Ancien
secrétaire général adjoint des Nations-Unies et ex-ministre
algérien des Affaires étrangères,
Lakhdar Brahimi a été
l’envoyé spécial de cette organisation internationale dans
plusieurs zones de conflit. Il livre son expérience dans la
résolution des conflits, notamment celui entre Palestiniens
et Israéliens.
« Le
déséquilibre des forces retarde le règlement du conflit
palestino-israélien »
Al-ahram
hebdo : Vous étiez l’envoyé spécial des Nations-Unies dans
plusieurs conflits du monde, dont ceux de l’Iraq (janvier-juin
2004) et de l’Afghanistan (juillet 1997-octobre 1999).
Quelles leçons tirez-vous de cette vaste expérience dans la
résolution de conflits, tel celui entre Palestiniens et
Israéliens ?
Lakhdar
Brahimi :
La
première leçon que l’on apprend lorsque nous avons affaire à
des conflits c’est qu’il n’y a pas deux situations que l’on
peut comparer ou résoudre de la même manière. Donc, il n’y a
pas de formule qu’on ait pu utiliser quelque part et qu’on
pourra répéter ailleurs. Chaque nouvelle situation demande
que l’on s’y adapte. Il y a parfois des éléments de
ressemblance, mais la question fondamentale est que les
situations sont toujours différentes les unes des autres, et
donc, on ne peut pas les comparer. Dans le cas spécifique du
conflit israélo-palestinien, la question la plus difficile
c’est que les rapports de force ne changent jamais. En
Afghanistan, par exemple, on voit par moments que les
talibans deviennent de plus en plus forts, même face aux
forces américaines et celles de l’Otan. Mais dans le cas des
Palestiniens, cela ne se passe pas de cette manière. La
situation de conflit dans ce cas ne coûte pas beaucoup aux
Israéliens, et cela fait qu’ils ne se sentent pas pressés de
le résoudre.
— Y
a-t-il un moyen de changer cet équilibre de forces ?
— Il est
vrai que la majorité des Israéliens se sentent très à l’aise
dans cette situation. Mais il y a quand même une minorité
d’Israéliens très inquiète et qui pense que la paix est dans
leur propre intérêt, surtout à long terme. Mais en même
temps, il faut renforcer le côté palestinien, et pour cela,
il faut qu’il y ait de l’unité dans les rangs palestiniens.
De plus, je dis toujours que les Arabes semblent, depuis
longtemps, avoir abandonné les Palestiniens. Il est temps
qu’ils raffermissent leur attitude vis-à-vis d’Israël.
— Vous
étiez aussi l’émissaire du secrétaire général de l’Onu en
Afrique du Sud à la veille de la fin du régime de
ségrégation raciale et l’accession de la majorité noire au
pouvoir en 1994. Quelles sont les différences entre le cas
sud-africain et celui des Palestiniens dans les territoires
occupés ?
— En
Afrique du Sud, il y avait une résistance armée, mais il y
avait aussi un soutien international très important que l’on
ne voit pas tellement dans le cas de la Palestine. Le
support que les pays africains apportaient alors à l’ANC
(Congrès national africain) était beaucoup plus fort et
important que celui que les pays arabes accordent aux
Palestiniens. L’ANC était à 100 % soutenu par la totalité
des pays de l’Afrique. Aussi dans le cas de l’Afrique du
Sud, il n’y avait pas de luttes internes comme on le voit
aujourd’hui chez les Palestiniens.
— L’une
des raisons qui fait que l’Etat hébreu refuse toute solution
à son conflit avec les Palestiniens est qu’il se sent
invincible, étant donné sa détention de l’arme nucléaire.
Une situation qui crée des émules puisque l’Iran semble, lui
aussi, chercher la possession de l’arme atomique. Que
pensez-vous de l’effet de cette course à l’armement
nucléaire dans la région ?
— Je
pense que cette région doit être dépourvue de l’arme
nucléaire. Il faudrait peut-être organiser une conférence
internationale où Israël et l’Iran participeraient et
accepteraient de dénucléariser la région. Si cela ne se
passe pas, l’Iran va essayer d’avoir l’arme nucléaire et
tout autre Etat arabe essayera de faire la même chose. Mais
de toute manière, s’agissant de la question du nucléaire, il
y a actuellement un mouvement qui est en faveur du
désarmement nucléaire. Il devra y avoir une conférence sur
cette question à la fin de cette année ou au début de
l’année prochaine. Il y a un très grand intérêt autour de
cette question et une pression palpable aux Etats-Unis pour
le désarmement nucléaire.
— Et
comment ce courant en faveur d’une dénucléarisation va-t-il
se répercuter sur les pays qui ont déjà l’arme nucléaire,
comme Israël, l’Inde ou le Pakistan ?
— Il ne
s’agit pas de faire une révolution, mais c’est quand même
significatif que, pour la première fois, il y a eu une
résolution internationale de l’Agence Internationale de
l’Energie Atomique (AIEA) qui demande à Israël, par exemple,
de se soumettre au contrôle de l’AIEA.
