Al-Ahram Hebdo, Littérature | Abdel-Rachid Al-Mahmoudi,Lorsque pleurent les chevaux
  Président Abdel-Moneim Saïd
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 4 au 10 novembre 2009, numéro 791

 

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Littérature

Entre deux mondes, celui de la nature palpitante et celui du béton et des murs, entre la vie intérieure et l’apparence des hommes, Abdel-Rachid Al-Mahmoudi, qui a lui-même vécu longtemps entre deux civilisations, navigue dans les profondeurs des êtres et de leurs aspirations. Nous publions un extrait de son nouveau roman Endama tabki al-khoyoul.

Lorsque pleurent les chevaux

Les montagnes majestueuses m’apparurent. A chaque montée du train, l’étrangeté des lieux augmentait. Où est Garden City de ce monde ? Rénetta n’avait cessé de m’inciter à lui rendre visite, et moi de m’excuser pour une raison ou une autre jusqu’au moment où elle m’invita à son mariage, et cette fois-ci, je ne refusais pas. L’occasion était arrivée au moment opportun pour m’éloigner du Caire. Ici, dans cette ville perdue aux frontières de la France et de l’Italie, je pouvais dépasser mon conflit avec ma mère et me sauver d’Aymane. Que ce périple soit le bienvenu. D’ailleurs, un autre voyage,  qui ne me réjouissait pas trop, m’attendait à mon retour au Caire.

Je vis sur le quai du train, aux côtés de Rénetta, un jeune homme vêtu d’un blouson en cuir noir. C’était donc lui Roberto, son fiancé. Elle me le présenta après les embrassades :

— Tu n’as pas changé. Elle n’est pas belle Roberto ? Ne t’ai-je pas dit que c’était la plus belle fille que j’avais connue de ma vie ?

Je dis :

— Une vieille fille de 23 ans. Quant à toi … Que s’est-il passé ? Tu as beaucoup changé. Tu étais mince au Caire. Ce sont les pâtes de ta mère ou l’amour ?

Rénetta me fit faire le tour de la maison composée de trois étages et entourée d’un jardin. Au rez-de-chaussée, le living, la salle à manger et la cuisine et au premier étage trois chambres à coucher : la chambre principale, la chambre de Rénetta et une chambre pour les invités. Rénetta me dit :

— Tu peux coucher dans cette chambre. Mais je sais combien tu aimes le calme. Suis-moi donc, nous allons monter encore.

Elle me conduisit dans une pièce à l’étage supérieur au plafond incliné et une seule fenêtre avec vue sur la montagne.

— C’est la pièce qui m’est la plus chère dans cette maison. C’était ma chambre jusqu’à l’âge de 17 ans. Qu’en penses-tu ?

Je vis tout de suite que la pièce me convenait parfaitement. C’était une cachette merveilleuse. Le Caire ne pouvait pas m’atteindre dans cette pièce qui ressemblait à un grenier.

Rénetta profita de notre isolement pour me demander :

— Donne-moi les dernières nouvelles. Tu as quitté Aymane ?

Je dis :

— Je t’en prie, fais-moi grâce de cette histoire.

— Mais je ne te cache rien.

— Je ne veux pas en parler maintenant.

En arrivant au rez-de-chaussée, je vis Gloria qui revenait du marché. Elle était tout essoufflée. Dès qu’elle me vit, elle se délivra de ses achats sur la table de la salle à manger et se jeta à mon cou :

— Rénetta ne cesse de parler de toi.

Elle s’éloigna pour m’examiner de la tête au pied, puis elle me prit à nouveau dans ses bras.

Elle parlait un mauvais français et boitait légèrement, mais ne cessait de bouger ni de rire. Elle parlait en hurlant.

Au dîner, toute la famille était au complet, y compris Georgio le père et Roberto le fiancé. Tout en Georgio dénotait qu’il était agriculteur : le teint basané à cause du soleil de la montagne, la moustache touffue jaunie par le tabac, les sourcils broussailleux et les yeux perçants tels des yeux de faucon. Il avait placé devant lui de nombreuses bouteilles de vin rouge dont il se servait généreusement, lui et le fiancé de sa fille, alors qu’il était plus mesuré avec les autres personnes. Je fus captivée par ses gros doigts robustes qui pulvérisaient les piments séchés au-dessus des pâtes et qui coupaient, muni de son canif, des morceaux de pêches pour les plonger les uns après les autres dans la coupe de vin. Mais en fait, qu’est-ce qui avait plu à Rénetta en Roberto ? Son ventre s’était arrondi et avait pris du volume bien qu’il n’ait pas encore atteint la trentaine. Il ne cessait de passer sa paume sur son ventre et sa poitrine. Il semblait fier de son corps. Le toutou de sa mère. Je voyais qu’ils n’allaient pas ensemble : la belle, spécialiste en littérature, et le gros, ingénieur en mécanique. Quels étaient les centres d’intérêt communs entre eux ? Mes jugements étaient sans pitié et je ne voyais au prime abord que les défauts. Je serais sans doute plus compatissante et j’aurais plus de sympathie pour Roberto si je venais à mieux le connaître ? Pourtant, cela me semblait difficile. Il avait l’air timide et ne communiquait pas rapidement avec les étrangers. Il parlait peu et son impuissance à échanger dans une quelconque langue, à l’exception de l’italien, n’était pas étrangère à son état. J’étais fatiguée et j’essayais de ne pas trop bâiller en attendant impatiemment la fin de la soirée.

