Al-Ahram Hebdo, Littérature | Youssef Zidan
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 18 au 24 mars 2009, numéro 758

 

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Littérature

Dans ce deuxième roman, l'écrivain égyptien Youssef Zidan donne la parole à un moine du Ve siècle, Hypa, qui a vécu les grands débats théologiques dans l'Eglise d'Orient.

 Un roman qui vient d'obtenir
le Booker arabe 2009

Le soleil était sur le point de se coucher lorsqu’une masse verte, que je pris pour la ville d’Alexandrie, nous apparut à l’horizon. Quand je fis part de ma supposition, le guide au ton docte, se moqua de moi et s’exclama ironiquement : Alexandrie, verte ! Ha ha ! Aucune couleur ne peut dominer la ville de toutes les couleurs.

Après une heure de marche, j’appris que la masse verte était constituée des marécages et des forêts qui bordaient la ville du côté méridional, cernant des lacs limitrophes peu profonds ainsi que le canal qui la reliait à la branche canopique du Nil. J’appris qu’il nous faudrait contourner la ville sur une longue distance pour y entrer par l’ouest, par une porte appelée la Porte de la lune. Le jaune domina à nouveau le paysage, prenant dans le couchant des tons rougeâtres. Après une autre heure de marche, Alexandrie nous apparut au loin comme un songe. Donnant un coup de talon dans le ventre de son âne, le paysan volubile nous quitta alors, en nous lançant avec mépris : je dois arriver aux portes avant le coucher du soleil, car je passe la nuit à l’intérieur de la ville !

Le prêtre de la grande église d’Akhmim m’avait raconté qu’à Alexandrie, depuis sa fondation, et pendant une longue période, il n’était pas permis à nos semblables, nous les Egyptiens, de coucher à l’intérieur de ses murs. Au fil des jours, et avec la propagation de notre religion, la situation changea et la ville s’ouvrit à tous. Je me souviens encore de l’allure du prêtre et de ses mouvements de tête tandis qu’il ajoutait, ce jour-là, en copte de Haute-Egypte, quelque chose comme : Il viendra le jour où nous ne permettrons ni aux païens, ni aux juifs, de passer la nuit à l’intérieur des murs. Ni à Alexandrie, ni dans les autres grandes villes. A l’avenir, ils se coucheront tous à l’extérieur de tous les murs, et toutes les villes appartiendront au peuple du Seigneur !

Je savais aussi que, des décennies plus tôt, les indigents habitaient de misérables masures à l’extérieur des murs d’Alexandrie. Mais quand j’arrivai sur place, je fus étonné par le nombre de baraquements qui abritaient chaque nuit les descendants de ces exclus, ainsi que par la quantité de pitoyables masures que les paysans égyptiens avaient construites à l’ouest des murs. Quand nous arrivâmes là-bas, notre groupe se dispersa, sans que personne ne dise quoi que ce fût. Je me retrouvai égaré parmi des centaines de misérables agneaux du Seigneur, bruyamment agglutinés autour de chaudrons où cuisait le dîner. Entre leurs pauvres demeures, les enfants poussaient des cris à la vue des pères exténués rentrant d’une journée de dur labeur ; et dans la masse, des gardiens qui faisaient la ronde en râlant, et des moines aux barbes hirsutes qui ne souriaient à personne.

Le propriétaire du grand baraquement, érigé sur des supports en pierre de mauvaise qualité, me réclama le prix de la nuit en criant. Je me pressai de payer. Passer la nuit sous les murs d’Alexandrie est dispendieux pour les étrangers ! Chez nous, personne ne demandait d’argent en offrant le gîte. Si j’avais gardé mon habit de moine, j’aurais couché dans l’église propre devant laquelle j’étais passé un peu plus tôt, et où j’avais entendu un prêcheur crier en grec. Mais je n’avais pas pensé, bien entendu, à changer mes vêtements à ce moment-là. Cela aurait éveillé les soupçons, et m’aurait attiré des ennuis. « C’est très bien, m’étais-je dit. J’entrerai dans la ville dans mon habit d’origine, celui d’une malheureuse créature du sud de la vallée, dont le père pêchait les poissons du Nil en essayant d’échapper aux crocodiles et aux hippopotames. Je suis de ces gens qui grouillent autour de moi. Ce n’est qu’en me faufilant parmi les agneaux du Seigneur et en me réfugiant parmi eux que je serai en sécurité ».

Je me retirai dans un coin de l’immense baraquement, épuisé. Je palpai au fond de ma besace la lettre qu’avait envoyée avec moi le prêtre d’Akhmim, qui m’avait ordonné moine, adressée à son ami le prêtre Johannus, le Libyen qui résidait à la grande église appelée « l’église d’Al-Qamha », ou « Saint-Marc », par égard à l’apôtre Marc, auteur de l’Evangile, qui avait prêché dans la ville et avait été tué par ses dirigeants. Quand je touchai la lettre de recommandation du bout des doigts, je fus un peu rassuré.

Je décidai de passer quelques jours à errer dans la ville avant d’aller à l’église, pour voir d’abord tout ce que je voulais voir. Puis, j’irais me livrer à eux, et verrai ce qu’ils voudraient me faire voir. J’espérais apprendre beaucoup de choses à Alexandrie, comme beaucoup de gens me l’avaient affirmé, et cette pensée me rassura. Je tâtonnai le fond de ma besace, et en sortit une poignée de dattes sèches, que je me mis à mâcher doucement, appréciant la Grâce du Seigneur qui nous a donné la sensation de satiété après la faim.

