Déchets.
Le
Centre d’études et de documentation économiques, juridiques
et sociales (CEDEJ) a tenu le 3 mai une table ronde sur leur
gestion en Egypte. Compte rendu.
Un
équilibre gagnant-gagnant est possible
Tout
le long de la table ronde, les intervenants s’accordèrent
sur le même constat : L’Egypte est un pays qui souffre de
ses déchets. Une triste réalité qui nuit autant à son image
touristique qu’à la vie de ses habitants. Les culpabilités
sont multiples, les uns ont évoqué le manque d’éducation des
Egyptiens qui ne se gênent pas pour lancer les déchets dans
la rue, d’autres ont accusé les zabbaline de ne ramasser que
ce qui les intéresse, d’autres encore critiquèrent les
entreprises étrangères de gestion des déchets qui ne
réalisent pas le travail pour lequel elles sont payées.
Les
intervenants ont cependant tous insisté pour préciser que
ces nombreux déchets produits chaque année au Caire sont une
immense source de richesse économique potentielle pour le
pays au-delà de la nuisance réelle qu’ils représentent pour
les habitants du Caire. Le Dr Shakinas El-Sheltawy a ainsi
déclaré que « le pays pourrait voir sa richesse décuplée
grâce à une bonne valorisation des déchets », étayant son
propos d’exemples locaux et internationaux. Plusieurs
expériences de valorisation des déchets verts, du papier et
du plastique ont d’ailleurs été présentées par des
entreprises, mais aussi des associations de zabbaline.
Autre
thème d’unanimité, la question de la santé. Le représentant
d’Onyx, filiale de Veolia à Alexandrie, a exposé les dangers
sanitaires que représentent les incinérations sauvages
d’ordures à proximité, voire dans les villes. Cancers et
maladies respiratoires sont directement liés à cette
pratique courante en Egypte. Les dangers de maladies
infectieuses ont été évoqués par Elhami Maghami (association
AHED) qui a repris les chiffres du ministère de la Santé :
79 % des Egyptiens sont porteurs du virus de l’hépatite C,
mettant directement en cause le problème des déchets.
Les
participants à la table ronde se sont aussi rencontrés sur
la nécessité d’accroître la sensibilisation et l’éducation
des citoyens. Une personne de l’audience a lancé un appel à
une défiscalisation des publicités à la télévision pour les
messages d’éducation environnementale. Le représentant de la
CCBA (Cairo Cleansing and Beautification Authority), Ahmad
Ali Ahmad, a même demandé qu’une campagne de sensibilisation
sous le patronage de Mme Suzanne Moubarak soit lancée pour
sensibiliser les Egyptiens à la propreté et aux menaces pour
la santé que peuvent représenter les ordures.
Une
série de critiques
Au-delà
des points d’unanimité, les désaccords d’intérêt et de
raisonnement n’ont cependant pas manqué au rendez-vous, dans
un débat qui est toujours resté très correct avec de très
rares haussements de ton. Placée sous le signe de la
discussion technique et scientifique, la table ronde a tenu
toutes ses promesses en la matière, puisque la rigueur a été
de mise. Cette cordialité n’a rien enlevé pourtant d’une
certaine âpreté dans le débat. Les entreprises privées ont
tout de suite essuyé une série de critiques. Les pouvoirs
publics, les premiers, reprochèrent aux entreprises d’avoir
été incapables d’améliorer la propreté de la ville, le
responsable de la CCBA lâchant sévèrement : « De 50 millions
de dollars, notre dépense propreté est passée à 350
millions, sans aucune amélioration probante ». Une remarque
qu’Elhami Maghami reprend à son compte quelques minutes plus
tard au nom de la société civile qui paye des impôts pour un
service absent.
Les
associatifs de zabbaline ont présenté leur analyse de la
situation en oscillant entre inquiétude de voir leurs
terrains de plus en plus remis en cause avec des
conséquences sociales graves, et critique d’un système qui
ne marche pas encore très bien. Un homme se présentant comme
un avocat des zabbaline a résumé cette position avec plus
d’audace en dénonçant la mainmise des entreprises sur les
déchets : « Ils nous ont coupé les vivres », avant de
renchérir avec une indignation à peine masquée : « Sans nous,
ils n’auraient pas tenu une semaine » .
François
Le Forestier, spécialiste de la responsabilité sociale des
entreprises, s’est présenté, au contraire, comme avocat des
entreprises privées qui rencontreraient, selon lui, deux
défis difficiles à relever. Le premier est celui de la
capacité d’adapter leurs techniques modernes à la culture
des citoyens égyptiens. Il a particulièrement évoqué le
problème des poubelles en bas des immeubles qui tranchent
avec la tradition du porte-à-porte pratiquée des collecteurs.
Le second défi est celui de la gestion des conséquences
socioculturelles de la mise en place du nouveau système qui
laisse de nombreux collecteurs de déchets sans avoirs.
Les
zabbaline ont été plus épargnés par les critiques des uns et
des autres puisqu’étant très populaires auprès de la
population comme auprès des chercheurs des différentes
universités représentées. Cependant, quelques remarques
acides ont été lâchées contre eux. Le représentant d’Ama
Arab, entreprise de gestion des déchets, après avoir
présenté ses technologies ultramodernes développées dans
plusieurs pays arabes, a noté que ces collecteurs
représentaient le passé du Caire. D’autre part, le
représentant d’Onyx s’est plaint du vandalisme de certains
collecteurs qui n’hésiteraient pas à voler ou à brûler les
poubelles installées par la société.
La
question des porcs et l’élimination des cheptels pour
contrer la grippe porcine n’a pas manqué d’être posée avec
des exclamations d’indignation de certains devant une mesure
qu’ils ne comprennent autrement que comme un acte de
persécution de leur classe. Le représentant directeur
d’ECARU, entreprise de valorisation des déchets, a proposé
son aide pour la valorisation des déchets verts sans avoir
recours aux porcs. Un geste qui n’était cependant pas
vraiment désintéressé, et qui n’eut pour le moment que peu
d’écho auprès des victimes.
La table
ronde aura eu le mérite de confronter de nouveau les acteurs
des « différents bords » qui interviennent dans la gestion
des déchets en Egypte. En dehors des oppositions d’intérêts
et de raisonnement, plusieurs mains ont été tendues pour une
réconciliation entre les antagonistes vers la recherche d’un
équilibre gagnant-gagnant où personne n’est laissé sur le
bord de la route du progrès. Safaa Monqid, organisatrice de
cette première rencontre très dense, rappelle que ce n’est
qu’un premier pas avant le colloque qui aura lieu en 2010.
Une visite dans une usine de recyclage de la société ECARU a
été organisée le lendemain pour que les différents invités
de la table ronde puissent voir qu’un développement durable
dans la gestion des déchets est possible en Egypte. Une
première rencontre qui en appelle ainsi beaucoup d’autres …
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Martin Durigneux