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 Semaine du 20 au 26 mai 2009, numéro 767

 

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Enquête

Virus H1N1. L’abattage en masse des porcs a porté un coup dur aux bouchers, supermarchés et usines qui faisaient de la charcuterie toute une spécialité. Sans oublier les principaux perdants : les éleveurs. Reportage.

Inquiétudes en chaîne

250 000. C’est le nombre des porcs abattus durant les deux premières semaines de l’application de la décision gouvernementale. Loin de calmer les esprits à l’égard de la grippe porcine, cela a engendré inquiétudes, craintes et colère de tous genres. Presque les deux tiers des porcs abattus ont été jugés consommables et lancés sur le marché. Un marché trop restreint pour absorber une telle quantité, vu que la viande de porc est interdite par la religion musulmane. Sans compter le nombre limité de frigos pour la conservation de ces grandes quantités de viande. « Le taux d’abattage dans les jours ordinaires variait de 5 à 7 porcs par jour. Au moment des fêtes des coptes, le nombre s’élève à 30 », explique Afaf Ezzat, propriétaire d’une charcuterie près du centre-ville. La charcuterie a été obligée d’abattre son cheptel de 150 porcs alors qu’elle n’a que deux frigos dont la capacité ne dépasse pas une soixantaine. « Le prix d’un frigo dépasse les 15 000 L.E. Les bouchers voisins qui vendent la viande bovine refusent que nous utilisions leurs frigos pour garder les porcs abattus », souligne-t-elle. « Nous n’avions pas d’autre choix que d’accepter la proposition des responsables de l’abattoir de Bassatine de louer leurs frigos moyennant 100 livres par jour », regrette Afaf.

Autre problème, la consommation même de la viande de porc est en chute libre. « Le fait que le gouvernement décide de tuer les porcs signifie que ceux-ci peuvent être infectés du virus H1N1. Je ne vais jamais manger de porc, quel que soit son prix. C’est une maladie très grave qui a causé la mort de milliers de personnes depuis son apparition », affirme Ihab Magdi, un ancien client de Afaf que celle-ci n’a pas réussi à dissuader.

Les charcutiers ont ainsi perdu presque 75 % de leur clientèle. « Il n’y a que les plus modestes qui continuent à l’acheter à cause de son prix avantageux par rapport à celui de la viande bovine », lance Samir, boucher de porcs dont le revenu quotidien dépassait les 1 500 L.E., avant la découverte de la grippe. Un kilo de porc est vendu à 27 L.E., alors que la viande bovine est vendue jusqu’à 54 L.E. le kilo. Aujourd’hui, Samir lui aussi s’interroge sur son sort.

Le problème a atteint aussi les 4 usines de fabrication de produits à base de porc : salami, jambon, etc. « Notre usine compte une centaine de travailleurs dont on ignore le sort. Nous faisons face à une vraie faillite, notamment avec l’annulation de tous les hôtels à Charm Al-Cheikh et à Hurghada de leurs commandes de charcuterie. Je serai obligée de vendre à moitié prix pour liquider les milliers de tonnes que j’ai dans mes frigos. C’est une lourde perte », assure Hala Morqos, directrice de la chaîne de charcuteries Morqos. « Le gouvernement prend des décisions mal étudiées qui vont sûrement mener à toutes sortes de fraudes commerciales », commente-t-elle.

La panique

Justement, en parlant de fraude, la panique est devenue le mot d’ordre. Des restaurants et des chaînes de fast-food trouvent également leur business menacé. En fait, beaucoup de consommateurs craignent que ces derniers n’exploitent la crise en vendant de la viande de porc pour de la viande bovine. « Je ne vais jamais acheter de viande congelée, ni importée, ni hachée, ni mélangée à d’autres produits ... même pas la viande de mouton ... c’est difficile de les distinguer de celle du porc », dit Magda Mohamad.

Les restaurants de fast-food et de kebabs sont les premiers suspects. Les clients, effrayés, s’abstiennent d’acheter leurs produits. « On vend du foul et taemiya, des pommes frites ainsi que de la chawerma et des koftas. Cela fait trois semaines que les gens s’abstiennent de toute nourriture à base de viande à cause des rumeurs qui courent », affirme le directeur de la chaîne de fast-food Gad. Il accuse le gouvernement et les médias de propager la panique.

Pour assurer les consommateurs, l’Organisme des services vétérinaires et le ministère de la Santé ont organisé une campagne de contrôle dans les restaurants et les boucheries. Ils ont réussi à saisir environ 5 tonnes de viande de porc dans les gouvernorats de Kafr Al-Cheikh et de Gharbiya qui étaient en vente en tant que viande bovine. Mais cela n’a fait que multiplier les craintes des gens.

Et en toile de fond de ces inquiétudes et craintes, il y a le crucial problème des éleveurs de porcs qui viennent en tête de la liste des catégories les plus touchées par la décision d’abattage des porcs. Ils ont perdu leur gagne-pain du jour au lendemain. « C’est une décision arbitraire. J’exerce ce travail depuis une vingtaine d’années. J’élève les porcs et je les vend à 15 L.E. le kilo. Tous nos porcs ont été abattus. Le gouvernement nous a promis une compensation décente, or finalement, on n’a touché que quelques sous », s’insurge Magdi Atef, éleveur de porcs qui avait jusqu’à il y a deux semaines quelque 200 porcs. En tout et pour tout, il dit n’avoir touché que 1 500 L.E. en guise de dédommagement. Une somme médiocre qui ne lui permettra jamais de commencer un petit projet pour entretenir sa famille de sept personnes.

En fait, l’Organisme des services vétérinaires a fixé la valeur de la compensation à 100 L.E. par tête de porc adulte, 250 L.E. pour une truie grosse et 50 L.E. pour les petits porcs.

A Manchiyet Nasser, des milliers comme Atef se trouvent dans la même situation. Ils cherchent désespérément un autre métier à exercer. Ils disent vivre sans revenu depuis deux semaines. Au Caire, près de 20 000 éleveurs de cochons (principalement des chiffonniers) envisagent d’organiser un sit-in.

« Les porcs se nourrissaient sur les ordures. Depuis leur abattage, des tas d’ordures s’accumulent et nous ne savons pas comment nous en débarrasser », lance Hussein, éboueur de Manchiyet Nasser, au Caire. Il est chargé de ramasser les ordures dans 7 régions du Caire, soit 8 tonnes quotidiennement. Les porcs en consommaient environ 60 %.

« Nous pensons sérieusement cesser de collecter les ordures jusqu’à ce que le gouvernement trouve une solution à notre problème », ajoute-t-il. Une menace à prendre au sérieux étant donné la mauvaise performance des sociétés privées chargées de la propreté et du ramassage des ordures de la capitale.

Héba Nasreddine

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