Haut
représentant de la politique étrangère de l’Union européenne,
Javier Solana était en
tournée au Proche-Orient la semaine dernière. Il analyse la
nouvelle politique du président américain, Barack Obama, et
les difficultés de parvenir à la paix sous le gouvernement
de Benyamin Netanyahu.
« Il
faut employer une très grande ténacité dans le rapport avec
les Israéliens »
Al-Ahram
Hebdo : Dans quel cadre s’est placée votre visite au Proche-Orient
?
Javier
Solana :
Nous avons en ce moment un nouveau président aux Etats-Unis
(Barack Obama) qui affiche des positions vis-à-vis de cette
région, du monde arabe, qui se rapprochent beaucoup de
celles de l’Europe. Nous avons aussi un nouveau gouvernement
en Israël et il y a eu aussi récemment des élections au
Liban. Donc, à la lumière de ces faits, nous avons un
certain nombre de questions à traiter et voudrions voir
comment, à travers ces nouvelles circonstances, envisager
des solutions aux problèmes de la région.
A partir
de la perspective de la communauté internationale, nous
remarquons que quelque chose de très important est arrivée :
les positions des différents acteurs internationaux sont en
train de se rapprocher et même de tomber d’accord sur
comment aborder cette région et même sur les termes de
règlement de ses problèmes. C’est pour cette raison que je
suis venu rencontrer les responsables du Liban, de
Palestine, d’Israël et d’Egypte afin de préparer le travail
pour la période à venir.
—
Comment évaluez-vous la nouvelle stratégie du président
Barack Obama vis-à-vis de cette région, exprimée dans son
discours au Caire ?
— Il est
clair, par le discours qu’il a fait ici même au Caire, qu’il
veut d’abord améliorer l’image de l’Amérique et aussi sa
relation avec le monde arabe et musulman qui a été
sérieusement endommagée au cours des derniers temps, puis,
il veut aussi s’investir et travailler pour une solution au
conflit du Proche-Orient. Et le premier indice à travers
lequel nous pouvons voir les preuves de son engagement est
la nomination de George Mitchell comme envoyé spécial pour
le conflit du Proche-Orient. Mitchell est une personnalité
politique très importante et remarquable que je connais
bien. Nous avons travaillé ensemble, et j’espère sincèrement
qu’il pourra contribuer positivement à ce dossier complexe
et difficile et pouvoir sortir du blocage dans lequel cette
région se trouve.
— De
nombreux observateurs ont estimé que dans son discours du
Caire, le président Obama n’a fait que présenter les grandes
lignes de la position traditionnelle américaine vis-à-vis du
conflit au Proche-Orient. Où situez-vous alors l’innovation
dans le plan américain ?
—
L’innovation, ou la grande différence par rapport au
gouvernement américain précédent, se trouve dans le fait
qu’on donne maintenant une claire emphase, et qu’on s’engage
à donner la priorité au traitement et à la recherche d’une
solution pour ce problème. Et Obama a fait cela en
s’exprimant avec une force étonnante et en utilisant une
tonalité très convaincante. Et je trouve cela extrêmement
important. J’ai senti récemment à Washington une très grande
détermination à résoudre ce problème et ils souhaitent faire
cela de manière collective, je veux dire par là, en
travaillant de manière très proche avec toutes les parties.
Ils veulent travailler avec l’Europe, les pays arabes et
avoir une solution qui s’encadre dans le contexte régional.
Obama est un homme relativement jeune, quelqu’un qui a
grandi dans un monde globalisé et qui perçoit très bien
comment les différentes questions mondiales peuvent être
liées les unes aux autres. Il a un esprit lucide et est
capable de faire une analyse claire et voir aussi les
conséquences de chaque scénario. Il veut parvenir à un monde
plus sûr et veut ouvrir un chemin qui le conduise à
celui-ci.
— Il
existe pourtant des obstacles concrets qui entravent toute
évolution dans le dossier israélo-palestinien, tels que la
présence du Likoud à la tête du gouvernent israélien. Qu’en
pensez-vous ?
— Il
faut certainement employer une très grande ténacité dans le
rapport avec les Israéliens. Il faut aussi faire pression
sur ce gouvernement et nous devons faire cela tous ensemble.
— Vous
avez visité Israël. Quelles conclusions faites-vous de vos
discussions avec les responsables de ce pays ?
—
Discuter avec les responsables israéliens en ce moment
s’avère être un peu difficile, car ils ont un gouvernement
qui est très compliqué. C’est un gouvernement de droite,
avec des équilibres internes très difficiles. Pour cette
raison, les débats et discussions ne sont pas faciles. Mais
les Israéliens doivent comprendre qu’ils doivent choisir
entre deux options. C’est-à-dire, participer, travailler et
contribuer à une résolution du conflit du Proche-Orient,
comme c’est le souhait de la majorité de la communauté
internationale, ou bien rester complètement isolés.
