Regards Croisés.
Tenue la semaine dernière au CFCC, une rencontre entre
Alaa El
Aswany et Gilbert Sinoué
a clos la tournée de ce dernier au Caire. Mettant
l’esthétique littéraire de côté, c’est l’Egypte d’hier et
d’aujourd’hui qui était au centre du débat.
La politique avant les lettres
Deux
phénomènes littéraires. L’un en Egypte, à travers
Alaa El
Aswany, auteur de L’Immeuble
Yacoubian, roman devenu best-seller. L’autre en
France, au travers de l’auteur de L’Enfant de Bruges, vendu
à 500 000 exemplaires, Gilbert Sinoué.
Organisée par la librairie Oum al-dounia
— qui a réussi, de sa propre initiative, à faire venir
Sinoué pour une dédicace de sa
dernière œuvre Inchallah, la
rencontre animée par Claude Guibal,
journaliste à Libération, faisait salle comble à
l’auditorium du CFCC de Mounira.
Si la politique était de mise, ce le fut avec beaucoup
d’humour et d’ironie.
El Aswany tient, à côté de
l’écriture littéraire, à s’engager dans la vie publique. Il
est devenu membre de l’Association nationale du changement
et a écrit studieusement une série d’articles portant
toujours la même synthèse : la solution est la démocratie !
Sinoué
s’est, quant à lui, consacré pendant dix ans (au cœur de
Paris où l’influence du lobby sioniste est indéniable) à
l’écriture des deux tomes de son roman
Inchallah (Le souffle du jasmin et Le Cri des
pierres, Flammarion 2010) qui remontent à l’origine du
conflit israélo-arabe, en 1916, et se poursuivent jusqu’aux
attentats du 11 septembre 2001.
L’Egypte des années 1960
C’est à cette époque tumultueuse et décisive dans l’histoire
du pays que l’on remonte pour toucher de près la relation
des deux écrivains à l’Egypte nassérienne. En 1965,
Sinoué a quitté le pays avec sa
famille, après la faillite du père, et a pour longtemps
gardé la cicatrice d’avoir quitté son pays. Et ce n’est que
depuis quelques années qu’il s’est réconcilié avec Nasser
qu’il « admirait et avait à la fois une rage contre lui ».
Le départ pour la France résonnait avec le mot «
liberté », comme le racontait
Sinoué au cours de la rencontre.
« Je l’ai vue en 1968 en France, moi, le jeune homme qui a
grandi dans l’Egypte de la dictature, voyant les gens
répéter : A bas le gouvernement, à bas De Gaulle. J’ai pensé
qu’ils pourraient être arrêtés à n’importe quel moment ! »,
dit-il.
Quant à Aswani, son rapport est
beaucoup plus nuancé, il le résume en disant : Je pense
qu’aujourd’hui, le gouvernement garde de l’époque
nassérienne tout ce qui est négatif et sacrifie tout ce qui
est positif. Il rejoint la description de
Sinoué de « dictature », celle,
selon lui, qui a instauré en Egypte l’Etat policier, mais
reconnaît, tout de même, que c’était « une dictature
spéciale ». Puisque Nasser a fourni l’opportunité de
l’éducation à tout le peuple égyptien et a fait un
changement social très important. « Aujourd’hui, l’Etat
n’est pas seulement inefficace au soutien des pauvres, mais
il ne pense plus à eux, il ne veut plus les voir. Il laisse
à contrôler tout à travers les services de sécurité d’Etat
», insiste-t-il.
A la recherche de la démocratie
Avec le temps, Sinoué reconnaît
que Nasser était le premier dirigeant égyptien de l’histoire
d’Egypte, puisque Mohamad Ali était albanais et que le roi
Fouad ne maîtrisait pas la langue arabe. « C’était un
patriote, il est mort les poches vides et il est celui qui a
fait lever la tête aux Arabes, avance l’auteur du Colonel et
l’enfant roi. Je pense aussi que si Nasser était vivant, la
guerre d’Iraq n’aurait pas eu lieu ». Il lui reproche
cependant d’avoir considérablement réduit l’aspect
cosmopolite qui caractérisait l’Egypte de l’époque. Un point
qu’Aswani justifie en précisant
que le système n’a pas cherché à distinguer entre les riches
qui devaient céder à la nationalisation et les Européens
appartenant à l’élite intellectuelle égyptienne. « Je pense
que l’expérience de la diversité a été détruite
principalement par le pétrole, renchérit
Aswani, en indiquant que nombre
d’Egyptiens de la classe moyenne qui sont partis aux pays
des pétrodollars en sont revenus avec des idéologies
wahhabites ».
Les regards croisés étaient jusqu’ici partis sur la même
longueur d’onde, les deux écrivains, soucieux de l’avenir de
l’Egypte, ayant partagé les mêmes troubles sur le fossé sans
cesse élargi entre riches et pauvres.
Aswani perçoit aujourd’hui deux
Egyptes distinctes qui coexistent en parallèle.
Sinoué a comparé son pays natal
à un empire romain où survivrait un peuple d’esclaves au
service de la classe des riches. Il faisait ainsi allusion à
la profusion des nouvelles villes qui enlèvent à la société
ce qui lui est propre : une osmose entre les classes
sociales.
Mais les différends sont venus de la salle, du côté de
l’audience, lorsqu’un jeune avocat s’est déclaré en
opposition à leurs visions démocratiques. Il a avancé que le
président actuel avait poussé, pendant ses trente ans de
règne, le pays vers la démocratie, et que le peuple égyptien
n’était de toute façon pas prêt à une démocratie pleine et
entière. Visiblement choqué, El Aswany
a conseillé, d’un air parental, au jeune avocat de relire
l’histoire du pays, afin de prendre connaissance que le
premier ministre de l’époque, Yéhia
Ibrahim, avait organisé, en 1926, des élections
transparentes. Ce qui lui avait coûté son poste. « Ne
pensez-vous pas que trente ans est déjà un temps
suffisamment long pour parvenir à pousser le pays vers la
démocratie ? », s’interroge Alaa
El Aswany, avec toute la verve
qui lui est connue.
Dina
Kabil