Al-Ahram Hebdo, Littérature | Tareq Imam ; Calmes assassins
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 15 au 22 avril 2009, numéro 762

 

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Littérature

Dans ce premier roman qui a obtenu le prix Sawirès 2009, le jeune écrivain égyptien Tareq Imam décrit l’imaginaire d’un assassin, pour qui tuer est une occupation banale, parfois absurde. Un récit qui porte un regard noir, presque cynique, sur l’avenir.

Calmes assassins

Comme tous les jours, Sawsan sortit sur son balcon avec les premières lueurs de l’aube. Elle y étendait une quantité impressionnante de linge : les habits de son mari décédé et des enfants qu’elle n’avait pas enfantés. Avec une fierté vieillissante, elle se tenait droite, élégante avec ses jupes courtes qui iraient à une jeune fille du début du siècle dernier. Mais elle était toujours absente, comme si elle avait découvert, en se levant un matin, qu’elle vivait à la place de quelqu’un d’autre. Malgré ses terrifiantes mèches de cheveux blancs s’agitant dans le petit vent matinal, je découvris qu’elle avait de beaux yeux, jeunes, et un corps aérien. Si à l’avenir elle décidait de mourir en sautant du balcon, elle ne souffrirait pas.

Comme d’habitude, je fumais une cigarette, adossé sur le bord du balcon, tandis qu’elle était plongée dans son occupation quotidienne, sans me jeter un seul regard. Depuis que j’habitais ici, Sawsan était devenue la compagne la plus secrète et la plus mystérieuse de mes matinées : tous les matins, j’observais son visage  comme si c’était la dernière fois. Comme si la femme qui gâchait ma solitude, s’y incrustait sans y avoir été invitée, qui débarrassait sa chambre à chaque lever de soleil, de tous ces habits, n’était qu’une sœur qui me donnait le droit de voisinage mais me privait — malgré cela — du droit de la faire mourir de mes mains.

Tous les jours, quelques minutes après être sorti sur le balcon de mon appartement improvisé, je voyais s’entrouvrir les volets à deux battants. Sawsan pénétrait soudainement sur le balcon, comme si une main la poussait de l’intérieur pour la jeter face à la lumière. Jamais elle ne m’avait regardé durant ces trois mois. Comme si je n’existais pas, comme s’il n’y avait pas de nouvel invité qui observait ses mains. C’était sans doute ce qui m’exaspérait le plus chez cette voisine. Je ne supportais pas qu’on me fasse sentir, même si ce n’était pas à dessein, que ma présence était quelque chose de marginal. Si je quittais cet appartement maintenant, à jamais, cela ne changerait rien. Tout comme cela n’avait rien changé que je sois venu. Une femme de 90 ans ne se rendrait pas compte que quelqu’un qui la connaissait n’était plus là.

Le bruit de ses marmonnements me parvenait sans que je puisse distinguer un mot. J’échouais systématiquement à comprendre ce que disait cette vieille dame. Même quand elle criait un assortiment d’injures, furieuse contre les oiseaux qui lâchaient leur fiente sur ses vêtements …, il ne m’en parvenait que le bruit. Quand elle avait fini d’aligner les vêtements sur les cordes, elle se retirait tout aussi soudainement. Sans se retourner. Elle marchait vers l’arrière, sur une ligne droite, comme si la même main qui l’avait poussée la tirait de l’intérieur.

La femme ne réapparaissait pas de la journée. Je ne sais pourquoi j’étais pris d’une peur étrange en regardant les vêtements froissés frémir lentement, posément. Les manches s’agitaient faiblement comme des extrémités impuissantes. J’avais le sentiment que c’étaient des fantômes : les gardiens de sa solitude.

Ce jour-là, elle m’avait précédé sur le balcon, et j’en ressentis une déception injustifiée. Elle portait — pour la première fois — une ample robe de chambre bleue dans laquelle flottait son corps aérien. Pour la première fois, elle étendit ses propres vêtements ; des dizaines de robes à peu près du même modèle, mais de couleurs différentes. Elle exposa de ses doigts experts les jupes de son passé, dans le vide. A ce moment-là seulement, je réalisai que c’était une femme seule.

Ce n’est qu’après son départ que je remarquai dans mon balcon une pince à linge en bois qui retenait un feuillet de papier jauni. La lettre d’amour portait une date lointaine : 12/8/1946. Exactement soixante ans plus tôt. Avec une belle écriture raqii, et une encre bleue pâlie et ternie. C’était le choléra. Le bien-aimé répétait : « si tu es encore en vie ». Il s’adressait à une femme qui était sans doute morte. Il lui demandait des nouvelles d’Alexandrie. La femme était donc alexandrine. Une jupe de plage dans laquelle vivait un squelette. Il parlait aussi d’une guerre imminente. Etait-il officier ? La femme étendait toujours un vieil uniforme d’officier délavé. Peut-être ce bien-aimé l’avait-il épousé plus tard, même si cela gâcherait l’histoire sans compter que cela la rendait moins poétique. Pour plus de suspense, il faudrait qu’il ait été tué à la guerre, ou qu’il soit mort du choléra. La demoiselle aurait alors épousé le premier à avoir frappé à sa porte. Et aurait gardé l’uniforme que lui avait légué son bien-aimé dans un recoin de son armoire. Quand elle était seule, elle le sortait, le humait en pleurant. Le soir, elle faisait dûment l’amour avec son mari, pensant, les yeux fermés, à un autre homme. Après la mort de son mari, elle sortit enfin l’uniforme de son placard pour annoncer au monde silencieux, qui ne la voyait plus, qu’elle avait vécu prisonnière d’une seule personne.

