Virus H1N1.
L’abattage en masse des porcs a porté un coup dur aux
bouchers, supermarchés et usines qui faisaient de la
charcuterie toute une spécialité. Sans oublier les
principaux perdants : les éleveurs. Reportage.
Inquiétudes en chaîne
250
000. C’est le nombre des porcs abattus durant les deux
premières semaines de l’application de la décision
gouvernementale. Loin de calmer les esprits à l’égard de la
grippe porcine, cela a engendré inquiétudes, craintes et
colère de tous genres. Presque les deux tiers des porcs
abattus ont été jugés consommables et lancés sur le marché.
Un marché trop restreint pour absorber une telle quantité,
vu que la viande de porc est interdite par la religion
musulmane. Sans compter le nombre limité de frigos pour la
conservation de ces grandes quantités de viande. « Le taux
d’abattage dans les jours ordinaires variait de 5 à 7 porcs
par jour. Au moment des fêtes des coptes, le nombre s’élève
à 30 », explique Afaf Ezzat, propriétaire d’une charcuterie
près du centre-ville. La charcuterie a été obligée d’abattre
son cheptel de 150 porcs alors qu’elle n’a que deux frigos
dont la capacité ne dépasse pas une soixantaine. « Le prix
d’un frigo dépasse les 15 000 L.E. Les bouchers voisins qui
vendent la viande bovine refusent que nous utilisions leurs
frigos pour garder les porcs abattus », souligne-t-elle. «
Nous n’avions pas d’autre choix que d’accepter la
proposition des responsables de l’abattoir de Bassatine de
louer leurs frigos moyennant 100 livres par jour », regrette
Afaf.
Autre
problème, la consommation même de la viande de porc est en
chute libre. « Le fait que le gouvernement décide de tuer
les porcs signifie que ceux-ci peuvent être infectés du
virus H1N1. Je ne vais jamais manger de porc, quel que soit
son prix. C’est une maladie très grave qui a causé la mort
de milliers de personnes depuis son apparition », affirme
Ihab Magdi, un ancien client de Afaf que celle-ci n’a pas
réussi à dissuader.
Les
charcutiers ont ainsi perdu presque 75 % de leur clientèle.
« Il n’y a que les plus modestes qui continuent à l’acheter
à cause de son prix avantageux par rapport à celui de la
viande bovine », lance Samir, boucher de porcs dont le
revenu quotidien dépassait les 1 500 L.E., avant la
découverte de la grippe. Un kilo de porc est vendu à 27 L.E.,
alors que la viande bovine est vendue jusqu’à 54 L.E. le
kilo. Aujourd’hui, Samir lui aussi s’interroge sur son sort.
Le
problème a atteint aussi les 4 usines de fabrication de
produits à base de porc : salami, jambon, etc. « Notre usine
compte une centaine de travailleurs dont on ignore le sort.
Nous faisons face à une vraie faillite, notamment avec
l’annulation de tous les hôtels à Charm Al-Cheikh et à
Hurghada de leurs commandes de charcuterie. Je serai obligée
de vendre à moitié prix pour liquider les milliers de tonnes
que j’ai dans mes frigos. C’est une lourde perte », assure
Hala Morqos, directrice de la chaîne de charcuteries Morqos.
« Le gouvernement prend des décisions mal étudiées qui vont
sûrement mener à toutes sortes de fraudes commerciales »,
commente-t-elle.
La
panique
Justement, en parlant de fraude, la panique est devenue le
mot d’ordre. Des restaurants et des chaînes de fast-food
trouvent également leur business menacé. En fait, beaucoup
de consommateurs craignent que ces derniers n’exploitent la
crise en vendant de la viande de porc pour de la viande
bovine. « Je ne vais jamais acheter de viande congelée, ni
importée, ni hachée, ni mélangée à d’autres produits ...
même pas la viande de mouton ... c’est difficile de les
distinguer de celle du porc », dit Magda Mohamad.
Les
restaurants de fast-food et de kebabs sont les premiers
suspects. Les clients, effrayés, s’abstiennent d’acheter
leurs produits. « On vend du foul et taemiya, des pommes
frites ainsi que de la chawerma et des koftas. Cela fait
trois semaines que les gens s’abstiennent de toute
nourriture à base de viande à cause des rumeurs qui courent
», affirme le directeur de la chaîne de fast-food Gad. Il
accuse le gouvernement et les médias de propager la panique.
Pour
assurer les consommateurs, l’Organisme des services
vétérinaires et le ministère de la Santé ont organisé une
campagne de contrôle dans les restaurants et les boucheries.
Ils ont réussi à saisir environ 5 tonnes de viande de porc
dans les gouvernorats de Kafr Al-Cheikh et de Gharbiya qui
étaient en vente en tant que viande bovine. Mais cela n’a
fait que multiplier les craintes des gens.
Et en
toile de fond de ces inquiétudes et craintes, il y a le
crucial problème des éleveurs de porcs qui viennent en tête
de la liste des catégories les plus touchées par la décision
d’abattage des porcs. Ils ont perdu leur gagne-pain du jour
au lendemain. « C’est une décision arbitraire. J’exerce ce
travail depuis une vingtaine d’années. J’élève les porcs et
je les vend à 15 L.E. le kilo. Tous nos porcs ont été
abattus. Le gouvernement nous a promis une compensation
décente, or finalement, on n’a touché que quelques sous »,
s’insurge Magdi Atef, éleveur de porcs qui avait jusqu’à il
y a deux semaines quelque 200 porcs. En tout et pour tout,
il dit n’avoir touché que 1 500 L.E. en guise de
dédommagement. Une somme médiocre qui ne lui permettra
jamais de commencer un petit projet pour entretenir sa
famille de sept personnes.
En fait,
l’Organisme des services vétérinaires a fixé la valeur de la
compensation à 100 L.E. par tête de porc adulte, 250 L.E.
pour une truie grosse et 50 L.E. pour les petits porcs.
A
Manchiyet Nasser, des milliers comme Atef se trouvent dans
la même situation. Ils cherchent désespérément un autre
métier à exercer. Ils disent vivre sans revenu depuis deux
semaines. Au Caire, près de 20 000 éleveurs de cochons (principalement
des chiffonniers) envisagent d’organiser un sit-in.
« Les
porcs se nourrissaient sur les ordures. Depuis leur abattage,
des tas d’ordures s’accumulent et nous ne savons pas comment
nous en débarrasser », lance Hussein, éboueur de Manchiyet
Nasser, au Caire. Il est chargé de ramasser les ordures dans
7 régions du Caire, soit 8 tonnes quotidiennement. Les porcs
en consommaient environ 60 %.
« Nous
pensons sérieusement cesser de collecter les ordures jusqu’à
ce que le gouvernement trouve une solution à notre problème
», ajoute-t-il. Une menace à prendre au sérieux étant donné
la mauvaise performance des sociétés privées chargées de la
propreté et du ramassage des ordures de la capitale.
Héba
Nasreddine