Un homme installé à côté de moi me sourit. Il était d’allure hirsute et il y avait de la bonté dans son regard. Je lui tendis quelques dattes ; il les prit et, plongeant la main dans sa besace, en sortit un bout de fromage pour moi. Je refusai, sans lui dire que je jeûnais. Il me demanda d’où j’étais, et je me surpris à répondre sans réfléchir : Nag Hamadi. Il y vit bon augure et me dit :

— Je suis d’Ansina (Samalout). C’est là que je suis né, mais je vis ici depuis de longues années.

L’homme se glissa à côté de moi et se mit à me parler de son village au cœur de la Haute-Egypte, sur la rive du Nil. Il me raconta qu’il avait grandi dans un village situé près d’un mont qu’ils appelaient « Jabal al-tayr », car des oiseaux venaient chaque année s’y poser et emplir l’air, puis repartaient soudainement après que l’un d’entre eux se soit sacrifié ! Il entrait la tête dans une cavité au pied du mont, quelque chose d’inconnu engloutissait sa tête de l’intérieur et ne le lâchait que lorsque son corps était sec et ses plumes tombées. C’était le signal pour le reste des oiseaux : ils plongeaient dans le Nil et partaient dans la nuit. L’année d’après, ils revenaient au même moment, et le cycle reprenait.

L’homme me chuchota qu’il y avait beaucoup de monstres dans leur village. Il voulait dire d’anciennes statues, parmi lesquelles une statue étrange d’un homme couchant avec une femme ! Au sommet du mont, il y avait une église habitée par les moines. Elle s’appelait l’église Al-Kaff, car Jésus-Christ, qui était passé par là pendant le voyage de la Sainte Famille en Egypte, avait laissé la trace de sa paume sur une pierre malléable pour lui. C’était un miracle et un exemple pour ceux venus après lui. Il y avait laissé aussi son bâton de berger, ajouta-t-il.

— Jésus-Christ était encore un nouveau-né à l’époque où il est venu en Egypte, répondis-je à l’homme, dont le nom m’échappe.

— Que racontes-tu là, mon cousin ? Jésus-Christ a vécu toute sa vie en Egypte, et il y est mort !

Je compris que l’homme ne savait rien, ou peut-être savait-il quelque chose que moi-même j’ignorais ? Ou peut-être tous deux nous nous imaginions ce que nous croyions savoir. Je n’avais pas envie de continuer à parler avec lui et m’excusai en prétextant une envie de dormir. Je me couvris la tête d’un bout de vieux tissu que nous avait donné le propriétaire du baraquement. J’avais l’intention de dormir assis comme j’en avais l’habitude pendant mes nuits noires. La plupart de mes nuits étaient noires.

Avant de me laisser prendre par le sommeil, je repensai à Jabal al-tayr, et à l’église au sommet du mont. J’aurais dû passer par ce village sur ma route, pour voir les choses merveilleuses qui s’y passaient. De nombreuses choses nous échappaient sur la route. Les villages d’Egypte regorgaient de merveilles et de miracles, car ils abondaient de croyants. Cette nuit-là, la succession de scènes que j’avais traversées au cours de mon voyage, et dans ma vie toute entière, m’empêcha de dormir. Le garçon et le singe qui avaient grimpé au palmier devant moi comme s’ils volaient vers les dattes. L’église aussi petite qu’une chambre où j’avais gîté au bord du Nil à Assiout, où m’avait conduit un diacre originaire d’un village du nom de Qous. Mon voyage par le fleuve sur la barque des commerçants pauvres, et leur vacarme incessant. Les yeux emplis de larmes du diacre de Qous quand il me fit ses adieux, après que j’eus passé trois jours dans la pièce attenante à la petite église qu’il servait. Le regard terrorisé de ma mère quand je lui dis que je savais qu’elle avait dénoncé mon père auprès de ses proches, des ignorants parmi les chértiens. Je m’échappai en courant et elle ne réussit pas à me rattraper, et jamais plus je ne la revis après ce jour. Mes larmes quand j’appris son mariage avec l’un de ses proches qui avaient tué mon père. L’image de notre maison que j’avais fuie, et que ma mère avait abandonnée après ma fuite et son mariage. Le jour où je m’étais jeté dans les bras de mon oncle qui était venu me chercher, et en qui j’avais vu mon sauveur. Mon entrée dans la grande école de Nag Hamadi, alors que j’avais onze ans. La femme de mon oncle, d’origine nubienne, et l’odeur de sa cuisine appétissante avant le coucher du soleil.

Traduction de Dina Heshmat

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Youssef  Zidan

Youssef Zidan est né en 1958 à Sohag, en Haute-Egypte. Il a grandi à Alexandrie et y a également fait des études de philosophie. Chercheur spécialisé dans les anciens manuscrits arabes, il a publié de nombreux articles et plus d’une cinquantaine d’ouvrages sur la pensée islamique, le soufisme et l’histoire de la médecine arabe. Il a été conseiller auprès de l’Unesco, de l’ESQUA et de la Ligue arabe. Aujourd’hui, il est directeur du Centre et du Musée des manuscrits à la Bibliotheca Alexandrina. Son premier roman, Zil al-afaa (l’ombre de la vipère, Dar Al-Hilal, 2e édition chez Dar Al-Chourouq, 2008), intègre dans la narration des mythes et psaumes anciens. Azazel est son deuxième roman et a déclenché lors de sa publication une vive polémique. L’Eglise copte avait publié un communiqué officiel dénonçant « l’intervention de l’auteur dans des débats internes au dogme chrétien », exprimant ainsi son mécontentement du traitement par le roman des polémiques qui ont déchiré l’Eglise orthodoxe sur la nature du Christ, le statut de la Vierge Marie, et des agissements des chrétiens d’Egypte envers les païens, en particulier d’une scène où une foule chrétienne lynche la philosophe grecque Hypatie. Malgré cette polémique, le roman n’a pas été retiré du marché et en est à sa troisième réédition.

 

 

 




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