Al-Ahram Hebdo,Société | Le refus de l’étranger
  Président Abdel-Moneim Saïd
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 4 au 10 novembre 2009, numéro 791

 

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Société

4 novembre. Trois femmes de milieux différents témoignent de leurs histoires d’amour. Face à des traditions ancrées, à la pauvreté, au handicap, leur couple a tenu le coup. Dossier à l’occasion de la Fête égyptienne de l’amour.

Le refus de l’étranger

« Je suis tombée amoureuse d’un étudiant jordanien qui faisait ses études à l’Académie maritime d’Alexandrie. Il ne lui restait plus que quelques mois avant de regagner son pays. Et ce futur marin était appelé à voyager partout dans le monde », lance Hind.

A l’époque, elle avait 18 ans et le seul moyen de protéger son amour était de le garder secret. « Je suis issue d’une famille qui malgré sa fortune respecte les lois tribales. Chez nous, il est interdit de se marier hors du clan. Dès qu’une fille atteint l’âge de la puberté, on la fiance à un de ses cousins. Elle peut choisir son mari à condition qu’il soit de la famille, car hors de ce cercle, on ne peut que s’exposer à de gros problèmes », confie Hind qui, plus tard, parviendra à transgresser les traditions de sa famille. Mais, dans sa famille, l’idée d’imposer aux filles de se marier à leurs cousins s’explique par le fait qu’il faut préserver le secret de cette famille qui aurait fait fortune grâce au trafic d’antiquités. Ce business illicite devait rester secret. Hind décide donc d’en faire autant afin de préserver cet amour qui grandissait de jour en jour. Elle profitait de quelques moments de liberté qui lui étaient accordés pour partir à la ville de Port-Saïd et rencontrer son bien-aimé dont le bateau devait rester sur le quai pour quelques heures. Elle n’hésitait pas à parcourir plus de 200 km pour rejoindre le jeune marin de passage à Alexandrie, afin de revivre ensemble les souvenirs des premiers jours de leur rencontre. Elle ne voyait aucun inconvénient à dépenser tout son argent de poche en communications. C’était avant 1995. « Mon argent de poche ne dépassait pas les 200 L.E. par mois, j’économisais les trois quarts de cette somme pour entendre la voix de Galal durant quelques minutes, et les cinq minutes de communication me revenaient à 75 L.E. Il était difficile pour lui de me contacter à la maison à cause de mes parents. Donc c’était à moi d’agir, de prendre les initiatives », poursuit-elle.

En effet, sa merveilleuse histoire d’amour a commencé à Alexandrie, perle de la Méditerranée, par une nuit d’été en 1989. Hind était en vacances avec sa famille quand elle s’est fait une entorse en tombant sur la plage d’Al-Maamoura. Malgré la douleur, elle a esquissé un sourire au moment où un jeune homme s’est avancé en lui tendant la main pour l’aider à se relever. « Il était beau comme un enfant, fort comme un homme, comme le dit la chanson de la diva Dalida ». Hind ne pensait pas que cette rencontre allait bouleverser toute sa vie.

Or, le plus grand défi qu’elle a dû relever a été lorsque ses parents avaient appris qu’elle est amoureuse d’un étranger. « Cette période a été pour nous un vrai calvaire, car la famille de Hind a fait pression sur elle pour qu’elle ne prenne plus contact avec moi. Mais nos sentiments étaient tellement forts, tellement sincères que nous avons pu résister », commente Galal, mari de Hind et père de ses deux enfants.

Hind a dû braver ses parents et tout le clan. Elle a été battue, on lui avait interdit de sortir. Et son oncle lui a même rasé les cheveux et lui a confisqué l’héritage de son père pour l’obliger à changer d’avis. Mais Hind a tenu bon. « J’étais persuadée que ma détermination et mon attachement à une position ferme allaient changer ma vie. Je devais tout simplement me battre », dit-elle. Une résistance qui a poussé Galal à être plus combatif. « Bien que j’aie rencontré des filles dans chaque port, je suis resté fidèle à celle qui m’a aimé le plus ».

