Somalie.
Les actes de piraterie ne cessent de se multiplier sur fond
de soutien politique des insurgés islamistes des Shebabs,
qui contrôlent la majeure partie du centre et du sud du
pays.
Les pirates lancent de nouveaux défis
Les
pirates qui sévissent sur les côtes somaliennes viennent
d’obtenir un sérieux soutien politique. Ce sont les insurgés
islamistes des Shebabs qui contrôlent la majeure partie du
centre et du sud du pays qui viennent apporter leur appui
aux activités des pirates. Pour le porte-parole des Shebabs,
Cheikh Muktar Robow, les pirates somaliens « n’avaient pas
tort d’attaquer les navires étrangers » qui, selon lui, «
n’ont rien à faire dans les eaux somaliennes ». « Je pense
que les pirates n’ont pas tort d’attaquer ces bateaux parce
qu’il n’y a aucune raison pour ces navires étrangers
d’utiliser les eaux somaliennes », a lancé M. Robow lors
d’un point de presse à Baïdoa (250 km au nord-ouest de la
capitale Mogadiscio), ville désormais contrôlée par les
islamistes extrémistes des Shebabs. M. Robow a cependant
précisé que les Shebabs « n’avaient rien à voir avec les
pirates ». Ceci n’empêche une intersection conjoncturelle
entre les pirates et les rebelles islamistes, qui voient
dans les actes des premiers un moyen de « chasser » les pays
occidentaux, parrains du gouvernement somalien, loin du
territoire de la Somalie et de ses eaux territoriales.
Une stratégie à risque cependant car pour l’heure, la
multiplication des actes de piraterie n’a fait qu’attirer
davantage les marines occidentales. Américains, Européens,
mais aussi Japonais, Chinois, Russes et Indiens ont envoyé
leurs bâtiments de guerre dans le Golfe d’Aden pour protéger
leurs navires marchands dans une zone où se développent les
activités criminelles et lucratives des pirates dans un pays
en guerre civile depuis 1991. Ces pirates des temps modernes
ne cessent d’étendre leur rayon d’action et de narguer les
navires de guerre étrangers déployés dans la région.
En effet, malgré l’envoi ces derniers mois dans le Golfe
d’Aden de navires de guerre étrangers, notamment
occidentaux, pour lutter contre ce fléau, le problème n’a
fait qu’empirer. Les pirates, armés de Kalachnikov et
lance-grenades, ont pris d’assaut six navires étrangers
depuis la semaine dernière au nez et à la barbe des
puissances navales mondiales déployées dans la zone, dans
l’espoir d’extorquer des rançons toujours plus élevées. La
recrudescence de ces captures, après une relative période
d’accalmie début 2009, pose la question de la pertinence de
ce déploiement militaire en mer. La présence navale a rendu
un peu plus sûr le transport maritime dans le Golfe d’Aden,
car les convois sont fréquemment escortés. Mais cela a
l’effet pervers de forcer les pirates à aller encore plus
loin pour trouver des proies. Auparavant confinés dans la
Golfe d’Aden, les pirates patrouillent désormais dans tout
l’ouest de l’océan Indien.
Raisons multiples
La recrudescence récente des actes de piraterie a une autre
explication. Pour Hans Tino Hansen, directeur de Risk
Intelligence, centre d’analyse basé au Danemark, la raison
de ce brusque regain est très simple : « Le temps est roi.
Du fait de la taille des canots des pirates, ils sont très
dépendants des conditions météo favorables en mer, ce qui
est le cas depuis peu à l’est de la Somalie ». La clémence
actuelle de l’océan Indien les autorise à s’aventurer
toujours plus au large et leur permet d’éviter le Golfe
d’Aden, désormais patrouillé en permanence par les
puissances navales mondiales.
« Comme dans tous les exemples de crimes organisés, quand la
police ou l’armée commence à mettre la pression, ils
changent d’activité commerciale ou de zone géographique »,
commente M. Hansen. Même le corridor du Golfe d’Aden — une
des principales routes du commerce maritime mondiales —
n’est pour l’instant pas à l’abri des attaques des pirates
du fait de l’immensité de la zone à patrouiller. Au total,
avec le Golfe d’Aden et l’ouest de l’océan Indien, les
navires de guerre doivent surveiller 2,5 millions de km2,
soit « l’équivalent de la mer Méditerranée et de la mer
Rouge » et ils ne peuvent être partout, a prévenu la marine
américaine. Plusieurs des dernières attaques ont été menées
par un groupe de pirates basé sur la côte orientale
somalienne, dans les petits ports de Hobyo et Harardhere.
C’est ce même groupe qui avait réalisé les prises les plus
spectaculaires l’an dernier, en capturant un cargo ukrainien
chargé d’armes et un super-pétrolier saoudien chargé de deux
millions de barils de brut. Les rançons versées aux pirates
pour relâcher ces seuls deux navires seraient de l’ordre de
huit millions de dollars. Selon des sources somaliennes, ils
ont réinvesti une partie de l’argent dans l’acquisition de
matériel plus performant. Selon Jim Wilson, analyste au
Lloyds Register-Fairplay, les attaques des deniers jours
démontrent clairement que les pirates ont renforcé leurs
capacités de nuisance depuis l’an dernier. La vague actuelle
de raids est différente des précédentes car les pirates s’en
prennent désormais à des porte-conteneurs, comme le Maersk
Alabama, battant pavillon américain, brièvement capturé
mercredi dernier. Le danger ne fait qu’empirer d’autant que
les pirates voient leurs effectifs augmenter. En effet,
certains clans somaliens qui jusqu’à présent n’étaient pas
impliqués dans ce type de criminalité se tournent à leur
tour vers la piraterie, une des activités les plus
lucratives dans un pays livré au chaos depuis le début d’une
guerre civile en 1991.
La piraterie au large de la Somalie n’a plus grand-chose à
voir avec celle des années 1980, lorsque de simples pêcheurs
dévalisaient les équipages de bateaux étrangers accusés de
pêcher illégalement dans les eaux somaliennes. Les actes de
piraterie dans cette partie du monde ont quasiment disparu
mi 2006, pendant les six mois où les Tribunaux islamiques
ont contrôlé d’une main de fer des régions dans le centre et
le sud de la Somalie. Mais les pirates ont vite repris leurs
activités lucratives après la chute des islamistes, fin
décembre 2006. En 2008, les attaques dans la région ont
atteint un niveau record dans le Golfe d’Aden, par lequel
passent 12 % du commerce maritime et 30 % du pétrole brut
mondial. Plus de 130 navires marchands ont été attaqués au
large de la Somalie, une hausse de plus de 200 % par rapport
à 2007, selon le Bureau Maritime International (BMI).
Le danger de la situation prouve que la lutte contre la
piraterie exige une approche internationale et
intergouvernementale du problème. Le défi est non seulement
militaire mais aussi diplomatique et juridique. Pour mettre
fin au vide juridique entourant la piraterie, l’Union
européenne comme les Etats-Unis ont passé des accords avec
Nairobi facilitant le transfert au Kenya de Somaliens
suspectés de piraterie, pour qu’ils y soient jugés. Mais la
racine du problème réside dans l’instabilité politique en
Somalie qui permet à la piraterie de prospérer.
Hicham Mourad