—
Pensez-vous que l’Iran cherche à se doter de l’arme
nucléaire et que son programme civil cache d’autres
intentions plus belliqueuses ?
— Les
Iraniens disent qu’ils ne sont pas intéressés à la bombe. Ce
qu’ils font est certainement légal, tout à fait autorisé par
l’AIEA. S’ils cachent quelque chose ou s’ils ont des
intentions pour plus tard, on n’en sait rien. Mais pour le
moment, ce qu’ils font est légal.
— Où en
est-on de la réforme tant attendue des Nations-Unies ?
— Le
mouvement de réforme des Nations-Unies, c’est comme un
cheval de mer. Quelque chose dont on parle tout le temps.
Cela a commencé avec l’ancien secrétaire général Boutros
Boutros-Ghali, continué avec Kofi Annan et se poursuit
maintenant avec Ban ki-Moon. Dans cette question, il y a
deux choses. D’abord, il y a l’aspect facile qui intéresse
même les grandes puissances : la réforme administrative. Il
s’agit par exemple de la diminution du personnel et des
dépenses. On nous disait à un moment qu’il ne fallait pas,
par exemple, imprimer sur le papier. Si on souhaitait le
faire, il fallait sortit à l’extérieur. C’est ce que
j’appelle les réformes pour amuser la galerie.
Mais il
y a les réformes fondamentales, qui concernent notamment le
Conseil de sécurité. Tout le monde est maintenant d’accord
que celui-ci a été dépassé par les événements. Il a été
constitué en 1945, après la deuxième guerre mondiale. Le
monde a changé depuis, pas le Conseil de sécurité. Jusqu’à
présent, les efforts pour élargir le Conseil de sécurité ont
été un échec. Il est vrai qu’ils continuent encore, mais je
n’ai pas l’impression qu’on soit proche d’une solution ou
d’un changement. Le Conseil de sécurité ne reflète plus du
tout la réalité du monde d’aujourd’hui qui possède de
nouvelles dimensions, avec l’émergence de nouveaux pôles
régionaux.
Etant
donné cette incapacité à réformer le Conseil de sécurité,
l’on parle de plus en plus aujourd’hui de créer de nouveaux
organismes, comme celui du G20 dans le domaine économique.
Mais cela ne va pas remplacer le manque existant au Conseil
de sécurité, car les questions de paix et de sécurité ne
peuvent pas être données au G20.
—
Pourquoi ?
— Parce
que la charte des Nations-Unies dit que c’est au Conseil de
sécurité de traiter ces questions. Pour charger le G20 des
questions de la paix et de sécurité, il faut changer la
charte. Et les cinq pays permanents, qui ont une position
clef, et en particulier le droit de veto, ne vont pas
accepter la réforme de la charte. Ce qu’on est en train
d’essayer de faire c’est changer la charte pour que la
composition du Conseil de sécurité soit modifiée, mais on
n’arrive pas à se mettre d’accord sur cela. Et il sera
encore plus difficile de se mettre d’accord sur la création
d’un organisme qui dépossédera le Conseil de sécurité actuel
de ses prérogatives. Là, il y a deux problèmes. Le premier
c’est le P5, les cinq pays permanents qui sont très contents
et très heureux de cette situation et ne veulent pas qu’elle
change. Mais il y a malheureusement aussi le désaccord entre
les pays du Sud. Les pays de l’Amérique latine ne sont pas
d’accord pour que le Brésil les représente, les pays
africains ne sont pas d’accord pour que l’Afrique du Sud ou
le Nigeria les représente. Pour les pays asiatiques, il y a
des pays qui s’opposent à la candidature de l’Inde. Même en
Europe, il y a des divergences terribles. L’Italie a
combattu ouvertement pour que l’Allemagne ne devienne pas
membre permanent du Conseil de sécurité. Il y a aussi des
gens qui disent que l’Union européenne a déjà deux pays
membres du Conseil de sécurité et qu’il ne faut pas en
rajouter un troisième, etc.
— Le
monde arabe devrait-il avoir un siège permanent au Conseil
de sécurité de l’Onu ?
— Je
pense que le monde arabe est trop affaibli pour pouvoir
prétendre à un siège permanent au Conseil de sécurité de
l’Onu. La coopération entre les pays arabes est tellement
faible que l’on parle beaucoup plus aujourd’hui d’une
représentation islamique, pas d’une représentation arabe.
Alors, nous avons l’Iran qui a annoncé publiquement qu’il
voulait un siège au Conseil de sécurité. Et il y a aussi
l’Indonésie, ils n’ont rien dit, mais il y a des gens qui
disent que l’Indonésie est le pays musulman le plus peuplé
du monde. On parle donc d’une représentation de ce pays. Je
regrette de dire que, pour le moment, on ne parle pas
beaucoup d’une représentation arabe.
Propos recueillis par Randa Achmawi