Couture.
Sur les ruines du passé, le métier de tailleur tente
difficilement de survivre. L’invasion du prêt-à-porter, le
manque de clientèle et le mauvais goût menacent ce métier en
voie d’extinction. Tournée dans plusieurs ateliers de
l’élégance.
Les
doigts magiques vieillissent
Il
essaie de survivre malgré les remous. Les bouts de tissus
qui s’accumulent dans son petit atelier ne sont que les
vestiges d’une longue carrière de 60 ans. Un mètre à mesurer
autour du cou, une paire de ciseaux qui ne le quitte jamais,
ses doigts magiques travaillent avec souplesse et habileté.
Des rides profondes marquent le visage du vieux tailleur qui
s’obstine encore à travailler. Ali Abdel-Rahmane, 74 ans, a
appris les secrets de ce métier en déclin en travaillant
chez des tailleurs étrangers. Plus tard, il s’installera à
son compte. A la rue Emadeddine, il a ouvert son atelier
entouré de 20 autres tailleurs installés au même endroit.
Depuis, dans cette rue, le décor a changé. Nombreux sont les
ateliers qui ont fermé leurs portes. « J’ai vécu l’âge d’or
de ce métier. Je suis un spécialiste des vestes afranguis (à
la française). J’ai même confectionné des costumes pour des
stars très connues. L’acteur Emad Hamdi, jeune premier du
cinéma égyptien des années 1940 et 50, a été mon client »,
explique-t-il. Il se tait un moment puis poursuit : « Fini
le temps où le fonctionnaire enfilait sa veste pour se
rendre au café du coin ». Ses souvenirs rejaillissent. Il
parle avec nostalgie de l’époque où les Egyptiens
attachaient de l’importance à leur allure. « Le rythme
accéléré de la vie, l’esprit chaotique et la culture du
fast-food ont tout balayé. Un costume confectionné par un
tailleur n’a plus de valeur comme autrefois », dit-il avec
déception. En effet, le prêt-à-porter a inondé le marché.
Une tendance qui ne cesse de gagner du terrain, à tel point
que les couturiers ont été contraints de quitter les anciens
quartiers résidentiels de la capitale : Héliopolis, centre-ville,
Garden City, etc. « Je vis aujourd’hui grâce à de petits
travaux de raccommodage, de stoppage, de quelques retouches
et ourlets. Sinon, j’aurai fermé ma boutique depuis
longtemps, car j’ai perdu la majorité de ma clientèle »,
justifie Abdel-Rahmane.
Nostalgie de la belle époque
Une
situation qui semble aussi toucher tous ceux qui pratiquent
ce métier. De la rue Emadeddine à la rue Qasr Al-Aïni, tous
partagent les mêmes soucis. Derrière les vitres de sa
boutique qui date de 1948, Morcheidi semble vivre dans un
monde qui lui est étranger. Il parle avec nostalgie du temps
des pachas, des hanems de Garden City, le quartier où il
travaillait. Une époque où les couturiers grecs faisaient
concurrence aux juifs et arméniens pour créer des modèles
exclusifs afin de satisfaire une clientèle exigeante et au
goût raffiné. « Jadis, l’Egypte était la terre de la mode.
La rue égyptienne était un défilé à la fois d’élégance et de
raffinement, y compris dans les manières. Aujourd’hui, c’est
la culture du troupeau qui a pris le dessus. On ne distingue
plus les uns des autres. Les modèles sont tous les mêmes et
manquent de créativité », poursuit Morcheidi qui s’étonne de
voir des gens porter des vêtements importés de Chine, de
mauvaise qualité et mauvais goût. « Aujourd’hui, les
Egyptiens ne pensent qu’à manger et boire », poursuit
Morcheidi qui s’est donné corps et âme à ce métier qui lui a
affaibli la vue.
La
situation est bien plus compliquée pour les tailleurs pour
dames. Dans un studio d’une pièce situé au centre-ville,
Hussein, 55 ans, tourne avec sa machine à coudre le film de
ses souvenirs. Il avait 10 ans lorsqu’il a commencé à
s’initier au métier de son beau-père. Le vieil immeuble où
il est installé a connu des moments de gloire. C’est là où a
eu lieu le tournage de beaucoup de films, à l’exemple de La
anam (je ne dors plus), avec la star Faten Hamama. Ce fut
l’occasion pour Hussein de tisser des relations avec l’élite
du monde artistique et culturel. Dans cet atelier, rien n’a
changé après la mort du grand osta (patron), à part les
fissures qui sont de plus en plus apparentes sur les murs.
