La
nouvelle de Abdel-Wahab Al-Aswany,
Qobayl al-maghib, que nous publions ici, fait partie d’une
anthologie de la nouvelle égyptienne traduite en italien et
présentée à la Foire du livre de Turin. L’écrivain y reste
attaché à son univers du sud retraçant subtilement une
position au confluent des valeurs tribales et celles de la
modernité.
Avant
le coucher
Les
tiges de la canne à sucre se mirent à bouger et son âne se
rebiffa. La route était obscure bordée de champs de canne à
sucre. Il fut surpris par la présence subite de deux hommes,
debout devant lui. Ses talons se durcirent sur les deux
côtés de l’âne qui tendit l’oreille et recula. Le plus petit
de taille dirigea son fusil vers lui, alors que l’autre le
portait sur l’épaule.
Le petit
de taille dit sur un ton autoritaire : Descends.
D’une
voix tremblante à cause de la vieillesse et de la surprise,
il dit :
— C’est
moi Issa Al-Khalafaoui, mon fils …
Le plus
grand de taille rit d’un rire court qui lui sembla ironique
:
— Nous
avons l’honneur, monsieur.
— Vous
n’êtes pas du pays ?
—
Descends et donne l’argent.
Il
descendit avec peine en demandant au plus petit :
— Vous
êtes l’un des hommes de Abdel-Hadi ?
— Qui
est-ce Abdel-Hadi ?
— Celui
que vous nommez Hitler …
—
Comment l’as-tu su ?
—
Emmène-moi chez lui.
— Donne
ton portefeuille sans trop discuter.
—
Dites-lui votre oncle Issa Al-Khalafaoui voudrait vous voir.
Le plus
court enfonça le fusil dans son épaule :
— Tu
veux devenir un des nôtres ? Donne l’argent.
— Je
n’ai rien.
—
Menteur ! Nous t’avons vu ce matin tirer une vache au marché.
— Ah !
Mais ce n’était pas ma vache.
— Tu es
un homme âgé, ne nous force pas à t’humilier.
— Dites
à Hitler, ton oncle Issa Al-Khalafaoui voulait …
Le plus
petit de taille le poussa en rouspétant :
— Donne
l’argent sinon ce sera ton dernier jour.
Il
vacilla si ce n’est qu’il fut épaulé par le grand homme. Sa
main frêle et tremblotante se fourra dans sa poche et
ressortit avec un énorme portefeuille brun. Certains de ses
boutons étaient tombés laissant des trous à la place. Il le
présenta au petit homme, alors qu’il était sur le point de
sangloter :
— Dieu
seul sait mon état.
Le plus
court de taille posa le fusil sur son épaule et se mit à
défaire les boutons du portefeuille. Il mit la main à
l’intérieur puis le posa dans sa poche et s’adressa rudement
à lui :
— Monte
sur ton âne et que Dieu t’aide sur ton chemin …
—
Emmenez-moi chez Hitler.
Le grand
de taille le sermonna :
— Prends
la route, il vaut mieux pour toi.
Difficilement, il monta sur le dos de son âne, alors que la
voix du plus court se faisait vindicative :
— Si tu
te retournes, une balle percera ton dos …
Il ne
voyait, tandis que l’âne le menait par le chemin d’où le
soleil avait disparu, que les visages de sa femme, de sa
fille et de ses enfants qui l’entouraient, les bouches
béantes. Il avait vendu la seule vache qu’il possédait après
qu’elle eut perdu son lait, pour acheter celle de son voisin
qui la proposait pour la vente après qu’elle eut mis bas.
Maintenant, il n’avait obtenu aucune des deux. Comment
seront ses jours à venir, alors que le lait est la
principale denrée de la maison, au petit-déjeuner, au
déjeuner et au dîner, le fromage, le petit lait, le beurre ?
Ensuite, comment fera-t-il pour planter sa terre maintenant
? Ils se partageaient le travail avec son voisin ; il lui
prêtait sa vache pour qu’il laboure sa terre et prenait la
sienne lorsqu’il le faisait, lui. D’où provenait ce jour
triste comme un jour sans pain ? Avait-il commis un acte qui
aurait pu mettre Dieu en colère contre lui ?