Au bout de 10 ans de résistance, le couple s’est marié après la disparition des farouches opposants de sa famille. Certains sont morts, d’autres se sont retrouvés en prison. Aujourd’hui, le couple Hind et Galal a non seulement réussi à imposer sa volonté et surmonter les obstacles mais aussi à choisir sa vie. « C’est pour les beaux yeux de Hind que j’ai décidé de quitter définitivement la mer dont j’ai toujours été fasciné. Vivre ensemble a été le fruit d’une bataille digne qui a mérité tous ces sacrifices », conclut Galal.

Envers et contre tout

Ils étaient des voisins issus de familles modestes dans un bidonville pauvre d’Alexandrie. Enfants déjà, ils parcouraient ensemble les ruelles du quartier d’Al-Azarita. « J’avais l’impression que nous étions fait l’un pour l’autre », explique Sayed, 30 ans, agent de sécurité. La période d’enfance va s’écouler sans effacer les traces de cet amour. Les revenus limités des deux familles n’ont guère empêché cette relation de se renforcer. « La vie des pauvres est dure, c’est seulement l’amour qui donne du baume à la vie », poursuit-il. Les youyous éclatent dans les quatre coins du bidonville pour annoncer les fiançailles de Sayed et Hoda. Mais le destin va leur réserver une mauvaise surprise qui va gâcher leur bonheur. C’est en étalant du linge sur la terrasse d’un immeuble de trois étages que le drame arriva. Un mur s’effondre et Hoda va se retrouver en quelques secondes sous les décombres. Les youyous qui fusaient quelques jours auparavant pour fêter ses fiançailles se sont transformés en cris de détresse. Transportée d’urgence à l’hôpital, Hoda y resta plusieurs mois entre la vie et la mort. « J’ai passé des moments atroces. Je pleurais comme un enfant à l’idée de perdre la personne avec qui j’ai partagé toute mon enfance. A la voir entre la vie et la mort, j’étais prêt à faire n’importe quoi, même à l’accepter sous n’importe quelle condition », raconte Sayed.

Après cet accident, Hoda s’est retrouvée paralysée. Un grand choc pour tout le monde. « C’est une femme à moitié morte, comment vas-tu pouvoir vivre avec elle ? Tu dois rompre tes fiançailles. Rien ne t’oblige à te marier avec elle », ne cesse de répéter la famille de Sayed. « Elle ne pourra peut-être plus marcher, il faut bien réfléchir », lui ont conseillé les parents de Hoda. Mais Sayed, qui ne l’a pas quittée aux soins intensifs, a décidé de ne plus écouter personne. S’éloigner d’elle était plus difficile que de partager avec elle une vie pas tout à fait normale. Et c’est sur une chaise roulante que Hoda va entamer sa vie conjugale. Les premiers jours ont été bien difficiles, car Sayed devait tout faire en rentrant du boulot. Une liste de corvées ménagères à laquelle il n’était pas habitué. Il devait nettoyer la maison, faire la cuisine, laver le linge puis amener Hoda faire ses séances de rééducation. « Les conditions de vie nous imposent parfois de braver les défis. Des défis qui permettent de découvrir ses capacités à résister aux pires des situations », dit Sayed.

Chaque jour, il aide sa femme à faire sa toilette, à s’habiller et à se maquiller. Une lueur d’espoir qui va encourager ce couple à aller de l’avant. Un an plus tard, la petite Loula est née. Et dès qu’elle a commencé à marcher et à parler, on lui a appris à prendre soin de sa maman. Trois ans déjà, la petite gamine aide sa maman jusqu’à l’arrivée de son papa. Le temps passe et Hoda commence à bouger ses membres. Une autre bataille.

Le pouvoir de pardonner

« On en est arrivé jusqu’au divorce, il y a un an, car mon mari sortait avec une autre femme. Il dépensait énormément d’argent pour elle et on s’est retrouvés endettés. Malgré le chagrin et l’amertume que je ressentais, le périple de notre lutte m’a poussée à préserver mon foyer au lieu de divorcer », confie Nada, 36 ans, mère de deux enfants. Des moments inoubliables que ce couple a partagés et qui ne cessent d’animer cette passion. « Une passion qui nous a coûté cher et qui nous a permis de tenir le coup », avance Nada.

