4 novembre.
Trois
femmes de milieux différents témoignent de leurs histoires
d’amour. Face à des traditions ancrées, à la pauvreté, au
handicap, leur couple a tenu le coup. Dossier à l’occasion
de la Fête égyptienne de l’amour.
Le
refus de l’étranger
«
Je suis tombée amoureuse d’un étudiant jordanien qui faisait
ses études à l’Académie maritime d’Alexandrie. Il ne lui
restait plus que quelques mois avant de regagner son pays.
Et ce futur marin était appelé à voyager partout dans le
monde », lance Hind.
A
l’époque, elle avait 18 ans et le seul moyen de protéger son
amour était de le garder secret. « Je suis issue d’une
famille qui malgré sa fortune respecte les lois tribales.
Chez nous, il est interdit de se marier hors du clan. Dès
qu’une fille atteint l’âge de la puberté, on la fiance à un
de ses cousins. Elle peut choisir son mari à condition qu’il
soit de la famille, car hors de ce cercle, on ne peut que
s’exposer à de gros problèmes », confie Hind qui, plus tard,
parviendra à transgresser les traditions de sa famille. Mais,
dans sa famille, l’idée d’imposer aux filles de se marier à
leurs cousins s’explique par le fait qu’il faut préserver le
secret de cette famille qui aurait fait fortune grâce au
trafic d’antiquités. Ce business illicite devait rester
secret. Hind décide donc d’en faire autant afin de préserver
cet amour qui grandissait de jour en jour. Elle profitait de
quelques moments de liberté qui lui étaient accordés pour
partir à la ville de Port-Saïd et rencontrer son bien-aimé
dont le bateau devait rester sur le quai pour quelques
heures. Elle n’hésitait pas à parcourir plus de 200 km pour
rejoindre le jeune marin de passage à Alexandrie, afin de
revivre ensemble les souvenirs des premiers jours de leur
rencontre. Elle ne voyait aucun inconvénient à dépenser tout
son argent de poche en communications. C’était avant 1995. «
Mon argent de poche ne dépassait pas les 200 L.E. par mois,
j’économisais les trois quarts de cette somme pour entendre
la voix de Galal durant quelques minutes, et les cinq
minutes de communication me revenaient à 75 L.E. Il était
difficile pour lui de me contacter à la maison à cause de
mes parents. Donc c’était à moi d’agir, de prendre les
initiatives », poursuit-elle.
En
effet, sa merveilleuse histoire d’amour a commencé à
Alexandrie, perle de la Méditerranée, par une nuit d’été en
1989. Hind était en vacances avec sa famille quand elle
s’est fait une entorse en tombant sur la plage
d’Al-Maamoura. Malgré la douleur, elle a esquissé un sourire
au moment où un jeune homme s’est avancé en lui tendant la
main pour l’aider à se relever. « Il était beau comme un
enfant, fort comme un homme, comme le dit la chanson de la
diva Dalida ». Hind ne pensait pas que cette rencontre
allait bouleverser toute sa vie.
Or, le
plus grand défi qu’elle a dû relever a été lorsque ses
parents avaient appris qu’elle est amoureuse d’un étranger.
« Cette période a été pour nous un vrai calvaire, car la
famille de Hind a fait pression sur elle pour qu’elle ne
prenne plus contact avec moi. Mais nos sentiments étaient
tellement forts, tellement sincères que nous avons pu
résister », commente Galal, mari de Hind et père de ses deux
enfants.
Hind a
dû braver ses parents et tout le clan. Elle a été battue, on
lui avait interdit de sortir. Et son oncle lui a même rasé
les cheveux et lui a confisqué l’héritage de son père pour
l’obliger à changer d’avis. Mais Hind a tenu bon. « J’étais
persuadée que ma détermination et mon attachement à une
position ferme allaient changer ma vie. Je devais tout
simplement me battre », dit-elle. Une résistance qui a
poussé Galal à être plus combatif. « Bien que j’aie
rencontré des filles dans chaque port, je suis resté fidèle
à celle qui m’a aimé le plus ».
Au bout
de 10 ans de résistance, le couple s’est marié après la
disparition des farouches opposants de sa famille. Certains
sont morts, d’autres se sont retrouvés en prison.
