Dans ce premier roman qui a obtenu le prix Sawirès 2009, le
jeune écrivain égyptien Tareq
Imam décrit l’imaginaire d’un assassin, pour qui tuer
est une occupation banale, parfois absurde. Un récit qui
porte un regard noir, presque cynique, sur l’avenir.
Calmes assassins
Comme tous les jours, Sawsan sortit sur son balcon avec les
premières lueurs de l’aube. Elle y étendait une quantité
impressionnante de linge : les habits de son mari décédé et
des enfants qu’elle n’avait pas enfantés. Avec une fierté
vieillissante, elle se tenait droite, élégante avec ses
jupes courtes qui iraient à une jeune fille du début du
siècle dernier. Mais elle était toujours absente, comme si
elle avait découvert, en se levant un matin, qu’elle vivait
à la place de quelqu’un d’autre. Malgré ses terrifiantes
mèches de cheveux blancs s’agitant dans le petit vent
matinal, je découvris qu’elle avait de beaux yeux, jeunes,
et un corps aérien. Si à l’avenir elle décidait de mourir en
sautant du balcon, elle ne souffrirait pas.
Comme d’habitude, je fumais une cigarette, adossé sur le
bord du balcon, tandis qu’elle était plongée dans son
occupation quotidienne, sans me jeter un seul regard. Depuis
que j’habitais ici, Sawsan était devenue la compagne la plus
secrète et la plus mystérieuse de mes matinées : tous les
matins, j’observais son visage comme si c’était la
dernière fois. Comme si la femme qui gâchait ma solitude,
s’y incrustait sans y avoir été invitée, qui débarrassait sa
chambre à chaque lever de soleil, de tous ces habits,
n’était qu’une sœur qui me donnait le droit de voisinage
mais me privait — malgré cela — du droit de la faire mourir
de mes mains.
Tous les jours, quelques minutes après être sorti sur le
balcon de mon appartement improvisé, je voyais s’entrouvrir
les volets à deux battants. Sawsan pénétrait soudainement
sur le balcon, comme si une main la poussait de l’intérieur
pour la jeter face à la lumière. Jamais elle ne m’avait
regardé durant ces trois mois. Comme si je n’existais pas,
comme s’il n’y avait pas de nouvel invité qui observait ses
mains. C’était sans doute ce qui m’exaspérait le plus chez
cette voisine. Je ne supportais pas qu’on me fasse sentir,
même si ce n’était pas à dessein, que ma présence était
quelque chose de marginal. Si je quittais cet appartement
maintenant, à jamais, cela ne changerait rien. Tout comme
cela n’avait rien changé que je sois venu. Une femme de 90
ans ne se rendrait pas compte que quelqu’un qui la
connaissait n’était plus là.
Le bruit de ses marmonnements me parvenait sans que je
puisse distinguer un mot. J’échouais systématiquement à
comprendre ce que disait cette vieille dame. Même quand elle
criait un assortiment d’injures, furieuse contre les oiseaux
qui lâchaient leur fiente sur ses vêtements …, il ne m’en
parvenait que le bruit. Quand elle avait fini d’aligner les
vêtements sur les cordes, elle se retirait tout aussi
soudainement. Sans se retourner. Elle marchait vers
l’arrière, sur une ligne droite, comme si la même main qui
l’avait poussée la tirait de l’intérieur.
La femme ne réapparaissait pas de la journée. Je ne sais
pourquoi j’étais pris d’une peur étrange en regardant les
vêtements froissés frémir lentement, posément. Les manches
s’agitaient faiblement comme des extrémités impuissantes.
J’avais le sentiment que c’étaient des fantômes : les
gardiens de sa solitude.
Ce jour-là, elle m’avait précédé sur le balcon, et j’en
ressentis une déception injustifiée. Elle portait — pour la
première fois — une ample robe de chambre bleue dans
laquelle flottait son corps aérien. Pour la première fois,
elle étendit ses propres vêtements ; des dizaines de robes à
peu près du même modèle, mais de couleurs différentes. Elle
exposa de ses doigts experts les jupes de son passé, dans le
vide. A ce moment-là seulement, je réalisai que c’était une
femme seule.
Ce n’est qu’après son départ que je remarquai dans mon
balcon une pince à linge en bois qui retenait un feuillet de
papier jauni. La lettre d’amour portait une date lointaine :
12/8/1946. Exactement soixante ans plus tôt. Avec une belle
écriture raqii, et une encre bleue pâlie et ternie. C’était
le choléra. Le bien-aimé répétait : « si tu es encore en vie
». Il s’adressait à une femme qui était sans doute morte. Il
lui demandait des nouvelles d’Alexandrie. La femme était
donc alexandrine. Une jupe de plage dans laquelle vivait un
squelette. Il parlait aussi d’une guerre imminente. Etait-il
officier ? La femme étendait toujours un vieil uniforme
d’officier délavé. Peut-être ce bien-aimé l’avait-il épousé
plus tard, même si cela gâcherait l’histoire sans compter
que cela la rendait moins poétique. Pour plus de suspense,
il faudrait qu’il ait été tué à la guerre, ou qu’il soit
mort du choléra. La demoiselle aurait alors épousé le
premier à avoir frappé à sa porte. Et aurait gardé
l’uniforme que lui avait légué son bien-aimé dans un recoin
de son armoire. Quand elle était seule, elle le sortait, le
humait en pleurant. Le soir, elle faisait dûment l’amour
avec son mari, pensant, les yeux fermés, à un autre homme.
