Entre
deux mondes, celui de la nature palpitante et celui du béton
et des murs, entre la vie intérieure et l’apparence des
hommes, Abdel-Rachid Al-Mahmoudi,
qui a lui-même vécu longtemps entre deux
civilisations, navigue dans les profondeurs des êtres et de
leurs aspirations. Nous publions un extrait de son nouveau
roman Endama tabki al-khoyoul.
Lorsque pleurent les chevaux
Les
montagnes majestueuses m’apparurent. A chaque montée du
train, l’étrangeté des lieux augmentait. Où est Garden City
de ce monde ? Rénetta n’avait cessé de m’inciter à lui
rendre visite, et moi de m’excuser pour une raison ou une
autre jusqu’au moment où elle m’invita à son mariage, et
cette fois-ci, je ne refusais pas. L’occasion était arrivée
au moment opportun pour m’éloigner du Caire. Ici, dans cette
ville perdue aux frontières de la France et de l’Italie, je
pouvais dépasser mon conflit avec ma mère et me sauver
d’Aymane. Que ce périple soit le bienvenu. D’ailleurs, un
autre voyage, qui ne me réjouissait pas trop,
m’attendait à mon retour au Caire.
Je vis
sur le quai du train, aux côtés de Rénetta, un jeune homme
vêtu d’un blouson en cuir noir. C’était donc lui Roberto,
son fiancé. Elle me le présenta après les embrassades :
— Tu
n’as pas changé. Elle n’est pas belle Roberto ? Ne t’ai-je
pas dit que c’était la plus belle fille que j’avais connue
de ma vie ?
Je dis :
— Une
vieille fille de 23 ans. Quant à toi … Que s’est-il passé ?
Tu as beaucoup changé. Tu étais mince au Caire. Ce sont les
pâtes de ta mère ou l’amour ?
Rénetta
me fit faire le tour de la maison composée de trois étages
et entourée d’un jardin. Au rez-de-chaussée, le living, la
salle à manger et la cuisine et au premier étage trois
chambres à coucher : la chambre principale, la chambre de
Rénetta et une chambre pour les invités. Rénetta me dit :
— Tu
peux coucher dans cette chambre. Mais je sais combien tu
aimes le calme. Suis-moi donc, nous allons monter encore.
Elle me
conduisit dans une pièce à l’étage supérieur au plafond
incliné et une seule fenêtre avec vue sur la montagne.
— C’est
la pièce qui m’est la plus chère dans cette maison. C’était
ma chambre jusqu’à l’âge de 17 ans. Qu’en penses-tu ?
Je vis
tout de suite que la pièce me convenait parfaitement.
C’était une cachette merveilleuse. Le Caire ne pouvait pas
m’atteindre dans cette pièce qui ressemblait à un grenier.
Rénetta
profita de notre isolement pour me demander :
— Donne-moi
les dernières nouvelles. Tu as quitté Aymane ?
Je dis :
— Je
t’en prie, fais-moi grâce de cette histoire.
— Mais
je ne te cache rien.
— Je ne
veux pas en parler maintenant.
En
arrivant au rez-de-chaussée, je vis Gloria qui revenait du
marché. Elle était tout essoufflée. Dès qu’elle me vit, elle
se délivra de ses achats sur la table de la salle à manger
et se jeta à mon cou :
—
Rénetta ne cesse de parler de toi.
Elle
s’éloigna pour m’examiner de la tête au pied, puis elle me
prit à nouveau dans ses bras.
Elle
parlait un mauvais français et boitait légèrement, mais ne
cessait de bouger ni de rire. Elle parlait en hurlant.
Au dîner,
toute la famille était au complet, y compris Georgio le père
et Roberto le fiancé. Tout en Georgio dénotait qu’il était
agriculteur : le teint basané à cause du soleil de la
montagne, la moustache touffue jaunie par le tabac, les
sourcils broussailleux et les yeux perçants tels des yeux de
faucon. Il avait placé devant lui de nombreuses bouteilles
de vin rouge dont il se servait généreusement, lui et le
fiancé de sa fille, alors qu’il était plus mesuré avec les
autres personnes. Je fus captivée par ses gros doigts
robustes qui pulvérisaient les piments séchés au-dessus des
pâtes et qui coupaient, muni de son canif, des morceaux de
pêches pour les plonger les uns après les autres dans la
coupe de vin. Mais en fait, qu’est-ce qui avait plu à
Rénetta en Roberto ? Son ventre s’était arrondi et avait
pris du volume bien qu’il n’ait pas encore atteint la
trentaine. Il ne cessait de passer sa paume sur son ventre
et sa poitrine. Il semblait fier de son corps. Le toutou de
sa mère. Je voyais qu’ils n’allaient pas ensemble : la
belle, spécialiste en littérature, et le gros, ingénieur en
mécanique. Quels étaient les centres d’intérêt communs entre
eux ? Mes jugements étaient sans pitié et je ne voyais au
prime abord que les défauts. Je serais sans doute plus
compatissante et j’aurais plus de sympathie pour Roberto si
je venais à mieux le connaître ? Pourtant, cela me semblait
difficile. Il avait l’air timide et ne communiquait pas
rapidement avec les étrangers. Il parlait peu et son
impuissance à échanger dans une quelconque langue, à
l’exception de l’italien, n’était pas étrangère à son état.