Dès que je rentrai dans mon lit, les derniers souvenirs du Caire firent leur apparition. J’essayais de compter de 1 à 100, mais au nombre de 56 la tragédie du mariage et des êtres humains m’assaillirent. C’était donc cela, le mariage ? Elle était folle cette Rénetta. Les jeunes à l’Université du Caire se pressaient autour d’elle et elle répondait à ces avances. Et la voilà qui termine sa vie avec ce jeune homme, trop nourri par sa mère. Elle partirait avec lui à son lieu de travail et accoucherait d’un enfant après l’autre : une fille puis un garçon, et encore une fille et un garçon. Des grossesses et des envies à ne plus en finir ! Est-ce cela la vie ? Rénetta et Roberto allaient vivre heureux, ils auraient des filles et des garçons et l’histoire se terminerait à l’eau de rose. Elle se terminerait ? Une fille puis un garçon, et encore une fille et un garçon. Tu vas donner le sein à ton enfant ou du lait en poudre ? Qui aurait pour mission de préparer le biberon en cette dernière phase de la nuit ? Qui changerait les couches et ferait sa toilette à l’enfant ? Qui aurait la patience de supporter les bagarres, les chamailles et l’ennui résultant de cette longue promiscuité et de cette monotonie ? En fin de compte, quelle était la différence entre l’homme et les animaux de pâturage ? Entre la femme et la vache ? Qu’advenait-il de l’amour ? Ces montagnes avaient vu des générations innombrables qui s’étaient accrochées à leurs flancs telles des ruées de fourmis, pour ensuite disparaître définitivement. Où avaient-ils disparu ? Hannibal était sans doute passé par là avec ses éléphants, et les pauvres soldats des grottes, qui s’étaient frigorifiés sur les cimes, avaient été égorgés alors qu’ils dormaient. Du sang foncé sur la neige. Il semblait que ces vagues d’êtres humains avaient connu l’amour. Où était donc parti cet amour ? Il n’en restait que les rochers. Une fille puis un garçon, une fille encore puis un garçon. Couche-toi ma fille. Couche-toi, que Dieu t’emporte. Non, je ne voulais pas me marier.

Le matin, je fus surprise par l’image d’Aymane. Non. Pas cela non plus. Je ne voulais pas tomber amoureuse. Je ne voulais me donner à personne. Aymane était superbe et terrifiant à la fois. Son faciès, sa démarche et son accent ne prouvaient pas qu’il était égyptien. Tout ceci préconisait des tempêtes. D’où était-il venu ? D’étranges gênes comme pour son cheval. Je voulais le calme et pas le déchiquètement. Mais où était donc le petit déjeuner ? Personne ne me l’avait apporté. Voyons, tu n’étais plus à Garden City, Némat. La faim me fit descendre au rez-de-chaussée. Il n’y avait que Gloria qui m’accueillit avec ses hurlements : j’espère que tu aies passé une bonne nuit chez nous ? Elle n’attendit pas la réponse. Je prends mon petit déjeuner, toute seule. Je me réveille à 5h du matin pour préparer le café à Georgio et Georgio est parti à la ferme et Rénetta s’est réveillée à 8h, mais elle ne prend pas de petit déjeuner. Elle est sortie faire des emplettes pour le mariage. Notre demeure est modeste comme tu vois. Georgio boit son café et part. Il est dans un mauvais état psychologique. Je ne sais pas ce qui s’est passé ? Des fois, je pense qu’il est triste à cause de la séparation de sa fille unique. Comme tu le sais, les filles sont plus proches du père. Pourtant, je pense que ce n’est pas cela le principal problème. Il y a le chien de la ferme. Il est malade. Il se fait vieux. Il a besoin de repos et Georgio n’aime pas reconnaître la vieillesse. Il ne veut pas libérer le chien et appeler le vétérinaire pour qu’il donne au pauvre chien la piqûre de repos éternel. Moi-même, je me sens fatiguée. Nous sommes originaires du sud de l’Italie, et la femme en provenance de l’Italie du Sud est comme moi, au service de son mari et de ses enfants. Moi aussi j’ai pris de l’âge. Quand donc on m’assénera la piqûre de repos ou la balle du revolver de repos ? Ha … Ha … Ha …

Puis elle interrompit son débit pour me demander :

— Mais qu’est-ce que tu veux pour ton petit déjeuner ? Du thé ou du café ? (…).

Traduction de Soheir Fahmi

 

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Abdel-Rachid Al-Sadeq Al-Mahmoudi

Ecrivain et journaliste égyptien, Abdel-Rachid Al-Sadeq Al-Mahmoudi a travaillé à l’Organisation des Nations-Unies jusqu’à sa retraite. Il s’est lancé parallèlement dans l’écriture littéraire et les traductions de textes philosophiques, comme l’œuvre du philosophe anglais Bertrand Russel Ma philosophie, comment a-t-elle évolué ?, et trois ouvrages sur la pensée de Taha Hussein. Il n’a publié que tardivement ses propres œuvres avec en 2007 son premier recueil de nouvelles Rokn al-ochaq (le coin des amoureux) aux éditions de l’Organisme général des palais de culture. Son deuxième en 2008, Zaërat al-ahad (ou la visiteuse de dimanche) aux éditions Akhabr Al-Youm et enfin son roman Endama tabki al-khoyoul aux éditions Al-Hilal.

 

 




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