— Oncle
Issa …
Il
entendit une voix derrière son dos. Il frotta ses talons sur
les côtés de l’âne qui s’arrêta. Il se retourna et vit de
ses faibles yeux, des fantômes qui lui faisaient signe :
— Viens.
Il resta
debout, inquiet, un moment. La voix s’élevait :
— N’aie
pas peur oncle Issa, le maître Hitler veut te voir.
Il se
pencha vers l’avant, pressa sur le cou de l’âne avec
compassion et l’âne se tourna. Lorsqu’il s’approcha, il vit
les deux hommes. Le grand lui dit sur un ton amical :
—
Suis-nous.
Il
arriva vers un cercle plein d’herbe avec au centre un énorme
sycomore aux branches touffues et en dessous il vit
Abdel-Hadi avec son visage rond et souriant et son corps
trapu. Il avait autour de la tête un châle doré. Autour de
lui, quatre hommes buvaient du thé, leurs fusils posés
contre le tronc de l’arbre. Abdel-Hadi s’avança, souriant,
vers lui :
—
Bienvenue, oncle Issa.
Il
s’avança vers l’avant en s’aidant du cou de l’âne pour
descendre. Les pas de Abdel-Hadi se firent plus larges et il
posa sa paume sous ses aisselles pour l’aider à descendre.
Il l’enlaça, sortit le portefeuille et le lui présenta :
—
Excuse-nous oncle Issa. Lorsqu’ils me dirent qu’ils
l’avaient pris à un homme qui demandait après moi et lorsque
je sus que c’était toi, je leur dis que nous devons beaucoup
de choses à oncle Issa. Je n’oublierai pas les jours où mon
frère et moi allions chez toi, aux champs aux moments de la
récolte. A chaque fois, tu nous remplissais nos petits sacs
de blé, de fèves, de dattes et on ne rentrait jamais les
mains vides.
—
Les bienfaits de Dieu étaient nombreux en ces jours. C’est
dommage que ces jours ne soient plus.
—
Certains propriétaires de champs se durcissaient à notre
venue. Toi, tu rigolais et tu nous disais, bienvenue, les
fils du défunt.
—
Ton père était vraiment un homme honorable.
—
Cela a-t-il eu le mérite de nous épargner que Métawalli
hypothèque notre terre pour ensuite se moquer de mon père
sur son lit de mort et lui faire signer des papiers de vente
?
—
Laisse à Dieu de le punir.
—
Il ne m’échappera pas, même s’il se cache dans le ventre des
perdrix.
—
Ce sujet semble délicat maintenant après qu’il est devenu le
chef du village.
—
Il a pensé m’avoir lorsqu’il est devenu le chef du village
et il m’a inventé une sale histoire pour me mettre en prison
…
Il fit
signe aux gens qui l’entouraient :
— Je
suis maintenant plus fort que lui, je vais lui couper la
gorge. Que puis-je t’offrir oncle Issa ?
—
Demandes pardon à Dieu.
— Je
vais demander pardon à Dieu après avoir tué cet homme. Nous
avons du thé lourd. Vas-y accompagne-nous.
— Merci.
Je voudrais aller voir les enfants avant qu’ils ne soient
pris.
— Prends
une cigarette.
— Tu
sais que je ne fume pas.
— J’ai
un narguilé. Tu ne voudrais pas fumer un coup ? Assieds-toi
et détends-toi.
— Je
préfère partir maintenant, le soleil va se coucher.
— Nous
t’accompagnons au village ?
— Dieu
est mon seul gardien.
— Le
chemin de la canne à sucre est obscur. J’ai peur que tu aies
des ennuis. Hamdane, va avec Abdel-Karim et accompagne-le
jusqu’au pont est.
Sa
femme, sa fille et ses petits-enfants Saad, Zinate,
Abdel-Ghaffour et Hamed l’entourèrent. Ils se
rembrunissaient ou rigolaient selon le cours de l’histoire
qu’il leur narrait. Puis tous en chœur levèrent les mains au
ciel pour remercier Dieu de l’avoir sauvé et d’avoir sauvé
la vache tant attendue.
Il
sortit le portefeuille et étendit l’argent sur le paillasson.
Ils se mirent à le compter ensemble et ne retrouvèrent que
la moitié de la somme.
Traduction de Soheir Fahmi