Transport.
La démission du ministre Mohamad Mansour et du président de
l’Organisme des chemins de fer après l’accident d’Al-Ayyat a
surpris l’opinion publique. Elle ne mettra toutefois pas fin
aux problèmes du secteur en proie à la négligence.
Le
ministre rend le tablier
Nommé
en 2004 à la tête du ministère des Transports, Mohamad
Mansour était soumis à une énorme pression. L’accident
ferroviaire d’Al-Ayyat, qui a fait le 24 novembre 18 morts,
était venu rappeler une fois de plus et de manière cruelle
les tares de ce secteur en proie à la négligence. Après une
session houleuse à l’Assemblée du peuple durant laquelle il
a dû faire face aux attaques virulentes des députés qui
mettaient en cause sa responsabilité dans l’accident,
Mansour a présenté, le 27 novembre, sa démission au
président de la République. « Je reconnais ma responsabilité
dans cette catastrophe et c’est pourquoi je présente
aujourd’hui ma démission », a-t-il déclaré lors d’une
conférence de presse à l’issue de sa démission. Le ministre
de l’Electricité, Hassan Younès, a été provisoirement chargé
de ce portefeuille en attendant la nomination d’un nouveau
ministre. Il s’est réuni avec les responsables de
l’Organisme des chemins de fer et a affirmé que des mesures
seraient prises pour assurer la sécurité dans le secteur
ferroviaire.
L’accident d’Al-Ayyat s’est produit lorsqu’un train de
passagers a percuté à toute vitesse l’arrière d’un autre
train à hauteur du village d’Al-Ayyat au sud-ouest du Caire.
L’enquête préliminaire a révélé que des négligences sont à
l’origine de la catastrophe. Le conducteur du second train
n’a pas été prévenu que le premier était en arrêt sur la
voie ferrée après avoir percuté une vache. Il s’est avéré
que l’employé responsable avait quitté son poste et était
rentré chez lui 30 minutes plus tôt que prévu.
Cette
démission est la première d’un ministre dans le gouvernement
d’Ahmad Nazif. L’ancien ministre des Transports, Ibrahim Al-Démeiri,
avait lui aussi démissionné en 2002 suite à la plus grande
catastrophe ferroviaire que l’Egypte ait connue, où 361
personnes ont péri lorsque des passagers s’étaient retrouvés
bloqués dans un train bondé à la suite d’un incendie.
Mohamad Mansour avait gardé son poste malgré le tollé
provoqué par le naufrage du ferry Al-Salam en 2006, faisant
1 300 morts. Un naufrage dû également à la négligence.
Un bouc
émissaire
Cette
démission a tout l’air d’une destitution. Le ministre avait
déclaré, deux jours seulement avant sa démission, qu’il
n’envisageait pas de quitter son poste. « Mais Mansour a
fait visiblement l’objet de pressions de la part du
gouvernement pour quitter le ministère », analyse Ammar Ali
Hassan, politologue. Et d’affirmer que les attaques contre
Mansour sont venues en premier lieu des députés du Parti
National Démocrate (PND) au pouvoir et à leur tête Zakariya
Azmi, directeur de cabinet du président de la République.
Lors d’un débat mouvementé au sein de la commission des
transports au Parlement, Azmi a fait porter à Mansour la
responsabilité de l’accident et l’a accusé de gaspillage de
fonds publics en faisant référence aux millions de L.E.
dépensées par son ministère dans les campagnes publicitaires
au lieu de s’en servir pour améliorer les infrastructures. «
Parallèlement, on a vu un ton hostile au ministre dans
certains journaux gouvernementaux », explique Hassan. Selon
lui, le départ de Mansour est le fruit d’une volonté
politique.
Volonté
politique, mais pourquoi ? L’accident est survenu à la
veille de la tenue du Congrès annuel du PND durant lequel le
président de la République et les dirigeants du parti
prononcent des discours sur les acquis réalisés au cours des
années précédentes. Dans ce contexte, le débat sur la
catastrophe ferroviaire était clairement malvenu. « Je crois
que le ministre des Transports a été une sorte de bouc
émissaire pour atténuer la colère de l’opinion publique,
calmer les critiques et restaurer l’image du gouvernement »,
analyse Ammar Hassan. Et d’expliquer que la presse
officielle a présenté cette démission comme une preuve de «
l’intérêt accordé par le président Moubarak aux deniers
publics et son respect de l’opinion publique ». Si le
ministre avait eu vraiment le courage politique d’assumer sa
part de responsabilité, il aurait démissionné lors du
naufrage du ferry Al-Salam qui avait fait plus d’un millier
de morts. Mais à l’époque, les pressions politiques et
populaires n’étaient pas aussi fortes.
Victime
de malchance
Toujours
est-il que la démission de Mansour alimente un débat.
Certains y voient une injustice. « Le ministre des
Transports a été victime de malchance et il a fait les frais
de la négligence individuelle d’un employé des chemins de
fer. Il avait un plan ambitieux et une volonté réelle de
développer ce secteur. Sa démission est une grande perte »,
regrette le député du PND Talaat Motawie, qui insiste sur
les réalisations de Mansour. « Il y aura toujours des
accidents et il est impossible de les contrôler à 100 %.
Dans les pays les plus développés, il y a des accidents
ferroviaires terribles. On l’a vu en Allemagne et dans
d’autres pays. Le ministre ne peut pas contrôler
personnellement tous les conducteurs de train, les
fonctionnaires et les ouvriers. Il n’est pas responsable de
l’inconscience d’un chauffeur ou d’un employé. Ce ministre a
fait un travail remarquable. Il a rénové les trains et les
locomotives », défend Motawie.
Mohamad
Mansour a hérité à son arrivée en 2004 d’un secteur
ferroviaire en état de délabrement total. Ce secteur, qui
comprend 10 000 km de voies ferrées, emploie plus de 73 000
personnes. Lorsqu’il a pris ses fonctions il y a cinq ans,
Mansour avait estimé que le problème est principalement
financier et a demandé au gouvernement d’assurer les fonds
nécessaires pour lancer son projet pour le développement du
secteur. Un projet dont les résultats seraient visibles en
2009, estimait alors le ministre. Après l’aval de
l’Assemblée du peuple, le gouvernement a consacré 8
milliards de L.E. au développement des chemins de fer.
Mansour a pu ainsi rénover une partie des lignes. Il a
notamment mis en service de nouveaux wagons importés
d’Allemagne.
Echec du
système
Au-delà
de sa démission, c’est le système dans son ensemble qui est
montré du doigt. « Ce n’est pas le ministre Mansour qui a de
la malchance, c’est le peuple égyptien », lance Hamdine
Sabbahi, député de tendance nassérienne. Selon lui, ce n’est
pas de l’échec du ministre qu’il faut parler, mais de celui
de tout un système qui régit notre pays. « C’est l’échec de
la corruption et de la négligence qui prospèrent dans les
services de l’Etat et sur lesquelles les gouvernements
successifs ont fermé les yeux », ajoute Hamdine Sabbahi. Et
d’affirmer que la démission du précédent ministre,
Al-Démeiri, et de six responsables au niveau de l’Organisme
des chemins de fer n’a pas mis fin aux accidents et n’a pas
stoppé la détérioration des services des chemins de fer. «
Le nombre des victimes des accidents de la route, des trains
et des ferrys a dépassé celui de nos guerres avec Israël »,
ajoute encore Hamdine Sabbahi. Peu importe qu’un ministre
parte ou qu’un autre arrive, car c’est le système dans son
ensemble qui est mauvais, conclut le député nassérien.
May
Al-Maghrabi