Dompteuse de lions et charmeuse de serpents, Faten
Al-Helw fait vibrer les chapiteaux. Première propriétaire d’un cirque
privé au Moyen-Orient, elle a des projets plein la tête pour étendre son art en
Egypte.
Un sacré numéro
« J’exerce un métier à haut risque.
Tous les jours, je m’expose au danger. Mais le cirque c’est ma vie, mon
sourire, mes larmes et mes souvenirs », lance spontanément Faten Al-Helw, seule
dompteuse de félins et de serpents au Moyen-Orient. Surnommée « la femme
d’acier » par les membres de son propre cirque, Faten Al-Helw est une vraie
femme à poigne. Plutôt affable et les traits doux, il y a la maîtresse des
lions bien cachée. Un beau contraste caractérisant la première femme d’affaires
égyptienne qui a réussi à fonder un cirque privé. Il s’agit du Cirque
égypto-européen au Caire et à Alexandrie.
La fondatrice porte fièrement le
nom de son mari mort il y a quelques années, Ibrahim Al-Helw, qui était un
dompteur de félins à la renommée internationale. Après sa disparition, elle a
décidé de poursuivre le parcours de la belle-famille qui a dignement monopolisé
le monde du cirque pendant plus d’un siècle. A son tour, Mme Al-Helw veut
installer sa dynastie, semble-t-il. D’où les multiples rumeurs l’accusant de
vouloir avoir une mainmise sur le Cirque national, dépendant du ministère de la
Culture depuis l’époque nassérienne. Les bruits courent disant que Faten
Al-Helw cherche à obtenir les droits d’exploitation pendant 20 ans, et cela
n’est pas sans faire peur aux employés actuels.
Les ambitions de la dompteuse ne
s’arrêtent pas là. Faten Hanafi Hassan est née sous les chapiteaux du cirque,
sa mère appartenant à la célèbre famille Al-Helw. Fière de sa propre histoire
comme celle de sa famille maternelle, elle se réfère souvent à l’un des ouvrages
du chercheur Sayed Ismaïl, intitulé « L’histoire du théâtre égyptien »,
mentionnant que les premières tentatives de créer un cirque égyptien remontent
à 1869, sans vraiment y aboutir. Et c’était donc Hassan Al-Helw, originaire du
gouvernorat de Daqahliya (dans le Delta) qui, en 1889, a pu concrétiser ce
rêve. Un cirque ambulant qui faisait le tour des mouleds (commémoration d’un
saint). L’héritière raconte : « Dans les années 1960, la compétition battait
son plein entre les deux familles qui monopolisaient l’art du cirque en Egypte
: les Akef et les Al-Helw. La première est spécialisée dans les jeux
acrobatiques, alors que la seconde regroupait les rois du domptage de lions ».
Et d’ajouter : « D’habitude, le dompteur de lions est considéré comme le roi du
cirque. Il est au sommet de la pyramide ».
A 9 ans, Faten Al-Helw était
éblouie par les tentes colorées du cirque. Elle a d’abord suivi une éducation
rigide à l’Ecole nationale du cirque, ensuite, elle fut envoyée en Allemagne à
l’âge de 16 ans. « J’ai commencé, très jeune, à plier mon corps aux exigences
de l’art de mes ancêtres. Un art dont les débuts étaient avec les jeux
acrobatiques et les monologues. Je donnais un spectacle intitulé Présentore,
acclamé par le public », se souvient Faten Al-Helw, récitant quelques phrases
de ce spectacle visant à accueillir les spectateurs et les divertir. Et la
dompteuse de félins est charismatique. Son agilité et son sourire attirent
l’attention.
Sur scène, Faten Al-Helw se dote
aussi d’un regard perçant. Ce n’est guère étrange pour une femme qui doit
coexister sous un même toit avec les fauves. « Outre le regard qui est le
principal langage du domptage, il faut aussi un certain niveau de sensibilité.
Une fois sur scène, il fallait nourrir un lion et lui passer un morceau de
pain. Il a failli m’attaquer au cou et me dévorer. Je l’ai regardé droit dans
les yeux et suis restée figée, sans mouvement aucun. La grâce divine est venue
à mon secours », se rappelle Faten Al-Helw, ajoutant : « L’exemple du
prestigieux dompteur Mohamad Al-Helw, mort en plein spectacle, est loin d’être
oublié. Avant de mourir, mon oncle maternel avait donné ses instructions de ne
pas toucher au lion qui l’aurait tué. Ils avaient tellement partagé des moments
de bonheur. Sultan, le lion, a fait une grève de la faim jusqu’à sa mort ».