Après la mort de son mari, elle sortit enfin l’uniforme de
son placard pour annoncer au monde silencieux, qui ne la
voyait plus, qu’elle avait vécu prisonnière d’une seule
personne.
Le soir, je relus la lettre, avant ma rencontre quotidienne
avec ma voisine à l’aube, dont je pressentais qu’elle serait
cette fois-ci différente. En réalité, j’étais terrorisé.
Cette fois-ci, je ne savais pas quoi faire, ni à quoi
m’attendre de sa part. Est-ce qu’elle allait me regarder
dans les yeux ? Est-ce que nous allions échanger quelques
mots ? Ou allait-elle m’ignorer comme à chaque fois, se
contentant de faire voler vers moi une nouvelle lettre ?
Une expression attira mon attention, m’emplit de terreur : «
Si quelqu’un d’autre que toi ou moi lit cette lettre, cela
signifiera notre mort à tous deux ». Comment avais-je pu
laisser passer ces mots dans la matinée ? La femme solitaire
m’appelait-elle à la tuer ?, me demandais-je. Comment
avait-elle su que j’avais une main engagée dans la voie du
sang ?
Sawsan n’apparut pas à l’aube. Quand je sortis, hésitant,
sur le balcon, je vis l’uniforme de l’officier dormir au
bord du balcon. Ses manches se balançaient dans la brise.
Elle semblait l’avoir jeté le soir et décidé de ne pas
sortir. J’étais déçu : j’avais tant espéré la voir dans
l’obscurité. Mais peut-être que si j’étais resté toute la
nuit dans le balcon, elle ne serait pas sortie. Derrière les
volets, ses yeux étaient actifs. Elle n’avait fait cela
qu’après s’être assurée que je n’étais pas là. Peut-être
Sawsan avait-elle craint la première confrontation, comme
moi.
L’uniforme était presque à ma taille. L’homme semblait aussi
maigre que moi, mais il était plus petit de quelques
centimètres. Les manches ne recouvraient pas mes poignets,
et le pantalon était un peu trop court. Je me regardai dans
le miroir. Mon corps se rebella, et je sentis ma respiration
m’échapper. En mettant, par réflexe, la main dans la poche,
je touchai un objet métallique fin et un papier. Une petite
clé et une lettre très brève : je ne quitterai l’appartement
que si tu viens.
A nouveau, je sortis sur le balcon. La scène devant moi
était grise. Des filles maintenant devenues des femmes
vieillissantes marchaient main dans la main avec des jeunes
baraqués. Elles avaient les cheveux brillants, lavés au
savon. La rue était pavée, et les plaques d’immatriculation
des voitures indiquaient « Privé Egypte ». Je scrutai. Ses
yeux n’étaient pas derrière les volets. Ou du moins, c’est
ce qui me semblait.
En uniforme, je pris l’escalier vers son appartement. La
porte s’ouvrit rapidement. La clé fit plus de trois tours
dans la serrure. La femme seule avait fermé la porte de
l’intérieur. Comme je m’y attendais, c’était un appartement
d’un autre temps. Plongé dans l’obscurité, comme si à
l’extérieur ce n’était pas le matin. Les meubles étaient
d’un style ancien, et une odeur lourde imprégnait le lieu.
Je n’imaginais pas que son plafond était aussi haut,
éloigné, avec d’innombrables lustres dans toutes les pièces.
Je passais la main sur tous les commutateurs de lumière,
mais ils ne fonctionnaient pas. La femme vivait dans
l’obscurité.
Son corps était allongé sur son lit à baldaquin, dans la
chambre qui donnait exactement sur mon balcon. J’essayai de
la réveiller, d’abord en toussotant, ensuite en l’appelant :
« Madame ! ». Elle ne réagit pas. Je la secouai
délicatement, puis plus violemment. Son corps était de bois,
bleu et glacé, ses yeux larges ouverts. Sawsan m’avait
choisi pour annoncer sa mort avant que son corps ne se
décompose dans l’obscurité. Peut-être s’était-elle suicidée.
Peut-être son ancien amoureux était-il mort aujourd’hui. Sa
promesse d’une disparition conjointe pour tous deux s’était
réalisée.
Jamais encore je n’avais tué de cadavre. De quelle couleur
serait le sang d’une femme morte, si le canif se baladait
dans son corps ?
Traduction de Dina Heshmat