Dans ce deuxième roman, l'écrivain égyptien
Youssef Zidan donne la parole à un moine du Ve siècle, Hypa, qui a vécu les
grands débats théologiques dans l'Eglise d'Orient.
Un roman qui vient d'obtenir
le Booker arabe 2009
Le soleil était sur le point de se coucher lorsqu’une masse
verte, que je pris pour la ville d’Alexandrie, nous apparut
à l’horizon. Quand je fis part de ma supposition, le guide
au ton docte, se moqua de moi et s’exclama ironiquement :
Alexandrie, verte ! Ha ha ! Aucune couleur ne peut dominer
la ville de toutes les couleurs.
Après une heure de marche, j’appris que la masse verte était
constituée des marécages et des forêts qui bordaient la
ville du côté méridional, cernant des lacs limitrophes peu
profonds ainsi que le canal qui la reliait à la branche
canopique du Nil. J’appris qu’il nous faudrait contourner la
ville sur une longue distance pour y entrer par l’ouest, par
une porte appelée la Porte de la lune. Le jaune domina à
nouveau le paysage, prenant dans le couchant des tons
rougeâtres. Après une autre heure de marche, Alexandrie nous
apparut au loin comme un songe. Donnant un coup de talon
dans le ventre de son âne, le paysan volubile nous quitta
alors, en nous lançant avec mépris : je dois arriver aux
portes avant le coucher du soleil, car je passe la nuit à
l’intérieur de la ville !
Le prêtre de la grande église d’Akhmim m’avait raconté qu’à
Alexandrie, depuis sa fondation, et pendant une longue
période, il n’était pas permis à nos semblables, nous les
Egyptiens, de coucher à l’intérieur de ses murs. Au fil des
jours, et avec la propagation de notre religion, la
situation changea et la ville s’ouvrit à tous. Je me
souviens encore de l’allure du prêtre et de ses mouvements
de tête tandis qu’il ajoutait, ce jour-là, en copte de
Haute-Egypte, quelque chose comme : Il viendra le jour où
nous ne permettrons ni aux païens, ni aux juifs, de passer
la nuit à l’intérieur des murs. Ni à Alexandrie, ni dans les
autres grandes villes. A l’avenir, ils se coucheront tous à
l’extérieur de tous les murs, et toutes les villes
appartiendront au peuple du Seigneur !
Je savais aussi que, des décennies plus tôt, les indigents
habitaient de misérables masures à l’extérieur des murs
d’Alexandrie. Mais quand j’arrivai sur place, je fus étonné
par le nombre de baraquements qui abritaient chaque nuit les
descendants de ces exclus, ainsi que par la quantité de
pitoyables masures que les paysans égyptiens avaient
construites à l’ouest des murs. Quand nous arrivâmes là-bas,
notre groupe se dispersa, sans que personne ne dise quoi que
ce fût. Je me retrouvai égaré parmi des centaines de
misérables agneaux du Seigneur, bruyamment agglutinés autour
de chaudrons où cuisait le dîner. Entre leurs pauvres
demeures, les enfants poussaient des cris à la vue des pères
exténués rentrant d’une journée de dur labeur ; et dans la
masse, des gardiens qui faisaient la ronde en râlant, et des
moines aux barbes hirsutes qui ne souriaient à personne.
Le propriétaire du grand baraquement, érigé sur des supports
en pierre de mauvaise qualité, me réclama le prix de la nuit
en criant. Je me pressai de payer. Passer la nuit sous les
murs d’Alexandrie est dispendieux pour les étrangers ! Chez
nous, personne ne demandait d’argent en offrant le gîte. Si
j’avais gardé mon habit de moine, j’aurais couché dans
l’église propre devant laquelle j’étais passé un peu plus
tôt, et où j’avais entendu un prêcheur crier en grec. Mais
je n’avais pas pensé, bien entendu, à changer mes vêtements
à ce moment-là. Cela aurait éveillé les soupçons, et
m’aurait attiré des ennuis. « C’est très bien, m’étais-je
dit. J’entrerai dans la ville dans mon habit d’origine,
celui d’une malheureuse créature du sud de la vallée, dont
le père pêchait les poissons du Nil en essayant d’échapper
aux crocodiles et aux hippopotames. Je suis de ces gens qui
grouillent autour de moi. Ce n’est qu’en me faufilant parmi
les agneaux du Seigneur et en me réfugiant parmi eux que je
serai en sécurité ».
Je me retirai dans un coin de l’immense baraquement, épuisé.
Je palpai au fond de ma besace la lettre qu’avait envoyée
avec moi le prêtre d’Akhmim, qui m’avait ordonné moine,
adressée à son ami le prêtre Johannus, le Libyen qui
résidait à la grande église appelée « l’église d’Al-Qamha »,
ou « Saint-Marc », par égard à l’apôtre Marc, auteur de l’Evangile,
qui avait prêché dans la ville et avait été tué par ses
dirigeants. Quand je touchai la lettre de recommandation du
bout des doigts, je fus un peu rassuré.