Aujourd’hui, le couple Hind et Galal a non seulement réussi
à imposer sa volonté et surmonter les obstacles mais aussi à
choisir sa vie. « C’est pour les beaux yeux de Hind que j’ai
décidé de quitter définitivement la mer dont j’ai toujours
été fasciné. Vivre ensemble a été le fruit d’une bataille
digne qui a mérité tous ces sacrifices », conclut Galal.
Envers
et contre tout
Ils
étaient des voisins issus de familles modestes dans un
bidonville pauvre d’Alexandrie. Enfants déjà, ils
parcouraient ensemble les ruelles du quartier d’Al-Azarita.
« J’avais l’impression que nous étions fait l’un pour
l’autre », explique Sayed, 30 ans, agent de sécurité. La
période d’enfance va s’écouler sans effacer les traces de
cet amour. Les revenus limités des deux familles n’ont guère
empêché cette relation de se renforcer. « La vie des pauvres
est dure, c’est seulement l’amour qui donne du baume à la
vie », poursuit-il. Les youyous éclatent dans les quatre
coins du bidonville pour annoncer les fiançailles de Sayed
et Hoda. Mais le destin va leur réserver une mauvaise
surprise qui va gâcher leur bonheur. C’est en étalant du
linge sur la terrasse d’un immeuble de trois étages que le
drame arriva. Un mur s’effondre et Hoda va se retrouver en
quelques secondes sous les décombres. Les youyous qui
fusaient quelques jours auparavant pour fêter ses
fiançailles se sont transformés en cris de détresse.
Transportée d’urgence à l’hôpital, Hoda y resta plusieurs
mois entre la vie et la mort. « J’ai passé des moments
atroces. Je pleurais comme un enfant à l’idée de perdre la
personne avec qui j’ai partagé toute mon enfance. A la voir
entre la vie et la mort, j’étais prêt à faire n’importe
quoi, même à l’accepter sous n’importe quelle condition »,
raconte Sayed.
Après
cet accident, Hoda s’est retrouvée paralysée. Un grand choc
pour tout le monde. « C’est une femme à moitié morte,
comment vas-tu pouvoir vivre avec elle ? Tu dois rompre tes
fiançailles. Rien ne t’oblige à te marier avec elle », ne
cesse de répéter la famille de Sayed. « Elle ne pourra
peut-être plus marcher, il faut bien réfléchir », lui ont
conseillé les parents de Hoda. Mais Sayed, qui ne l’a pas
quittée aux soins intensifs, a décidé de ne plus écouter
personne. S’éloigner d’elle était plus difficile que de
partager avec elle une vie pas tout à fait normale. Et c’est
sur une chaise roulante que Hoda va entamer sa vie
conjugale. Les premiers jours ont été bien difficiles, car
Sayed devait tout faire en rentrant du boulot. Une liste de
corvées ménagères à laquelle il n’était pas habitué. Il
devait nettoyer la maison, faire la cuisine, laver le linge
puis amener Hoda faire ses séances de rééducation. « Les
conditions de vie nous imposent parfois de braver les défis.
Des défis qui permettent de découvrir ses capacités à
résister aux pires des situations », dit Sayed.
Chaque
jour, il aide sa femme à faire sa toilette, à s’habiller et
à se maquiller. Une lueur d’espoir qui va encourager ce
couple à aller de l’avant. Un an plus tard, la petite Loula
est née. Et dès qu’elle a commencé à marcher et à parler, on
lui a appris à prendre soin de sa maman. Trois ans déjà, la
petite gamine aide sa maman jusqu’à l’arrivée de son papa.
Le temps passe et Hoda commence à bouger ses membres. Une
autre bataille.
Le
pouvoir de pardonner
« On en
est arrivé jusqu’au divorce, il y a un an, car mon mari
sortait avec une autre femme. Il dépensait énormément
d’argent pour elle et on s’est retrouvés endettés. Malgré le
chagrin et l’amertume que je ressentais, le périple de notre
lutte m’a poussée à préserver mon foyer au lieu de divorcer
», confie Nada, 36 ans, mère de deux enfants. Des moments
inoubliables que ce couple a partagés et qui ne cessent
d’animer cette passion. « Une passion qui nous a coûté cher
et qui nous a permis de tenir le coup », avance Nada.
