Professeur de chant au Conservatoire de Beyrouth,
Rima Kcheich donne sa
version des chants traditionnels. Sur scène, elle se révèle
être une femme de son époque.
Charmes fusionnels
Dans la
nuit d’encre une voix s’élève. Tendu comme un arc et souple
comme un cuir tanné, le ruban vocal de Rima Kcheich
virevolte, nu et a capella devant l’auditoire subjugué du
théâtre Al-Guéneina (parc Al-Azhar). La chanteuse libanaise,
qui a plus d’une corde vocale et vibrante à son arc musical,
a été présentée pour la première fois en Egypte avec son duo
qui fusionne contrebasse jazzy et voix classique arabe. Elle
est accompagnée sur scène par l’excellent contrebassiste
hollandais Tony Overwater, un homme à la longue silhouette
ponctuée d’un casque de cheveux blonds, qui fond sur son
instrument aux formes plantureuses comme un aigle sur sa
proie. Le mariage inattendu, pour l’oreille néophyte, de ces
sonorités rythmées qui puisent leur inspirations dans le
parcours jazzy du musicien et de cette voix issue du plus
pur répertoire classique de Rima Kcheich, a de quoi
surprendre. Qu’est-ce qui a précipité ces deux styles
musicaux aux antipodes l’un de l’autre à se fondre
merveilleusement et à devenir un ? Tout simplement une
rencontre, qui s’est déroulée il y a 10 ans. Un trio de jazz
hollandais, invité à participer au festival de jazz de
Beyrouth, insiste pour rencontrer une chanteuse classique.
Rima Kcheich, vocaliste et professeur de chant classique
arabe au Conservatoire de Beyrouth, est contactée et invitée
à faire une improvisation avec ces musiciens nordiques. Elle
raconte cette rencontre, en toute simplicité : « On est
resté une trentaine de minutes à jouer, à improviser une
fusion sur une chanson de Sayed Darwich … A l’issue de cette
improvisation, nous avons échangé nos contacts et quelques
semaines plus tard, ils m’ont invitée ainsi que deux de mes
musiciens iraqiens à participer à leur tournée ». Le premier
album qui scelle l’union de ces influences musicales
d’Orient et d’Occident a vu le jour en 2001, sous
l’appellation Orient-express. « Cet album est un
enregistrement live de notre quatrième concert ensemble, à
l’occasion d’un festival de World music en Hollande »,
raconte-t-elle, en insistant sur le fait que
l’enregistrement est intervenu, alors qu’ils ne s’étaient
produits en concert que trois fois auparavant. Le public est
sous le charme, et la collaboration de ces artistes venus de
tous horizons s’inscrit sous les meilleurs auspices. Mais il
faut remonter des années en arrière pendant la petite
enfance de Rima pour comprendre cette passionnée de musique
arabe, cette mordue des quarts de ton. Pour relater ces
moments déterminants de son enfance, Rima ouvre grand ses
yeux marrons et laisse échapper un beau sourire : « J’avais
9 ans quand mes parents ont été conscients de mon potentiel
artistique. Mon père m’a inscrit au Conservatoire de
Beyrouth en formation de chant classique et c’est lui qui a
posé ma candidature à un show télévisé à la recherche de
jeunes talents ». Elle poursuit, son sourire s’élargissant
progressivement : « A 10 ans, j’ai rejoint la chorale de
Beyrouth, dirigée par le maestro Sélim Sahab en tant que
soliste classique. Rien de tout cela n’aurait été possible
sans les encouragements constants de mes parents. J’ai eu
beaucoup de chance d’être soutenue dans ma famille »,
poursuit la jeune femme, rêveuse. Elle affirme haut et fort
qu’elle ne s’est jamais imaginée faire autre chose. « J’ai
bien eu une expérience de 5 ans à la télévision libanaise,
raconte-t-elle, mais ce métier ne me correspondait pas. Je
trouvais bien plus intelligent de poursuivre sur une
profession pour laquelle je suis douée », explique Rima.