Je décidai de passer quelques jours à errer dans la ville
avant d’aller à l’église, pour voir d’abord tout ce que je
voulais voir. Puis, j’irais me livrer à eux, et verrai ce
qu’ils voudraient me faire voir. J’espérais apprendre
beaucoup de choses à Alexandrie, comme beaucoup de gens me
l’avaient affirmé, et cette pensée me rassura. Je tâtonnai
le fond de ma besace, et en sortit une poignée de dattes
sèches, que je me mis à mâcher doucement, appréciant la
Grâce du Seigneur qui nous a donné la sensation de satiété
après la faim.
Un homme installé à côté de moi me sourit. Il était d’allure
hirsute et il y avait de la bonté dans son regard. Je lui
tendis quelques dattes ; il les prit et, plongeant la main
dans sa besace, en sortit un bout de fromage pour moi. Je
refusai, sans lui dire que je jeûnais. Il me demanda d’où
j’étais, et je me surpris à répondre sans réfléchir : Nag
Hamadi. Il y vit bon augure et me dit :
— Je suis d’Ansina (Samalout). C’est là que je suis né, mais
je vis ici depuis de longues années.
L’homme se glissa à côté de moi et se mit à me parler de son
village au cœur de la Haute-Egypte, sur la rive du Nil. Il
me raconta qu’il avait grandi dans un village situé près
d’un mont qu’ils appelaient « Jabal al-tayr », car des
oiseaux venaient chaque année s’y poser et emplir l’air,
puis repartaient soudainement après que l’un d’entre eux se
soit sacrifié ! Il entrait la tête dans une cavité au pied
du mont, quelque chose d’inconnu engloutissait sa tête de
l’intérieur et ne le lâchait que lorsque son corps était sec
et ses plumes tombées. C’était le signal pour le reste des
oiseaux : ils plongeaient dans le Nil et partaient dans la
nuit. L’année d’après, ils revenaient au même moment, et le
cycle reprenait.
L’homme me chuchota qu’il y avait beaucoup de monstres dans
leur village. Il voulait dire d’anciennes statues, parmi
lesquelles une statue étrange d’un homme couchant avec une
femme ! Au sommet du mont, il y avait une église habitée par
les moines. Elle s’appelait l’église Al-Kaff, car
Jésus-Christ, qui était passé par là pendant le voyage de la
Sainte Famille en Egypte, avait laissé la trace de sa paume
sur une pierre malléable pour lui. C’était un miracle et un
exemple pour ceux venus après lui. Il y avait laissé aussi
son bâton de berger, ajouta-t-il.
— Jésus-Christ était encore un nouveau-né à l’époque où il
est venu en Egypte, répondis-je à l’homme, dont le nom
m’échappe.
— Que racontes-tu là, mon cousin ? Jésus-Christ a vécu toute
sa vie en Egypte, et il y est mort !
Je compris que l’homme ne savait rien, ou peut-être
savait-il quelque chose que moi-même j’ignorais ? Ou
peut-être tous deux nous nous imaginions ce que nous
croyions savoir. Je n’avais pas envie de continuer à parler
avec lui et m’excusai en prétextant une envie de dormir. Je
me couvris la tête d’un bout de vieux tissu que nous avait
donné le propriétaire du baraquement. J’avais l’intention de
dormir assis comme j’en avais l’habitude pendant mes nuits
noires. La plupart de mes nuits étaient noires.
Avant de me laisser prendre par le sommeil, je repensai à
Jabal al-tayr, et à l’église au sommet du mont. J’aurais dû
passer par ce village sur ma route, pour voir les choses
merveilleuses qui s’y passaient. De nombreuses choses nous
échappaient sur la route. Les villages d’Egypte regorgaient
de merveilles et de miracles, car ils abondaient de
croyants. Cette nuit-là, la succession de scènes que j’avais
traversées au cours de mon voyage, et dans ma vie toute
entière, m’empêcha de dormir. Le garçon et le singe qui
avaient grimpé au palmier devant moi comme s’ils volaient
vers les dattes. L’église aussi petite qu’une chambre où
j’avais gîté au bord du Nil à Assiout, où m’avait conduit un
diacre originaire d’un village du nom de Qous. Mon voyage
par le fleuve sur la barque des commerçants pauvres, et leur
vacarme incessant. Les yeux emplis de larmes du diacre de
Qous quand il me fit ses adieux, après que j’eus passé trois
jours dans la pièce attenante à la petite église qu’il
servait. Le regard terrorisé de ma mère quand je lui dis que
je savais qu’elle avait dénoncé mon père auprès de ses
proches, des ignorants parmi les chértiens. Je m’échappai en
courant et elle ne réussit pas à me rattraper, et jamais
plus je ne la revis après ce jour. Mes larmes quand j’appris
son mariage avec l’un de ses proches qui avaient tué mon
père. L’image de notre maison que j’avais fuie, et que ma
mère avait abandonnée après ma fuite et son mariage. Le jour
où je m’étais jeté dans les bras de mon oncle qui était venu
me chercher, et en qui j’avais vu mon sauveur. Mon entrée
dans la grande école de Nag Hamadi, alors que j’avais onze
ans. La femme de mon oncle, d’origine nubienne, et l’odeur
de sa cuisine appétissante avant le coucher du soleil.
Traduction de Dina Heshmat