J’étais fatiguée et j’essayais de ne pas trop bâiller en
attendant impatiemment la fin de la soirée.
Dès que
je rentrai dans mon lit, les derniers souvenirs du Caire
firent leur apparition. J’essayais de compter de 1 à 100,
mais au nombre de 56 la tragédie du mariage et des êtres
humains m’assaillirent. C’était donc cela, le mariage ? Elle
était folle cette Rénetta. Les jeunes à l’Université du
Caire se pressaient autour d’elle et elle répondait à ces
avances. Et la voilà qui termine sa vie avec ce jeune homme,
trop nourri par sa mère. Elle partirait avec lui à son lieu
de travail et accoucherait d’un enfant après l’autre : une
fille puis un garçon, et encore une fille et un garçon. Des
grossesses et des envies à ne plus en finir ! Est-ce cela la
vie ? Rénetta et Roberto allaient vivre heureux, ils
auraient des filles et des garçons et l’histoire se
terminerait à l’eau de rose. Elle se terminerait ? Une fille
puis un garçon, et encore une fille et un garçon. Tu vas
donner le sein à ton enfant ou du lait en poudre ? Qui
aurait pour mission de préparer le biberon en cette dernière
phase de la nuit ? Qui changerait les couches et ferait sa
toilette à l’enfant ? Qui aurait la patience de supporter
les bagarres, les chamailles et l’ennui résultant de cette
longue promiscuité et de cette monotonie ? En fin de compte,
quelle était la différence entre l’homme et les animaux de
pâturage ? Entre la femme et la vache ? Qu’advenait-il de
l’amour ? Ces montagnes avaient vu des générations
innombrables qui s’étaient accrochées à leurs flancs telles
des ruées de fourmis, pour ensuite disparaître
définitivement. Où avaient-ils disparu ? Hannibal était sans
doute passé par là avec ses éléphants, et les pauvres
soldats des grottes, qui s’étaient frigorifiés sur les cimes,
avaient été égorgés alors qu’ils dormaient. Du sang foncé
sur la neige. Il semblait que ces vagues d’êtres humains
avaient connu l’amour. Où était donc parti cet amour ? Il
n’en restait que les rochers. Une fille puis un garçon, une
fille encore puis un garçon. Couche-toi ma fille. Couche-toi,
que Dieu t’emporte. Non, je ne voulais pas me marier.
Le
matin, je fus surprise par l’image d’Aymane. Non. Pas cela
non plus. Je ne voulais pas tomber amoureuse. Je ne voulais
me donner à personne. Aymane était superbe et terrifiant à
la fois. Son faciès, sa démarche et son accent ne prouvaient
pas qu’il était égyptien. Tout ceci préconisait des
tempêtes. D’où était-il venu ? D’étranges gênes comme pour
son cheval. Je voulais le calme et pas le déchiquètement.
Mais où était donc le petit déjeuner ? Personne ne me
l’avait apporté. Voyons, tu n’étais plus à Garden City,
Némat. La faim me fit descendre au rez-de-chaussée. Il n’y
avait que Gloria qui m’accueillit avec ses hurlements :
j’espère que tu aies passé une bonne nuit chez nous ? Elle
n’attendit pas la réponse. Je prends mon petit déjeuner,
toute seule. Je me réveille à 5h du matin pour préparer le
café à Georgio et Georgio est parti à la ferme et Rénetta
s’est réveillée à 8h, mais elle ne prend pas de petit
déjeuner. Elle est sortie faire des emplettes pour le
mariage. Notre demeure est modeste comme tu vois. Georgio
boit son café et part. Il est dans un mauvais état
psychologique. Je ne sais pas ce qui s’est passé ? Des fois,
je pense qu’il est triste à cause de la séparation de sa
fille unique. Comme tu le sais, les filles sont plus proches
du père. Pourtant, je pense que ce n’est pas cela le
principal problème. Il y a le chien de la ferme. Il est
malade. Il se fait vieux. Il a besoin de repos et Georgio
n’aime pas reconnaître la vieillesse. Il ne veut pas libérer
le chien et appeler le vétérinaire pour qu’il donne au
pauvre chien la piqûre de repos éternel. Moi-même, je me
sens fatiguée. Nous sommes originaires du sud de l’Italie,
et la femme en provenance de l’Italie du Sud est comme moi,
au service de son mari et de ses enfants. Moi aussi j’ai
pris de l’âge. Quand donc on m’assénera la piqûre de repos
ou la balle du revolver de repos ? Ha … Ha … Ha …
Puis
elle interrompit son débit pour me demander :
— Mais
qu’est-ce que tu veux pour ton petit déjeuner ? Du thé ou du
café ? (…).
Traduction de Soheir Fahmi