— Le
premier ministre israélien a proposé, lors de son discours
prononcé la semaine passée, son plan pour un règlement dans
la région. Quelle est votre réaction à ce sujet ?
— J’ai
écouté M. Netanyahu avec beaucoup d’attention et je pense
que le fait qu’il accepte la solution de deux Etats est un
pas dans la bonne direction. D’autres questions importantes
ont aussi été abordées dans son discours, mais je pense que
pour le moment, qu’il les laisse pour une phase ultérieure
des négociations entre les deux parties.
— Vous
avez rencontré au Liban un député du Hezbollah. Y a-t-il
dans cette attitude de votre part une nouvelle disposition
de l’Europe d’ouvrir le dialogue avec une organisation que
vous avez évité de rencontrer les années passées ?
— Cela
veut uniquement dire que j’ai visité un pays où une élection
venait d’avoir lieu et je pense que cela a certainement été
un très grand succès. Pour cette raison, je voulais
transmettre un message à tous les partis politiques du Liban
et rencontrer les leaders des grands blocs représentés au
Parlement, pour leur dire que nous, les pays européens, qui
sommes très engagés sur les plans économique et politique
dans ce pays, — nous avons des rapports privilégiés et des
relations institutionnelles avec les pays de la Méditerranée
et avons une présence sur place à travers la Finul —
souhaitons vivement que ce pays progresse vers un plus grand
équilibre et une stabilité et puisse tourner la page des
événements passés. Il est vrai que cela ne sera pas très
facile, mais il y a de nombreux acteurs sur la scène
libanaise qui essayent d’aller dans cette direction. Et cela
veut dire pourvoir avoir une majorité consensuelle au
Parlement, qui ne donne à personne le droit de poser un
veto, ce qui rendrait le gouvernement incapable de
fonctionner normalement.
—
L’Europe avait cependant eu dans le passé des restrictions à
l’égard des contacts avec le Hezbollah …
— Non,
nous traitons avec eux (le Hezbollah) dans le cadre de leur
présence politique au sein du Parlement libanais. Il s’agit
d’un parti politique parmi d’autres, au Liban, et nous avons
eu avec eux le même contact et transmis le même message
qu’aux autres. Cela ne veut pas dire que nous allons parler
avec eux tous les jours.
—
Comptez-vous aussi ouvrir un canal de contact ou de dialogue
avec d’autres parties dans la région comme le Hamas en
Palestine ?
— Pour
l’instant, nous maintenons les positions du Quartette
international sur le Proche-Orient que nous avons défendues
jusqu’à présent, mais s’il y aura des changements à faire,
nous ferons des changements …
— Qu’en
est-il alors de la Syrie ? Comment voyez-vous son inclusion
dans cette nouvelle dynamique de la région ?
— Nous
avons toujours pensé que ce processus a surtout une nature
inclusive. Donc, il faut dire que tous les volets du conflit
israélo-arabe doivent avancer. Et le volet Syrie est
certainement essentiel pour cette région et doit, lui aussi,
évidemment connaître une évolution. Tout ce que nous
espérons c’est de pouvoir déclencher cette dynamique. Au
cours des derniers temps, les contacts avec la Syrie se
faisaient par l’intermédiaire de la Turquie. J’espère que
cela pourra continuer à travers d’autres intermédiaires, ou
même pouvoir avoir lieu directement.
— De
nombreux analystes du monde arabe ont interprété le discours
du président Obama au Caire comme n’étant pas suffisamment
axé sur les questions de la démocratie et de la défense du
droit de l’Homme. Certains ont même pensé qu’il s’agit d’un
pas en arrière vis-à-vis de l’engagement envers ces
principes. Qu’en pensez-vous ?
— Non,
je ne le pense pas du tout. Les Etats-Unis et l’Europe
restent profondément engagés aux principes de la démocratie
et du respect des droits de l’Homme dans toutes les parties
du monde, notamment dans le monde arabe et musulman.
Seulement, nous avons appris, à travers nos expériences
passées, qu’il vaut mieux peut-être ne pas imposer quoi que
ce soit, pour ne pas avoir des réactions adverses.
— Et
comment l’Europe se place-t-elle donc dans cette logique ?
Avez-vous une politique qui conditionne la coopération aux
évolutions démocratiques et au respect des droits de l’Homme
dans cette région ?
— Dans
le cadre du Processus de Barcelone et de l’Union pour la
Méditerranée, nous avons des engagements clairs, non
seulement dans le cadre des relations économiques et
commerciales, mais aussi aux niveaux politique et culturel.
Je suis moi-même un démocrate, respectueux des valeurs
démocratiques. Je comprends que l’exercice de la démocratie
puisse être un peu différent d’un pays à l’autre, mais je
sais aussi que certaines valeurs telles que l’Etat de droit
et le respect des libertés fondamentales sont, dans mon
esprit, universelles.
Propos recueillis par Randa Achmawi