Les collègues de Faten Al-Helw lui
ont souvent proposé de quitter la scène et de s’occuper uniquement de la
direction. Mais elle a depuis toujours refusé. Les applaudissements
l’enchantent. « C’est le public qui me donne force et célébrité. En outre, je
trouve une grande joie auprès des animaux, j’aime les toucher de près, élever
leurs petits chez moi avec mes propres enfants », déclare Faten Al-Helw.
Dans les locaux de son cirque
privé, annexé au club sportif Al-Chams à Héliopolis, elle s’emporte, crie dès
qu’elle se rend compte que l’un de ses fonctionnaires a permis aux vétérinaires
d’opérer un de ses serpents sans son autorisation. Car elle est dompteuse, mais
aussi charmeuse de serpents. « Je ne dois pas effrayer mon public au cas de
danger, mais l’attirer avec un grand sourire. Si je sens que l’animal a un
malaise, je dois vite achever le spectacle », explique Faten Al-Helw. Et
d’ajouter : « La nourriture d’un lion coûte excessivement cher. Chaque lion
mange environ 30 kg de viande par jour. Pour permettre aux bêtes d’avoir plus
d’agilité durant le spectacle, on veille à ce que les bêtes mangent
suffisamment, car un lion qui a faim peut devenir très dangereux ».
Un fin dosage que lui a appris son
mari ayant obtenu un doctorat en Allemagne dans les années 1970. « De retour au
pays, mon mari a repris en main le cirque et a transmis son savoir-faire à ses
cousins qui travaillaient avec lui », souligne-t-elle. Tout au début, Ibrahim
Al-Helw avait peur pour sa femme et la mère de ses deux filles. Cependant,
c’est la volonté, la hardiesse et la douceur de son épouse qui l’ont convaincu
de lui apprendre les secrets du métier. « Quelques-uns de ses compagnons
exploitent aujourd’hui le nom d’Al-Helw pour s’inscrire dans des écoles ou
clubs et se faire connaître. Ces mêmes intrus lui déconseillaient de me livrer
les secrets de son art, lui répétant que je lui ferais concurrence. Or, ce qui
comptait pour nous deux, c’était de garder cet art en famille. C’est notre
héritage. Mon mariage avec mon cousin Ibrahim Al-Helw reposait sur une longue
histoire d’amour sous les chapiteaux », raconte Faten Al-Helw avec l’éclat et
les habits d’une star. Elle a d’ailleurs un site Internet, un groupe sur
Facebook et un journal électronique, regroupant ses fans et abondant de
commentaires sympathiques.
Entourée de fans, mais aussi
d’envieux. « Il est plus facile de communiquer avec les animaux qu’avec les
hommes », s’exclame-t-elle, ajoutant qu’elle préfère le risque à la perfidie.
Et ces derniers temps, elle a été farouchement attaquée, ressentant une vraie
gêne quant à la privatisation du cirque. Elle se défend : « Au lieu de louer le
Cirque national pour un ou deux ans, je tente d’avoir un droit d’exploitation
de 20 ans. De quoi me donner plus le temps pour bien équiper le cirque, ses
manèges, assurer plus de sécurité aux joueurs, créer une ambiance conviviale.
Bref, j’ai envie de développer le cirque », déclare Faten Al-Helw. Et de
poursuivre : « Je ne suis pas millionnaire pour acheter le Cirque national. Le
terrain du cirque vaut des millions. J’ai été moi aussi une employée du Cirque
national. Tout au début, j’ai commencé à faire des emprunts à la banque pour
monter mon cirque et faire revivre les beaux jours des années 1960, lorsque
La photo de son mari est accrochée
au Cirque égypto-européen d’Héliopolis, comme pour répondre à tous ceux qui
l’accusent d’exploiter uniquement la mémoire d’un grand dompteur disparu. « De
son vivant, le ministère de la Culture nous accordait une aide financière pour
nourrir les animaux. Mais après sa mort, cette aide a été coupée », dit-elle,
expliquant qu’elle a alors démissionné, il y a 20 ans, de cela pour commencer
sa propre activité. Cependant, même si Faten Al-Helw n’est plus fonctionnaire
du Cirque national, elle tient à louer temporairement son chapiteau, durant
l’été à partir de juillet. Cela, alors que les activités de son cirque européen
commencent vers mi-juin, avec la participation du cirque Nicolaï de Russie. Et
à Alexandrie, les spectacles de Circus on ice de Moscou commenceront le 1er
juillet. Une lourde mission que perpétue seule la dompteuse et manager de
talent.
Névine Lameï
Jalons
1957 : Naissance à Minya.
1989 : Ouverture du Cirque égypto-européen.
1973 : Prix d’honneur par le cirque Eros d’Allemagne.
2008 : Prix d’honneur dans le cadre de la Journée mondiale de la femme, aux Etats-Unis.
2009 : Participation au Festival du cinéma et de l’enfant, à l’Opéra du Caire.