Al-Ahram Hebdo, Visages | Charmes fusionnels
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 Semaine du 20 au 26 mai 2009, numéro 767

 

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Visages

Professeur de chant au Conservatoire de Beyrouth, Rima Kcheich donne sa version des chants traditionnels. Sur scène, elle se révèle être une femme de son époque.

Charmes fusionnels

Dans la nuit d’encre une voix s’élève. Tendu comme un arc et souple comme un cuir tanné, le ruban vocal de Rima Kcheich virevolte, nu et a capella devant l’auditoire subjugué du théâtre Al-Guéneina (parc Al-Azhar). La chanteuse libanaise, qui a plus d’une corde vocale et vibrante à son arc musical, a été présentée pour la première fois en Egypte avec son duo qui fusionne contrebasse jazzy et voix classique arabe. Elle est accompagnée sur scène par l’excellent contrebassiste hollandais Tony Overwater, un homme à la longue silhouette ponctuée d’un casque de cheveux blonds, qui fond sur son instrument aux formes plantureuses comme un aigle sur sa proie. Le mariage inattendu, pour l’oreille néophyte, de ces sonorités rythmées qui puisent leur inspirations dans le parcours jazzy du musicien et de cette voix issue du plus pur répertoire classique de Rima Kcheich, a de quoi surprendre. Qu’est-ce qui a précipité ces deux styles musicaux aux antipodes l’un de l’autre à se fondre merveilleusement et à devenir un ? Tout simplement une rencontre, qui s’est déroulée il y a 10 ans. Un trio de jazz hollandais, invité à participer au festival de jazz de Beyrouth, insiste pour rencontrer une chanteuse classique. Rima Kcheich, vocaliste et professeur de chant classique arabe au Conservatoire de Beyrouth, est contactée et invitée à faire une improvisation avec ces musiciens nordiques. Elle raconte cette rencontre, en toute simplicité : « On est resté une trentaine de minutes à jouer, à improviser une fusion sur une chanson de Sayed Darwich … A l’issue de cette improvisation, nous avons échangé nos contacts et quelques semaines plus tard, ils m’ont invitée ainsi que deux de mes musiciens iraqiens à participer à leur tournée ». Le premier album qui scelle l’union de ces influences musicales d’Orient et d’Occident a vu le jour en 2001, sous l’appellation Orient-express. « Cet album est un enregistrement live de notre quatrième concert ensemble, à l’occasion d’un festival de World music en Hollande », raconte-t-elle, en insistant sur le fait que l’enregistrement est intervenu, alors qu’ils ne s’étaient produits en concert que trois fois auparavant. Le public est sous le charme, et la collaboration de ces artistes venus de tous horizons s’inscrit sous les meilleurs auspices. Mais il faut remonter des années en arrière pendant la petite enfance de Rima pour comprendre cette passionnée de musique arabe, cette mordue des quarts de ton. Pour relater ces moments déterminants de son enfance, Rima ouvre grand ses yeux marrons et laisse échapper un beau sourire : « J’avais 9 ans quand mes parents ont été conscients de mon potentiel artistique. Mon père m’a inscrit au Conservatoire de Beyrouth en formation de chant classique et c’est lui qui a posé ma candidature à un show télévisé à la recherche de jeunes talents ». Elle poursuit, son sourire s’élargissant progressivement : « A 10 ans, j’ai rejoint la chorale de Beyrouth, dirigée par le maestro Sélim Sahab en tant que soliste classique. Rien de tout cela n’aurait été possible sans les encouragements constants de mes parents. J’ai eu beaucoup de chance d’être soutenue dans ma famille », poursuit la jeune femme, rêveuse. Elle affirme haut et fort qu’elle ne s’est jamais imaginée faire autre chose. « J’ai bien eu une expérience de 5 ans à la télévision libanaise, raconte-t-elle, mais ce métier ne me correspondait pas. Je trouvais bien plus intelligent de poursuivre sur une profession pour laquelle je suis douée », explique Rima. Depuis 10 ans, elle enseigne au Conservatoire de Beyrouth, et chante des chansons du répertoire d’Oum Kalthoum, de Fairouz et de Mohamad Abdel-Wahab lors de concerts qu’elle donne, accompagnée d’un orchestre classique. Elle travaille aussi de concert avec le musicien américo-palestinien Simon Shahine. « Il joue du violon et du oud, et nous faisons des tournées aux Etats-Unis de musique traditionnelle arabe », raconte la jeune femme qui ajoute, mutine : « Je suis une chanteuse full-time ! ». C’est avec une admiration sans feinte qu’elle parle des grands maîtres de la chanson arabe classique cités plus haut, et explique qu’elle ne pense pas qu’« on puisse aller au-delà dans le génie de l’interprétation, c’est pour cela que ma version de ces chants traditionnels est empreinte de modernité. Car même si le chant traditionnel est ma spécialité, je suis une jeune femme appartenant à mon époque ».

