Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Les doigts magiques vieillissent
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 Semaine du 20 au 26 mai 2009, numéro 767

 

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Nulle part ailleurs

Couture. Sur les ruines du passé, le métier de tailleur tente difficilement de survivre. L’invasion du prêt-à-porter, le manque de clientèle et le mauvais goût menacent ce métier en voie d’extinction. Tournée dans plusieurs ateliers de l’élégance.

Les doigts magiques vieillissent

Il essaie de survivre malgré les remous. Les bouts de tissus qui s’accumulent dans son petit atelier ne sont que les vestiges d’une longue carrière de 60 ans. Un mètre à mesurer autour du cou, une paire de ciseaux qui ne le quitte jamais, ses doigts magiques travaillent avec souplesse et habileté. Des rides profondes marquent le visage du vieux tailleur qui s’obstine encore à travailler. Ali Abdel-Rahmane, 74 ans, a appris les secrets de ce métier en déclin en travaillant chez des tailleurs étrangers. Plus tard, il s’installera à son compte. A la rue Emadeddine, il a ouvert son atelier entouré de 20 autres tailleurs installés au même endroit. Depuis, dans cette rue, le décor a changé. Nombreux sont les ateliers qui ont fermé leurs portes. « J’ai vécu l’âge d’or de ce métier. Je suis un spécialiste des vestes afranguis (à la française). J’ai même confectionné des costumes pour des stars très connues. L’acteur Emad Hamdi, jeune premier du cinéma égyptien des années 1940 et 50, a été mon client », explique-t-il. Il se tait un moment puis poursuit : « Fini le temps où le fonctionnaire enfilait sa veste pour se rendre au café du coin ». Ses souvenirs rejaillissent. Il parle avec nostalgie de l’époque où les Egyptiens attachaient de l’importance à leur allure. « Le rythme accéléré de la vie, l’esprit chaotique et la culture du fast-food ont tout balayé. Un costume confectionné par un tailleur n’a plus de valeur comme autrefois », dit-il avec déception. En effet, le prêt-à-porter a inondé le marché. Une tendance qui ne cesse de gagner du terrain, à tel point que les couturiers ont été contraints de quitter les anciens quartiers résidentiels de la capitale : Héliopolis, centre-ville, Garden City, etc. « Je vis aujourd’hui grâce à de petits travaux de raccommodage, de stoppage, de quelques retouches et ourlets. Sinon, j’aurai fermé ma boutique depuis longtemps, car j’ai perdu la majorité de ma clientèle », justifie Abdel-Rahmane.

Nostalgie de la belle époque

Une situation qui semble aussi toucher tous ceux qui pratiquent ce métier. De la rue Emadeddine à la rue Qasr Al-Aïni, tous partagent les mêmes soucis. Derrière les vitres de sa boutique qui date de 1948, Morcheidi semble vivre dans un monde qui lui est étranger. Il parle avec nostalgie du temps des pachas, des hanems de Garden City, le quartier où il travaillait. Une époque où les couturiers grecs faisaient concurrence aux juifs et arméniens pour créer des modèles exclusifs afin de satisfaire une clientèle exigeante et au goût raffiné. « Jadis, l’Egypte était la terre de la mode. La rue égyptienne était un défilé à la fois d’élégance et de raffinement, y compris dans les manières. Aujourd’hui, c’est la culture du troupeau qui a pris le dessus. On ne distingue plus les uns des autres. Les modèles sont tous les mêmes et manquent de créativité », poursuit Morcheidi qui s’étonne de voir des gens porter des vêtements importés de Chine, de mauvaise qualité et mauvais goût. « Aujourd’hui, les Egyptiens ne pensent qu’à manger et boire », poursuit Morcheidi qui s’est donné corps et âme à ce métier qui lui a affaibli la vue.

La situation est bien plus compliquée pour les tailleurs pour dames. Dans un studio d’une pièce situé au centre-ville, Hussein, 55 ans, tourne avec sa machine à coudre le film de ses souvenirs. Il avait 10 ans lorsqu’il a commencé à s’initier au métier de son beau-père. Le vieil immeuble où il est installé a connu des moments de gloire. C’est là où a eu lieu le tournage de beaucoup de films, à l’exemple de La anam (je ne dors plus), avec la star Faten Hamama. Ce fut l’occasion pour Hussein de tisser des relations avec l’élite du monde artistique et culturel. Dans cet atelier, rien n’a changé après la mort du grand osta (patron), à part les fissures qui sont de plus en plus apparentes sur les murs. Les patrons de couture qu’utilisent Hussein représentent toute sa fortune. Lorsqu’il fait un modèle de robe, elle est parfaite et bien mesurée. Hussein a débuté sa carrière comme sabi (apprenti). Sa tâche était de ramasser les bouts de tissus.