Les patrons de couture qu’utilisent Hussein représentent
toute sa fortune. Lorsqu’il fait un modèle de robe, elle est
parfaite et bien mesurée. Hussein a débuté sa carrière comme
sabi (apprenti). Sa tâche était de ramasser les bouts de
tissus.
« Par la
suite, j’ai commencé à coudre les jupes, le modèle le plus
simple. Puis je me suis attaqué aux robes. J’avais beaucoup
de patience et une volonté réelle d’apprendre, car à
l’époque c’était un métier d’avenir ».
Couture,
je te rejette
«
Aujourd’hui, la situation n’est plus la même. Les jeunes ne
veulent plus s’initier à la couture et notre métier est
réellement en déclin », commente osta Hussein. Et d’ajouter
: « Je fais la chemise à 30 L.E., sans compter le prix du
tissu qui me revient à 30 L.E. Le client préfère encore
acheter du prêt-à-porter, car il peut avoir ce même article
à 50 L.E. et dans n’importe quelle boutique. J’ai du mal à
payer le loyer de mon atelier, à subvenir aux besoins de ma
famille. Je n’ai même pas les moyens de recruter un apprenti
». Et ce n’est pas tout. Hussein estime que son travail est
délicat. Il s’agit du corps de la femme considéré
aujourd’hui dans notre société comme un tabou. « Comment
s’assurer que le gamin chargé de prendre les mesures va bien
se comporter avec les dames, alors que les cas de
harcèlement ne cessent d’augmenter. Je veux à tout prix
éviter ce casse-tête », confie Hussein.
Bienvenue chez Saïd Jiba
Saïd, 63
ans, partage cet avis. Son petit atelier situé à Héliopolis
a perdu sa bonne clientèle au fil des ans. Il a imposé des
règles strictes au travail et a fait partir plusieurs sabi
qui ne respectent pas les normes qu’il a imposées ou qui
sont incompétents. Bel homme, malgré son âge, Saïd confie
n’avoir jamais touché au corps d’une femme pour que son
argent soit halal (licite). Il demande à ses clientes, moins
nombreuses aujourd’hui, de lui ramener une jupe ou un
pantalon pour avoir les mesures. Et si la cliente s’étonne,
il lui demande d’aller ailleurs. Saïd se contente seulement
de confectionner des jupes et des pantalons, car, d’après
lui, les robes demandent de la précision au niveau de la
poitrine.
« Après
mon iltizam (une fervente piété), beaucoup de mes anciennes
clientes m’ont quitté. Néanmoins, je garde encore
quelques-unes qui respectent le système de mon travail et
sont convaincues de mes arguments. Elles acceptent en
sachant qu’elles vont attendre », avance Saïd, connu dans le
quartier sous le nom de Saïd Jiba (jupe), le type de modèle
qu’il confectionne le plus.
Entre
l’invasion du prêt-à-porter, le manque de clientèle et la
quête d’un gain licite, d’autres n’arrivent même pas à
joindre les deux bouts, pas même de s’acquitter du loyer de
leurs ateliers. Fatma, 75 ans, affirme qu’elle ne sait rien
faire d’autre que coudre. « A mon âge, je ne peux pas
apprendre un autre métier », dit Fatma. Elle fait le tour
des familles qui la connaissent. Elle passe la journée en
leur compagnie. Elle se sent à l’aise, entourée de gens qui
connaissent sa valeur. Des gens qui autrefois ont partagé
avec elle des moments heureux. Des femmes à qui elle a
préparé leurs trousseaux de mariage et confectionné les
robes de mariée. C’est grâce à ces dames qu’elle gagne
aujourd’hui sa vie. Et même si sa vue a faibli, elle
continue de faire de petits travaux comme faire un ourlet,
rafistoler un vieux manteau, allonger une robe.
Des
conditions de travail difficiles qui ont poussé certains
tailleurs à suivre une formation pour répondre aux mutations
sociales. Gamal, 55 ans, a versé une grosse somme pour
apprendre la haute couture. Il n’a pas hésité à travailler
comme apprenti chez un tailleur plus expérimenté, et a même
essuyé quelques engueulades pour avoir abîmé des tissus.
Mais il a résisté. Son atelier est devenu la destination de
nombreuses dames et sa femme lui sert d’assistante. Elle
prend les mesures des clientes. Pour lui, confectionner des
robes de soirée est bien plus rentable. Il en fait même pour
les femmes voilées en ajoutant ses propres touches. Il
relève un décolleté profond, ajoute des manches à une robe à
bretelles ou peut rallonger une jupe mini. Traditions
exigent … .
Dina
Darwich