Lorsqu’elle pose sa voix somptueuse sur un ensemble classique, elle attire essentiellement un public âgé, qui baigne toujours dans cette grande tradition musicale. « Ce n’est pas évident pour une oreille jeune de décoder la beauté qui habite ces chansons traditionnelles. Mes élèves, en particulier, se montrent récalcitrants à la première écoute, puis je leur chante la chanson et là ils me disent : oui, on aime ! ». Elle relate cette anecdote pour insister sur le décalage qui existe entre cette jeune génération et le répertoire classique, et sa volonté de rendre accessible cette poésie chantée à des publics plus jeunes. « C’est aussi ce qui m’a conforté dans cette fusion avec les musiciens de jazz, l’attraction d’un public beaucoup plus jeune à qui je peux léguer un héritage sans être bloquée par un conflit générationnel », raconte la chanteuse, la crinière couleur miel frôlant ses épaules. En s’esclaffant, elle raconte qu’un jour un homme âgé habitué de ses concerts classiques la croise et lui demande : « Qu’est-ce qui vous a pris de mettre de la batterie sur du Sayed Darwich ! Ils vous ont forcé, c’est ça ? », a poursuivi le vieil homme, mi-scandalisé mi-ahuri. Elle confesse que cette fusion jazzo-orientale n’a pas été du goût de son public classique, attaché à la tradition et scrupuleux dans son respect.

Le duo contrebasse-voix classique est un projet plus récent, puisqu’ils n’ont fait que trois concerts à ce jour : un à Beyrouth, un au Bahreïn et un au Caire. « La principale difficulté est d’adapter une grande chanson traditionnelle arabe en un format jazz, sans en écorcher la beauté ni en perdre le sens », explique la chanteuse, fort concentrée. « C’est très délicat car la moindre maladresse risque de ruiner la chanson …, il faut donc user de subtilité et de finesse, deux qualités que je possède grâce à mon éducation traditionnelle ». Les deux artistes, sur scène, contournent avec aisance l’écueil d’une fusion artificielle qui dénaturerait l’essence du jazz et le chant classique grâce à un sens intuitif très poussé. « Tony et moi, nous nous rejoignons sur un terrain commun, sans perdre notre identité musicale. Il n’essaye pas de jouer de la musique arabe et je ne suis pas une chanteuse de jazz », explique-t-elle. Le live Orient-express, sorti en 2001, a permis un nouvel arrangement musical de certaines chansons d’Asmahane, de Fairouz et d’Oum Kalthoum … Rima s’est même procuré les paroles en arabe d’ « Isobel », une chanson de la chanteuse islandaise Bjork.

Son second album, Yallalali, sorti en 2006, fait la fierté de Rima qui a porté le projet de cet album sur ses minces épaules pendant un an et demi : « Je l’ai financé, enregistré, mixé, me suis occupée du design de la pochette … Bref, Yallalali est mon bébé, et je continue à l’aimer très fort aujourd’hui », dit-elle, très fière. En juin dernier, est sorti Falak (orbite), le dernier album de Rima Kcheich et ses musiciens de jazz hollandais, dans lequel elle a inclus 6 nouveaux morceaux de son répertoire personnel et 3 anciennes chansons live. Elle travaille en ce moment à la préparation d’un nouvel album, et rêve d’un concert au Liban en juin prochain. « Mais il y aura des élections à ce moment-là, alors ce projet reste très incertain », conclut la chanteuse, une pointe d’amertume dans la voix.

Louise Sarant

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Jalons

Années 80 : Soliste au sein de la chorale de Beyrouth.

Depuis 10 ans : Professeur de chant arabe au Conservatoire de Beyrouth.

2001 : Premier album live Orient-express.

2006 : Second album Yallalali.

2008 : Troisième album Falak.

 

 

 




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