« Par la suite, j’ai commencé à coudre les jupes, le modèle le plus simple. Puis je me suis attaqué aux robes. J’avais beaucoup de patience et une volonté réelle d’apprendre, car à l’époque c’était un métier d’avenir ».

Couture, je te rejette

« Aujourd’hui, la situation n’est plus la même. Les jeunes ne veulent plus s’initier à la couture et notre métier est réellement en déclin », commente osta Hussein. Et d’ajouter : « Je fais la chemise à 30 L.E., sans compter le prix du tissu qui me revient à 30 L.E. Le client préfère encore acheter du prêt-à-porter, car il peut avoir ce même article à 50 L.E. et dans n’importe quelle boutique. J’ai du mal à payer le loyer de mon atelier, à subvenir aux besoins de ma famille. Je n’ai même pas les moyens de recruter un apprenti ». Et ce n’est pas tout. Hussein estime que son travail est délicat. Il s’agit du corps de la femme considéré aujourd’hui dans notre société comme un tabou. « Comment s’assurer que le gamin chargé de prendre les mesures va bien se comporter avec les dames, alors que les cas de harcèlement ne cessent d’augmenter. Je veux à tout prix éviter ce casse-tête », confie Hussein.

Bienvenue chez Saïd Jiba

Saïd, 63 ans, partage cet avis. Son petit atelier situé à Héliopolis a perdu sa bonne clientèle au fil des ans. Il a imposé des règles strictes au travail et a fait partir plusieurs sabi qui ne respectent pas les normes qu’il a imposées ou qui sont incompétents. Bel homme, malgré son âge, Saïd confie n’avoir jamais touché au corps d’une femme pour que son argent soit halal (licite). Il demande à ses clientes, moins nombreuses aujourd’hui, de lui ramener une jupe ou un pantalon pour avoir les mesures. Et si la cliente s’étonne, il lui demande d’aller ailleurs. Saïd se contente seulement de confectionner des jupes et des pantalons, car, d’après lui, les robes demandent de la précision au niveau de la poitrine.

« Après mon iltizam (une fervente piété), beaucoup de mes anciennes clientes m’ont quitté. Néanmoins, je garde encore quelques-unes qui respectent le système de mon travail et sont convaincues de mes arguments. Elles acceptent en sachant qu’elles vont attendre », avance Saïd, connu dans le quartier sous le nom de Saïd Jiba (jupe), le type de modèle qu’il confectionne le plus.

Entre l’invasion du prêt-à-porter, le manque de clientèle et la quête d’un gain licite, d’autres n’arrivent même pas à joindre les deux bouts, pas même de s’acquitter du loyer de leurs ateliers. Fatma, 75 ans, affirme qu’elle ne sait rien faire d’autre que coudre. « A mon âge, je ne peux pas apprendre un autre métier », dit Fatma. Elle fait le tour des familles qui la connaissent. Elle passe la journée en leur compagnie. Elle se sent à l’aise, entourée de gens qui connaissent sa valeur. Des gens qui autrefois ont partagé avec elle des moments heureux. Des femmes à qui elle a préparé leurs trousseaux de mariage et confectionné les robes de mariée. C’est grâce à ces dames qu’elle gagne aujourd’hui sa vie. Et même si sa vue a faibli, elle continue de faire de petits travaux comme faire un ourlet, rafistoler un vieux manteau, allonger une robe.

Des conditions de travail difficiles qui ont poussé certains tailleurs à suivre une formation pour répondre aux mutations sociales. Gamal, 55 ans, a versé une grosse somme pour apprendre la haute couture. Il n’a pas hésité à travailler comme apprenti chez un tailleur plus expérimenté, et a même essuyé quelques engueulades pour avoir abîmé des tissus. Mais il a résisté. Son atelier est devenu la destination de nombreuses dames et sa femme lui sert d’assistante. Elle prend les mesures des clientes. Pour lui, confectionner des robes de soirée est bien plus rentable. Il en fait même pour les femmes voilées en ajoutant ses propres touches. Il relève un décolleté profond, ajoute des manches à une robe à bretelles ou peut rallonger une jupe mini. Traditions exigent … .

Dina Darwich

 




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