Soudan.
Les autorités ont commencé l’enregistrement des électeurs
pour les élections générales d’avril 2011, que plusieurs
partis d’opposition menacent de boycotter.
Le
bras de fer est engagé
Sans
se bousculer au portillon, les Soudanais ont commencé
dimanche à s’inscrire sur les listes électorales en vue des
élections d’avril 2010, premier scrutin multipartite en près
d’un quart de siècle dans le plus grand pays d’Afrique. « Je
suis une citoyenne soudanaise et je veux exercer mon droit
de vote », explique Mushaïd Youssif, une jeune mère venue
s’enregistrer dans le quartier populaire d’Ad-Dim, à
Khartoum, où des électeurs s’inscrivaient au compte-gouttes.
Le début de l’enregistrement défrayait la chronique dimanche
dans la plupart des quotidiens de la capitale, mais dans les
rues, les affiches expliquant aux électeurs où, quand et
comment s’inscrire étaient rares. A Juba, capitale
majoritairement chrétienne du Sud-Soudan semi-autonome, un
concert et une grande marche ont lancé samedi le processus
d’enregistrement.
Les
électeurs soudanais ont un mois pour s’inscrire sur les
listes électorales dans des bureaux fixes et mobiles qui se
rendront dans des villages isolés. « La commission
électorale aura peut-être des difficultés à envoyer le
matériel dans des régions reculées », a cependant souligné
un responsable onusien sous le couvert de l’anonymat. Le
Soudan compte 39 millions d’habitants, soit environ 19 à 20
millions d’électeurs potentiels, selon les autorités. « Ce
sera un défi d’inscrire 20 millions d’électeurs en un mois
», explique Aly Verjee du centre Carter, organisme américain
qui observe le processus électoral à travers le Soudan.
L’accord
de paix ayant mis fin en 2005 à deux décennies d’une guerre
civile entre le Nord et le Sud du pays, à l’origine de deux
millions de morts et de quatre millions de déplacés,
prévoyait la tenue d’élections — législatives,
présidentielles et régionales — en juillet 2009, mais le
scrutin a été repoussé, à deux reprises, à avril prochain.
Il doit s’agir des premières élections multipartites depuis
1986 au Soudan, géant africain dirigé depuis 1989 par le
président Omar Al-Béchir, sous le coup d’un mandat d’arrêt
de la Cour Pénale Internationale (CPI), et des cinquièmes
depuis l’indépendance du pays en 1956.
Le
nombre d’électeurs inscrits est historiquement bas au Soudan.
Selon les données colligées par l’institut de recherche Rift
Valley, quelque 26 % de la population — donc un peu plus de
50 % des électeurs potentiels — étaient inscrits aux
élections de 1986, le plus fort taux de l’histoire du pays.
« Nous espérons cette fois obtenir un taux de 70 % », dit
Al-Hadi Mohammed Ahmed, responsable de l’enregistrement à la
Commission soudanaise des élections.
L’enregistrement des électeurs se fera dans un climat tendu
dans certaines régions du Sud-Soudan, théâtre de combats
tribaux meurtriers depuis le début de l’année, et au Darfour
(ouest), en proie à une guerre civile complexe et à une
insécurité chronique. « Au Darfour, il y a une combinaison
de difficultés à la fois logistiques et tenant à la sécurité
», remarque M. Verjee du centre Carter. Quelque 2,7 millions
de personnes déplacées par le conflit au Darfour vivent dans
des camps. Ces déplacés ont aussi le droit de vote. L’Onu
doit déployer environ 200 observateurs internationaux pour
surveiller le processus d’enregistrement qui, lors des
élections passées, avait fait l’objet de contestations.
Outre
les difficultés techniques, plusieurs grands partis
soudanais menacent de boycotter le scrutin d’avril si le
président Omar Al-Béchir n’engageait pas une série de
réformes politiques et ne mettait pas fin au conflit au
Darfour. Ainsi une vingtaine de partis avaient demandé le 30
septembre « l’amendement de toutes les lois liées aux
libertés et à la transformation démocratique » du Soudan
conformément à la constitution intérimaire, signée en 2005,
dans la foulée d’un accord de paix global, par le Mouvement
populaire de libération du Soudan (SPLM, ex-rebelles
sudistes faisant aujourd’hui partie d’un gouvernement
d’union nationale) et le Parti du congrès national (NCP du
président Al-Béchir), après 21 ans d’une guerre civile
Nord-Sud.
Or cette
constitution entre en contradiction, selon ces partis, avec
des lois toujours en vigueur concernant notamment le respect
des libertés individuelles et le pouvoir des services de
renseignement. « L’amendement de ces lois doit se faire
d’ici le 30 novembre et constitue une condition à la
participation de tous les partis politiques » aux élections
générales, avait réclamé la « déclaration de Juba pour le
dialogue et le consensus national », qui exige aussi un
accord sur les résultats contestés du recensement — qui sert
à établir les circonscriptions électorales — comme condition
de participation aux élections. La déclaration de Juba avait
été signée notamment par le SPLM, l’ancien premier ministre
Sadeq Al-Mahdi, chef du parti Umma, et l’opposant islamiste
Hassan Al-Tourabi, ancienne éminence grise du régime
d’Al-Béchir.
Plaidoyer en faveur de la sécession
Les
divergences entre le parti au pouvoir et ceux de
l’opposition, notamment celui du SPLM, qui fait pourtant
partie du gouvernement, risquent de s’aggraver à l’approche
de l’échéance d’avril, non seulement autour des réformes
politiques à mettre en application avant le scrutin et des
conditions du déroulement de ce dernier, mais aussi
concernant le sort du Sud-Soudan. A la veille du début de
l’enregistrement des électeurs pour les élections d’avril,
le président du Sud-Soudan, Salva Kiir, a livré samedi un
plaidoyer en faveur de la sécession du sud du pays lors du
référendum de 2011, affirmant que le maintien de l’unité du
pays allait faire des sudistes des citoyens de « second rang
». « Lorsque vous serez devant l’urne, le choix sera le
vôtre. Vous voulez voter pour l’unité et devenir un citoyen
de second rang dans votre propre pays. Cela est votre choix.
(Ou bien) Si vous voulez voter pour l’indépendance, vous
deviendrez alors une personne libre dans un pays indépendant
», a déclaré M. Kiir, qui est aussi le vice-président du
gouvernement d’union nationale regroupant les anciens
ennemis du Nord et du Sud lors d’un discours à Juba.
Le NCP a
immédiatement réagi aux déclarations de M. Kiir, estimant
qu’elles étaient « contraires » à l’accord de paix. « Ma
compréhension est que ces propos sont contraires à l’Accord
de paix global (CPA) selon lequel la priorité doit être
donnée à l’unité » du Soudan, a déclaré dimanche dans un
communiqué un responsable du NCP, Mandour Al-Mahdi. L’accord
de paix de 2005 a mis fin à plus de deux décennies de guerre
civile entre le nord et le sud du Soudan. Il a permis la
formation d’un gouvernement d’union nationale entre le NCP
et le SPLM et prévoit la tenue d’un référendum en janvier
2011 sur l’indépendance du Sud-Soudan. Jusqu’à la campagne
référendaire, les deux partis se sont engagés à rendre
l’unité du Soudan « attractive ».
Soutenu
par les partis de la « déclaration de Juba », le SPLM défend
aussi l’idée d’une majorité simple (50 % + un vote) comme
seuil pour déclarer l’indépendance du Sud-Soudan lors du
référendum de 2011 sur cette épineuse question,
contrairement au minimum de 75 % prôné actuellement par la
formation du président Béchir.
Hicham Mourad