L’amour a fait vibrer son cœur à l’âge de 17 ans. C’était un collègue de sa sœur à l’université, et Nada était encore lycéenne en 2e année secondaire. Issu d’une famille modeste, il ne pouvait pas se permettre de fonder un foyer. Et les parents de Nada ont pensé qu’il était trop tôt pour s’engager, surtout que le niveau social des deux familles n’était pas le même. « Tu auras peut-être la chance de rencontrer un autre homme dont les conditions seront meilleures », lui a lancé sa mère. Il lui faudra plusieurs années pour économiser de l’argent. « Tu pourras entamer ta vie conjugale avec un autre homme dont les conditions pourront te garantir plus de confort », commente le père, un important fonctionnaire qui, pourtant, ne possédait pas les moyens d’aider sa fille dans son trousseau.

Nada a donc décidé d’assumer les conséquences de son choix. Durant sept ans, Mamdouh et Nada se sont mis à économiser de l’argent. « Ce fut la plus longue période de fiançailles dans la famille, mais aussi les plus belles années de ma vie. C’est vrai que je n’avais pas droit, comme les autres filles, à des dîners somptueux auxquels j’étais habituée avec mes parents, mais nous avons passé d’agréables moments en marchant ensemble de l’Université du Caire jusqu’à ma maison, située au quartier des Pyramides. Une distance de 6 km à pieds, et sans jamais nous fatiguer. Il n’était pas question de prendre un moyen de transport, le moindre sou devait servir à meubler notre future maison ». Elle a dû se passer de la dot et se contenter d’un cadeau symbolique dont le prix ne dépassait pas les 2 000 L.E. Pendant ce temps, sa famille ne cessait de la harceler. « Pourquoi autant de sacrifices ? Ta sœur a reçu un joli cadeau de fiançailles évalué à plus de 6 000 L.E. et ta cousine a eu droit à une bague en diamant ». Mais Nada a décidé de ne plus faire attention à de tels commentaires. Elle a décidé de préparer une thèse de doctorat après avoir terminé ses études universitaires. Et ce, pour donner le temps à son fiancé de se préparer à leur mariage. Et ce n’est pas tout. Quand son père a obtenu sa retraite, il lui a offert une somme de 20 000 L.E. qu’elle n’a pas hésité à donner à son fiancé pour payer le reste des crédits de l’appartement. Mamdouh, quant à lui, devait travailler jour et nuit.

« Le matin, je travaillais comme enseignant dans un institut et le soir dans une usine », se rappelle Mamdouh, dont la famille a connu une grave crise. Et la mère a puisé des économies de Mamdouh pour sauver son frère, endetté. « Cette situation a failli mettre fin à notre histoire d’amour, il fallait tout recommencer dès le début ... Des jours bien difficiles car je n’arrivais pas à comprendre pourquoi ma belle-mère avait agi ainsi. Mais le bateau devait continuer à naviguer », confie Nada qui, durant trois années consécutives, a dû verser tout son salaire pour équiper sa maison. Elle n’a pas hésité à dresser une liste de mariage qu’elle a envoyée à ses proches et amis pour compléter ce dont elle a besoin. Et c’est grâce aux coopératives que Mamdouh a pu acheter les lustres, faire les placards de la cuisine, meubler la salle à manger et le reste de l’appartement. Le couple s’est contenté d’une simple soirée familiale pour célébrer son mariage afin de limiter les frais.

Aujourd’hui, le couple qui s’est uni après de longues années de bataille pour surmonter les difficultés financières est sorti vainqueur. « Ni la cuisinière ni le réfrigérateur vont faire le bonheur d’un couple, c’est l’amour qui nous a aidés à surmonter toutes les difficultés et c’est cette force secrète qui m’a donnée la force magique de lui pardonner son erreur », conclut Nada.

Témoignages recueillis par Dina Darwich

 




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