Le soir, je relus la lettre, avant ma rencontre quotidienne avec ma voisine à l’aube, dont je pressentais qu’elle serait cette fois-ci différente. En réalité, j’étais terrorisé. Cette fois-ci, je ne savais pas quoi faire, ni à quoi m’attendre de sa part. Est-ce qu’elle allait me regarder dans les yeux ? Est-ce que nous allions échanger quelques mots ? Ou allait-elle m’ignorer comme à chaque fois, se contentant de faire voler vers moi une nouvelle lettre ?

Une expression attira mon attention, m’emplit de terreur : « Si quelqu’un d’autre que toi ou moi lit cette lettre, cela signifiera notre mort à tous deux ». Comment avais-je pu laisser passer ces mots dans la matinée ? La femme solitaire m’appelait-elle à la tuer ?, me demandais-je. Comment avait-elle su que j’avais une main engagée dans la voie du sang ?

Sawsan n’apparut pas à l’aube. Quand je sortis, hésitant, sur le balcon, je vis l’uniforme de l’officier dormir au bord du balcon. Ses manches se balançaient dans la brise. Elle semblait l’avoir jeté le soir et décidé de ne pas sortir. J’étais déçu : j’avais tant espéré la voir dans l’obscurité. Mais peut-être que si j’étais resté toute la nuit dans le balcon, elle ne serait pas sortie. Derrière les volets, ses yeux étaient actifs. Elle n’avait fait cela qu’après s’être assurée que je n’étais pas là. Peut-être Sawsan avait-elle craint la première confrontation, comme moi.

L’uniforme était presque à ma taille. L’homme semblait aussi maigre que moi, mais il était plus petit de quelques centimètres. Les manches ne recouvraient pas mes poignets, et le pantalon était un peu trop court. Je me regardai dans le miroir. Mon corps se rebella, et je sentis ma respiration m’échapper. En mettant, par réflexe, la main dans la poche, je touchai un objet métallique fin et un papier. Une petite clé et une lettre très brève : je ne quitterai l’appartement que si tu viens.

A nouveau, je sortis sur le balcon. La scène devant moi était grise. Des filles maintenant devenues des femmes vieillissantes marchaient main dans la main avec des jeunes baraqués. Elles avaient les cheveux brillants, lavés au savon. La rue était pavée, et les plaques d’immatriculation des voitures indiquaient « Privé Egypte ». Je scrutai. Ses yeux n’étaient pas derrière les volets. Ou du moins, c’est ce qui me semblait.

En uniforme, je pris l’escalier vers son appartement. La porte s’ouvrit rapidement. La clé fit plus de trois tours dans la serrure. La femme seule avait fermé la porte de l’intérieur. Comme je m’y attendais, c’était un appartement d’un autre temps. Plongé dans l’obscurité, comme si à l’extérieur ce n’était pas le matin. Les meubles étaient d’un style ancien, et une odeur lourde imprégnait le lieu. Je n’imaginais pas que son plafond était aussi haut, éloigné, avec d’innombrables lustres dans toutes les pièces. Je passais la main sur tous les commutateurs de lumière, mais ils ne fonctionnaient pas. La femme vivait dans l’obscurité.

Son corps était allongé sur son lit à baldaquin, dans la chambre qui donnait exactement sur mon balcon. J’essayai de la réveiller, d’abord en toussotant, ensuite en l’appelant : « Madame ! ». Elle ne réagit pas. Je la secouai délicatement, puis plus violemment. Son corps était de bois, bleu et glacé, ses yeux larges ouverts. Sawsan m’avait choisi pour annoncer sa mort avant que son corps ne se décompose dans l’obscurité. Peut-être s’était-elle suicidée. Peut-être son ancien amoureux était-il mort aujourd’hui. Sa promesse d’une disparition conjointe pour tous deux s’était réalisée.

Jamais encore je n’avais tué de cadavre. De quelle couleur serait le sang d’une femme morte, si le canif se baladait dans son corps ?

Traduction de Dina Heshmat

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Tareq Imam

Tareq Imam est né en 1977, et est titulaire d’un diplôme de littérature anglaise, obtenu à l’Université d’Alexandrie. Il travaille comme journaliste à la radio et télévision égyptienne.

Houdoue al-qatala (la sérénité des assassins, 2007), qui a obtenu le prix Sawirès pour le roman jeune en janvier 2009, est son deuxième roman. Le premier Chariat al-qitta (la loi des chats) avait également été publié chez Merit, en 2003. Son dernier roman, Al-Armala taktobou khitabat sirran (la veuve écrit des lettres en cachette), vient d’être publié chez Dar Al-Aïn. Imam est également l’auteur de deux recueils de nouvelles, Touyour jadida lam youfsidha al-hawae (de nouveaux oiseaux pas encore pourris par l’air, Charqiyat, 1995), Charie akhar li kaein (une autre rue pour une créature, Palais de la culture, 1997), et de contes pour enfants Malek al-bihar al-khamsa (le roi des cinq mers, Palais de la culture, 2000). Il travaille actuellement à un livre rassemblant des histoires mythiques. Il anime également un blog : http://tareqemam.blogspot.com.

 

 

 

 




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