Attentat d’Al-Hussein.
Le flou plane sur les auteurs et les motifs de l’explosion
survenue dimanche soir, faisant un mort et 22 blessés.
L’hypothèse du réseau organisé est écartée au profit d’un
groupuscule ou d’individus isolés.
Questions et peu de réponses
Il
était environ 18h50 lorsqu’un bruit retentit sur la place d’Al-Hussein
au Caire. Devant l’hôtel Al-Hussein, situé en plein centre
de ce quartier touristique, c’est la panique. « Nous avons
vu quelqu’un lancer un sac en plastique noir vers les
touristes et quelques instants après, nous avons entendu des
cris. Il y a eu un bruit de déflagration. J’ai vu du sang
sur le sol et des gens qui couraient dans toutes les
directions. Les touristes se sont empressés de quitter les
lieux en cars ou en taxis, certains en vêtements de nuit »,
témoigne Mona, propriétaire d’un bazar situé tout près de
l’hôtel. Le sac en plastique contenait une bombe artisanale.
Selon les témoins, elle aurait été lancée du quatrième étage
de l’hôtel sur un groupe de touristes. Tandis que les agents
de police tentaient de secourir les blessés et d’évacuer les
passants, une autre bombe a été découverte également,
enveloppée dans un sac noir. Les policiers utilisent des
sacs de sable pour la désamorcer. L’engin, d’une fabrication
artisanale très primaire, explose, produisant plus de bruit
que de dégâts. Le bilan de l’attentat est tout de même lourd
: 1 mort, une jeune adolescente française âgée de 17 ans, et
22 blessés, parmi lesquels figurent 14 touristes français, 1
Allemand, 3 Saoudiens et 4 Egyptiens.
Quelques jours après le drame, le calme est revenu à
Al-Hussein, mais l’amertume apparaît sur les visages des
commerçants. « Cette bombe n’a pas fait de dégâts matériels
mais c’est notre travail qui est profondément touché »,
affirme Ismaïl Hassan, propriétaire d’un bazar. Il assure
que déjà les recettes de son bazar sont en baisse en raison
de la crise financière qui frappe le monde. Mais au-delà des
conséquences, c’est une nuée d’interrogations qui se pose.
Qui a commis cet acte et pourquoi ? S’agit-il d’un groupe
organisé ?
Ni la Gamaa ni le Jihad
Dans un communiqué publié lundi, le ministère de l’Intérieur
affirme (contrairement à l’avis des témoins) que la charge
explosive était placée sous un banc en pierre sur le lieu de
l’attaque. Le ministère affirme que des efforts sont en
cours afin d’arrêter les coupables. « Le quartier d’Al-Hussein
a été choisi, car c’est un quartier très fréquenté où il est
facile de se faufiler dans la foule et de disparaître »,
estime une source du ministère ayant requis l’anonymat.
L’examen des deux engins explosifs révèle une fabrication
artisanale très primaire, ce qui tend à écarter l’hypothèse
d’un groupe organisé. « Les deux bombes utilisées dans
l’attentat étaient fabriquées avec de la poudre à canon et
des gravillons. Il est probable que cet acte est l’œuvre
d’un individu ou d’un groupe non organisé et inexpérimenté
», analyse Amr Al-Choubaki, chercheur au Centre des Etudes
Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Si l’Egypte a
connu, du milieu des années 1970 et jusqu’au milieu des
années 90, une forme de violence politique organisée dont
les principaux acteurs étaient les deux groupes islamistes
clandestins le Jihad et la Gamaa islamiya, tel n’est plus le
cas aujourd’hui. « Ces deux groupes islamistes ont été
totalement démantelés sous la pression de la sécurité. On
peut dire que cette phase de la violence organisée a pris
fin en 1997 avec l’attentat de Louqsor. Mais depuis quelques
années maintenant, nous assistons à l’apparition de
nouvelles formes de violence. Il y a d’abord la violence
commanditée par des familles ou des clans. Nous l’avons vu
avec les attentats de Taba et Dahab. Puis, il y a la
violence anarchique. Elle est l’œuvre d’individus ou de
groupes qui n’appartiennent à aucune cellule », explique
Al-Chobaki.
L’historique des actes de violence semble confirmer cette
analyse.
Le facteur de la réalité politique
En
avril 2005, une attaque avait été menée dans le quartier d’Al-Azhar
au Caire, provoquant la mort de 3 touristes (deux Français
et un Américain). L’auteur de l’attaque s’est révélé être un
jeune homme de 18 ans, étudiant à la faculté de
polytechnique, qui n’appartenait à aucune cellule organisée.
Au cours de la même période, une bombe artisanale avait
explosé sous le pont du 6 Octobre, place Abdel-Moneim Riyad,
en plein centre de la capitale, provoquant la mort d’une
personne, l’auteur de l’attentat. Quatre touristes avaient
été blessés : un Israélien et son épouse, un Suédois, une
Italienne ainsi que trois Egyptiens. Ces deux attaques ont
de frappantes similitudes avec l’attaque de dimanche. A
chaque fois, c’est un engin explosif artisanal très primaire
qui a été utilisé. Il n’y a eu aucune revendication. Quant à
l’exécution, elle manque de « métier ». Les analystes
s’accordent à dire que cette nouvelle forme de violence est
alimentée par l’instabilité politique. Elle est l’œuvre d’un
certain nombre de jeunes ou d’individus influencés par les
événements politiques dans la région et qui ont appris,
grâce à Internet, la fabrication des bombes artisanales.
L’attaque du dimanche soir intervient quelques jours après
les événements de Gaza qui ont exaspéré les sentiments des
Egyptiens. « Ces jeunes ne sont pas régis par des
considérations idéologiques comme c’était le cas avec le
Jihad et la Gamaa. Ils sont régis par la réalité politique,
économique et sociale, même s’ils agissent parfois sous le
couvert de la religion », assure Amr Al-Chobaki. Cette forme
de violence est, selon lui, plus difficile à affronter, car
les acteurs ne sont pas connus comme dans la violence
organisée.
La police a annoncé lundi avoir arrêté trois hommes
soupçonnés d’être impliqués dans l’attentat. Les trois
hommes, dont l’identité n’a pas été révélée, ont été
interpellés près du lieu de l’attentat, juste après
l’explosion. D’autres sont entendus en tant que témoins. Les
victimes françaises de l’attentat ont été rapatriées en
France par avion dès lundi. A Paris, le président Nicolas
Sarkozy a fait part de sa « profonde émotion », a transmis «
ses condoléances » à la famille de la victime et a adressé
un message de sympathie et de solidarité aux blessés et à
leurs proches. Le bazar de Khan Al-Khalili est un lieu
hautement fréquenté par les touristes. Chaque jour, des
milliers de touristes s’y rendent, ce qui mène à poser la
question : comment un tel attentat a-t-il pu avoir lieu dans
un quartier très surveillé ? La source de sécurité écarte
toute défaillance. « Le dispositif de sécurité fonctionne
bien, mais il est quasiment impossible de contrôler à 100 %
des lieux comme Al-Hussein », assure la source de sécurité.
L’attentat va exacerber le débat sur le terrorisme, tandis
qu’un nouveau projet de loi sur le terrorisme doit être
discuté au Parlement et qu’il est question de supprimer la
loi sur l’état d’urgence en vigueur depuis l’assassinat du
président Anouar Al-Sadate en 1981.
Chérif Soliman
Chérine Abdel-Azim
Héba Nasredine