L’amour
a fait vibrer son cœur à l’âge de 17 ans. C’était un
collègue de sa sœur à l’université, et Nada était encore
lycéenne en 2e année secondaire. Issu d’une famille modeste,
il ne pouvait pas se permettre de fonder un foyer. Et les
parents de Nada ont pensé qu’il était trop tôt pour
s’engager, surtout que le niveau social des deux familles
n’était pas le même. « Tu auras peut-être la chance de
rencontrer un autre homme dont les conditions seront
meilleures », lui a lancé sa mère. Il lui faudra plusieurs
années pour économiser de l’argent. « Tu pourras entamer ta
vie conjugale avec un autre homme dont les conditions
pourront te garantir plus de confort », commente le père, un
important fonctionnaire qui, pourtant, ne possédait pas les
moyens d’aider sa fille dans son trousseau.
Nada a
donc décidé d’assumer les conséquences de son choix. Durant
sept ans, Mamdouh et Nada se sont mis à économiser de
l’argent. « Ce fut la plus longue période de fiançailles
dans la famille, mais aussi les plus belles années de ma
vie. C’est vrai que je n’avais pas droit, comme les autres
filles, à des dîners somptueux auxquels j’étais habituée
avec mes parents, mais nous avons passé d’agréables moments
en marchant ensemble de l’Université du Caire jusqu’à ma
maison, située au quartier des Pyramides. Une distance de 6
km à pieds, et sans jamais nous fatiguer. Il n’était pas
question de prendre un moyen de transport, le moindre sou
devait servir à meubler notre future maison ». Elle a dû se
passer de la dot et se contenter d’un cadeau symbolique dont
le prix ne dépassait pas les 2 000 L.E. Pendant ce temps, sa
famille ne cessait de la harceler. « Pourquoi autant de
sacrifices ? Ta sœur a reçu un joli cadeau de fiançailles
évalué à plus de 6 000 L.E. et ta cousine a eu droit à une
bague en diamant ». Mais Nada a décidé de ne plus faire
attention à de tels commentaires. Elle a décidé de préparer
une thèse de doctorat après avoir terminé ses études
universitaires. Et ce, pour donner le temps à son fiancé de
se préparer à leur mariage. Et ce n’est pas tout. Quand son
père a obtenu sa retraite, il lui a offert une somme de 20
000 L.E. qu’elle n’a pas hésité à donner à son fiancé pour
payer le reste des crédits de l’appartement. Mamdouh, quant
à lui, devait travailler jour et nuit.
« Le
matin, je travaillais comme enseignant dans un institut et
le soir dans une usine », se rappelle Mamdouh, dont la
famille a connu une grave crise. Et la mère a puisé des
économies de Mamdouh pour sauver son frère, endetté. « Cette
situation a failli mettre fin à notre histoire d’amour, il
fallait tout recommencer dès le début ... Des jours bien
difficiles car je n’arrivais pas à comprendre pourquoi ma
belle-mère avait agi ainsi. Mais le bateau devait continuer
à naviguer », confie Nada qui, durant trois années
consécutives, a dû verser tout son salaire pour équiper sa
maison. Elle n’a pas hésité à dresser une liste de mariage
qu’elle a envoyée à ses proches et amis pour compléter ce
dont elle a besoin. Et c’est grâce aux coopératives que
Mamdouh a pu acheter les lustres, faire les placards de la
cuisine, meubler la salle à manger et le reste de
l’appartement. Le couple s’est contenté d’une simple soirée
familiale pour célébrer son mariage afin de limiter les
frais.
Aujourd’hui, le couple qui s’est uni après de longues années
de bataille pour surmonter les difficultés financières est
sorti vainqueur. « Ni la cuisinière ni le réfrigérateur vont
faire le bonheur d’un couple, c’est l’amour qui nous a aidés
à surmonter toutes les difficultés et c’est cette force
secrète qui m’a donnée la force magique de lui pardonner son
erreur », conclut Nada.
Témoignages recueillis par Dina Darwich