sa colonne à Al-Dostour et même avant à
travers son blog Gabhet al-tahyiss al-chaabiya. Un blog
écrit dans le langage de la rue et dans un style associant
ironie et amertume. L’objectif ? Extérioriser la colère de
la jeune génération opprimée en vue de rendre ces jeunes
plus positifs et capables de changer la réalité. Sur son
blog, elle a abordé plusieurs dossiers tels la crise
ouvrière, le harcèlement sexuel, la liberté de croyance …,
elle dit tout ce qu’elle a sur le cœur et invite ses
lecteurs à le faire également. Elle aime l’interaction avec
les autres, une raison pour laquelle elle a été active dans
le domaine de l’alphabétisation. « Après des années de
travail dans le champ du développement social, j’ai
découvert que le blog est beaucoup plus important. Le
développement social apaise les gens, alors que ce blog les
incite à se révolter ».
Dernièrement, elle a critiqué dans sa colonne Amr Khaled,
célèbre prédicateur du monde arabe, dont la popularité ne
cesse d’augmenter. Elle l’a comparé aux prêtres du temps des
pharaons qui avaient comme but d’éloigner les citoyens de la
politique. Un article apprécié par les uns et détraqué par
les autres. « Les gens sont tiraillés entre le désir d’obéir
à Dieu et celui de plaire au régime. C’est le résultat de la
période des années 1990, une génération nourrie de peur et
de lâcheté … je ne suis même pas choquée », lance-t-elle.
Nawara Negm appartient à une école journalistique qui ne
fait pas l’unanimité. Elle est consciente qu’elle a pas mal
d’ennemis. De quoi l’avoir poussée un jour à publier tous
les détails sur son salaire et à faire l’inventaire de ses
biens et ceux de ses parents. Les lecteurs s’intéressent-ils
vraiment à ces détails ? « C’était juste pour faire
comprendre aux lecteurs que je ne crains personne. Si je
m’attaque à quelqu’un, ce n’est jamais par intérêt »,
affirme-t-elle.
Connaître ses ennemis est une arme de défense, surtout quand
on traite de sujets épineux. En outre, comprendre l’Homme
est un atout qu’elle a appris grâce à ses études de lettres,
une spécialisation qu’elle a choisie de son gré. « Quoi de
plus beau que de passer son temps à lire des poèmes, des
romans, des critiques et de passer un examen dans lequel on
vous demande de souligner votre opinion par des arguments ?
», s’exclame-t-elle. Et d’ajouter : « Je méprisais ceux qui
échouaient à la faculté des lettres car soit ils n’avaient
pas d’opinion à exprimer, soit ils étaient incapables de
lire ».
Cet engouement pour la lecture et l’expression est
héréditaire. Nawara est vraiment le fruit de deux tendances
opposées : islamique comme sa mère Safinaz Kazem et de
gauche comme son père Ahmad Fouad Negm. Elle en fait
l’équilibre. « Mon père est très doux, mais il change de
caractère une fois qu’il se met à écrire et je suis un peu
comme lui. Ma mère, quant à elle, est à la fois stricte,
tendre et franche. Elle m’a appris le sens du respect, ainsi
que le fait d’être sensible. Je me rappelle encore une
histoire qui m’a beaucoup marquée. J’avais 5 ans lorsque
j’ai coupé une fleur, elle m’a blâmée en disant : tu l’as
prise de sa mère, aimerais-tu que l’on t’éloigne de moi ? ».
Lamiaa Al-Sadaty