Al-Ahram Hebdo, Littérature | Avant le coucher
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 20 au 26 mai 2009, numéro 767

 

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Littérature

La nouvelle de Abdel-Wahab Al-Aswany, Qobayl al-maghib, que nous publions ici, fait partie d’une anthologie de la nouvelle égyptienne traduite en italien et présentée à la Foire du livre de Turin. L’écrivain y reste attaché à son univers du sud retraçant subtilement une position au confluent des valeurs tribales et celles de la modernité.

Avant le coucher

Les tiges de la canne à sucre se mirent à bouger et son âne se rebiffa. La route était obscure bordée de champs de canne à sucre. Il fut surpris par la présence subite de deux hommes, debout devant lui. Ses talons se durcirent sur les deux côtés de l’âne qui tendit l’oreille et recula. Le plus petit de taille dirigea son fusil vers lui, alors que l’autre le portait sur l’épaule.

Le petit de taille dit sur un ton autoritaire : Descends.

D’une voix tremblante à cause de la vieillesse et de la surprise, il dit :

— C’est moi Issa Al-Khalafaoui, mon fils …

Le plus grand de taille rit d’un rire court qui lui sembla ironique :

— Nous avons l’honneur, monsieur.

— Vous n’êtes pas du pays ?

— Descends et donne l’argent.

Il descendit avec peine en demandant au plus petit :

— Vous êtes l’un des hommes de Abdel-Hadi ?

— Qui est-ce Abdel-Hadi ?

— Celui que vous nommez Hitler …

— Comment l’as-tu su ?

— Emmène-moi chez lui.

— Donne ton portefeuille sans trop discuter.

— Dites-lui votre oncle Issa Al-Khalafaoui voudrait vous voir.

Le plus court enfonça le fusil dans son épaule :

— Tu veux devenir un des nôtres ? Donne l’argent.

— Je n’ai rien.

— Menteur ! Nous t’avons vu ce matin tirer une vache au marché.

— Ah ! Mais ce n’était pas ma vache.

— Tu es un homme âgé, ne nous force pas à t’humilier.

— Dites à Hitler, ton oncle Issa Al-Khalafaoui voulait …

Le plus petit de taille le poussa en rouspétant :

— Donne l’argent sinon ce sera ton dernier jour.

Il vacilla si ce n’est qu’il fut épaulé par le grand homme. Sa main frêle et tremblotante se fourra dans sa poche et ressortit avec un énorme portefeuille brun. Certains de ses boutons étaient tombés laissant des trous à la place. Il le présenta au petit homme, alors qu’il était sur le point de sangloter :

— Dieu seul sait mon état.

Le plus court de taille posa le fusil sur son épaule et se mit à défaire les boutons du portefeuille. Il mit la main à l’intérieur puis le posa dans sa poche et s’adressa rudement à lui :

— Monte sur ton âne et que Dieu t’aide sur ton chemin …

— Emmenez-moi chez Hitler.

Le grand de taille le sermonna :

— Prends la route, il vaut mieux pour toi.

Difficilement, il monta sur le dos de son âne, alors que la voix du plus court se faisait vindicative :

— Si tu te retournes, une balle percera ton dos …

 

Il ne voyait, tandis que l’âne le menait par le chemin d’où le soleil avait disparu, que les visages de sa femme, de sa fille et de ses enfants qui l’entouraient, les bouches béantes. Il avait vendu la seule vache qu’il possédait après qu’elle eut perdu son lait, pour acheter celle de son voisin qui la proposait pour la vente après qu’elle eut mis bas. Maintenant, il n’avait obtenu aucune des deux. Comment seront ses jours à venir, alors que le lait est la principale denrée de la maison, au petit-déjeuner, au déjeuner et au dîner, le fromage, le petit lait, le beurre ? Ensuite, comment fera-t-il pour planter sa terre maintenant ? Ils se partageaient le travail avec son voisin ; il lui prêtait sa vache pour qu’il laboure sa terre et prenait la sienne lorsqu’il le faisait, lui. D’où provenait ce jour triste comme un jour sans pain ? Avait-il commis un acte qui aurait pu mettre Dieu en colère contre lui ?

— Oncle Issa …

Il entendit une voix derrière son dos. Il frotta ses talons sur les côtés de l’âne qui s’arrêta. Il se retourna et vit de ses faibles yeux, des fantômes qui lui faisaient signe :

— Viens.

Il resta debout, inquiet, un moment. La voix s’élevait :

— N’aie pas peur oncle Issa, le maître Hitler veut te voir.

Il se pencha vers l’avant, pressa sur le cou de l’âne avec compassion et l’âne se tourna. Lorsqu’il s’approcha, il vit les deux hommes. Le grand lui dit sur un ton amical :

— Suis-nous.

 

Il arriva vers un cercle plein d’herbe avec au centre un énorme sycomore aux branches touffues et en dessous il vit Abdel-Hadi avec son visage rond et souriant et son corps trapu. Il avait autour de la tête un châle doré. Autour de lui, quatre hommes buvaient du thé, leurs fusils posés contre le tronc de l’arbre. Abdel-Hadi s’avança, souriant, vers lui :

— Bienvenue, oncle Issa.