Depuis 10 ans, elle enseigne au Conservatoire de Beyrouth,
et chante des chansons du répertoire d’Oum Kalthoum, de
Fairouz et de Mohamad Abdel-Wahab lors de concerts qu’elle
donne, accompagnée d’un orchestre classique. Elle travaille
aussi de concert avec le musicien américo-palestinien Simon
Shahine. « Il joue du violon et du oud, et nous faisons des
tournées aux Etats-Unis de musique traditionnelle arabe »,
raconte la jeune femme qui ajoute, mutine : « Je suis une
chanteuse full-time ! ». C’est avec une admiration sans
feinte qu’elle parle des grands maîtres de la chanson arabe
classique cités plus haut, et explique qu’elle ne pense pas
qu’« on puisse aller au-delà dans le génie de
l’interprétation, c’est pour cela que ma version de ces
chants traditionnels est empreinte de modernité. Car même si
le chant traditionnel est ma spécialité, je suis une jeune
femme appartenant à mon époque ».
Lorsqu’elle pose sa voix somptueuse sur un ensemble
classique, elle attire essentiellement un public âgé, qui
baigne toujours dans cette grande tradition musicale. « Ce
n’est pas évident pour une oreille jeune de décoder la
beauté qui habite ces chansons traditionnelles. Mes élèves,
en particulier, se montrent récalcitrants à la première
écoute, puis je leur chante la chanson et là ils me disent :
oui, on aime ! ». Elle relate cette anecdote pour insister
sur le décalage qui existe entre cette jeune génération et
le répertoire classique, et sa volonté de rendre accessible
cette poésie chantée à des publics plus jeunes. « C’est
aussi ce qui m’a conforté dans cette fusion avec les
musiciens de jazz, l’attraction d’un public beaucoup plus
jeune à qui je peux léguer un héritage sans être bloquée par
un conflit générationnel », raconte la chanteuse, la
crinière couleur miel frôlant ses épaules. En s’esclaffant,
elle raconte qu’un jour un homme âgé habitué de ses concerts
classiques la croise et lui demande : « Qu’est-ce qui vous a
pris de mettre de la batterie sur du Sayed Darwich ! Ils
vous ont forcé, c’est ça ? », a poursuivi le vieil homme,
mi-scandalisé mi-ahuri. Elle confesse que cette fusion
jazzo-orientale n’a pas été du goût de son public classique,
attaché à la tradition et scrupuleux dans son respect.
Le duo
contrebasse-voix classique est un projet plus récent,
puisqu’ils n’ont fait que trois concerts à ce jour : un à
Beyrouth, un au Bahreïn et un au Caire. « La principale
difficulté est d’adapter une grande chanson traditionnelle
arabe en un format jazz, sans en écorcher la beauté ni en
perdre le sens », explique la chanteuse, fort concentrée. «
C’est très délicat car la moindre maladresse risque de
ruiner la chanson …, il faut donc user de subtilité et de
finesse, deux qualités que je possède grâce à mon éducation
traditionnelle ». Les deux artistes, sur scène, contournent
avec aisance l’écueil d’une fusion artificielle qui
dénaturerait l’essence du jazz et le chant classique grâce à
un sens intuitif très poussé. « Tony et moi, nous nous
rejoignons sur un terrain commun, sans perdre notre identité
musicale. Il n’essaye pas de jouer de la musique arabe et je
ne suis pas une chanteuse de jazz », explique-t-elle. Le
live Orient-express, sorti en 2001, a permis un nouvel
arrangement musical de certaines chansons d’Asmahane, de
Fairouz et d’Oum Kalthoum … Rima s’est même procuré les
paroles en arabe d’ « Isobel », une chanson de la chanteuse
islandaise Bjork.
Son
second album, Yallalali, sorti en 2006, fait la fierté de
Rima qui a porté le projet de cet album sur ses minces
épaules pendant un an et demi : « Je l’ai financé,
enregistré, mixé, me suis occupée du design de la pochette …
Bref, Yallalali est mon bébé, et je continue à l’aimer très
fort aujourd’hui », dit-elle, très fière. En juin dernier,
est sorti Falak (orbite), le dernier album de Rima Kcheich
et ses musiciens de jazz hollandais, dans lequel elle a
inclus 6 nouveaux morceaux de son répertoire personnel et 3
anciennes chansons live. Elle travaille en ce moment à la
préparation d’un nouvel album, et rêve d’un concert au Liban
en juin prochain. « Mais il y aura des élections à ce
moment-là, alors ce projet reste très incertain », conclut
la chanteuse, une pointe d’amertume dans la voix.
Louise Sarant