Il s’avança vers l’avant en s’aidant du cou de l’âne pour descendre. Les pas de Abdel-Hadi se firent plus larges et il posa sa paume sous ses aisselles pour l’aider à descendre. Il l’enlaça, sortit le portefeuille et le lui présenta :

—         Excuse-nous oncle Issa. Lorsqu’ils me dirent qu’ils l’avaient pris à un homme qui demandait après moi et lorsque je sus que c’était toi, je leur dis que nous devons beaucoup de choses à oncle Issa. Je n’oublierai pas les jours où mon frère et moi allions chez toi, aux champs aux moments de la récolte. A chaque fois, tu nous remplissais nos petits sacs de blé, de fèves, de dattes et on ne rentrait jamais les mains vides.

—         Les bienfaits de Dieu étaient nombreux en ces jours. C’est dommage que ces jours ne soient plus.

—         Certains propriétaires de champs se durcissaient à notre venue. Toi, tu rigolais et tu nous disais, bienvenue, les fils du défunt.

—         Ton père était vraiment un homme honorable.

—         Cela a-t-il eu le mérite de nous épargner que Métawalli hypothèque notre terre pour ensuite se moquer de mon père sur son lit de mort et lui faire signer des papiers de vente ?

—         Laisse à Dieu de le punir.

—         Il ne m’échappera pas, même s’il se cache dans le ventre des perdrix.

—         Ce sujet semble délicat maintenant après qu’il est devenu le chef du village.

—         Il a pensé m’avoir lorsqu’il est devenu le chef du village et il m’a inventé une sale histoire pour me mettre en prison …

Il fit signe aux gens qui l’entouraient :

— Je suis maintenant plus fort que lui, je vais lui couper la gorge. Que puis-je t’offrir oncle Issa ?

— Demandes pardon à Dieu.

— Je vais demander pardon à Dieu après avoir tué cet homme. Nous avons du thé lourd. Vas-y accompagne-nous.

— Merci. Je voudrais aller voir les enfants avant qu’ils ne soient pris.

— Prends une cigarette.

— Tu sais que je ne fume pas.

— J’ai un narguilé. Tu ne voudrais pas fumer un coup ? Assieds-toi et détends-toi.

— Je préfère partir maintenant, le soleil va se coucher.

— Nous t’accompagnons au village ?

— Dieu est mon seul gardien.

— Le chemin de la canne à sucre est obscur. J’ai peur que tu aies des ennuis. Hamdane, va avec Abdel-Karim et accompagne-le jusqu’au pont est.

 

Sa femme, sa fille et ses petits-enfants Saad, Zinate, Abdel-Ghaffour et Hamed l’entourèrent. Ils se rembrunissaient ou rigolaient selon le cours de l’histoire qu’il leur narrait. Puis tous en chœur levèrent les mains au ciel pour remercier Dieu de l’avoir sauvé et d’avoir sauvé la vache tant attendue.

Il sortit le portefeuille et étendit l’argent sur le paillasson. Ils se mirent à le compter ensemble et ne retrouvèrent que la moitié de la somme.

Traduction de Soheir Fahmi

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La nouvelle égyptienne à l’italienne

Parmi les grands événements pour l’Egypte, invitée d’honneur à la Foire du livre de Turin, figure la publication en langue italienne d’une anthologie de la nouvelle égyptienne qui regroupe 15 nouvelles de 15 écrivains contemporains. Cette première présentation en langue italienne est le fruit d’une collaboration entre l’Union des écrivains égyptiens et la maison d’édition italienne Valecia. Préfacée par Maria Louiza Albano, cette initiative revêt une importance majeure, non seulement pour son actualité ponctuelle au sein de la Foire du livre de Turin, mais surtout pour faire connaître l’art de la nouvelle égyptienne qui n’a pas encore pris sa juste valeur en comparaison avec le roman et avec la littérature arabe en général. Evitant les maîtres pionniers de la nouvelle qui ont été largement traduits en différentes langues tels Mohamad Taymour, Youssef Idriss ou Yehia Haqqi, l’anthologie présente les nouvellistes contemporains « que nous ne pouvons pas omettre » d’après Fouad Qandil, qui a été parmi le comité de sélection. Elle embrasse donc les maîtres contemporains comme Edouard Al-Kharrat (Garh maftouh ou une plaie encore ouverte) et Abdel-Wahab Al-Aswany (Qobayl al-maghib ou avant le coucher), la génération des années 1960 comme Bahaa Taher (Fi hadiqa gheir adeya ou dans un jardin qui sort de l’ordinaire), Mohamad Al-Bossati (Al-Guéwar al-aem ou le voisinage flottant) et Gamal Ghitani (Awsaf ou des traits), celle des années 1970 comme Salwa Bakr (Oumi al-aziza ou ma chère mère), Ibrahim Abdel-Méguid (Leïlet Angela ou la nuit d’Angela) et Saïd Al-Kafraoui (Guénahan li Ali ou deux ailes à Ali).

 

 

 




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