Palestine.
Un journaliste palestinien de Ramallah est parti à la
rencontre des habitants du désormais célèbre village de
Biliin, coupé en deux par le mur d’Israël. Témoignage.
«
J’attends le jour où je détruirai
ce mur de ma pioche »
Depuis
février 2005, les habitants du village de Biliin organisent
tous les vendredis une marche contre le mur de séparation.
Ces paysans ne connaissent pas le désespoir. Ils se dirigent
vers le point de passage de Biliin en répétant des
dénonciations contre le mur. Ils essayent de prendre
d’assaut le point de passage. Les soldats de l’occupation
s’opposent à eux avec des bombes lacrymogènes et des balles
en caoutchouc. Ils repartent alors de là où ils sont venus,
soignent leurs malades et reviennent le vendredi suivant.
Malgré
des dizaines de blessés et un martyr, les habitants de
Biliin refusent de se plier au fait accompli. Ils ont gagné
l’estime des associations des droits de l’homme. Ils ont
gagné la solidarité de dizaines de personnes du monde entier
et même d’Israéliens qui refusent le mur de séparation. Ils
ont même gagné la solidarité de l’ancien président américain
Jimmy Carter qui a tenu à leur rendre visite un vendredi et
à participer à leur marche. Il a également visité la tombe
de leur martyr qui a trouvé la mort par les balles de
l’occupation.
Ceux qui
se rendent à Biliin, à 26 km à l’ouest de Ramallah,
rencontrent des hommes, des femmes et des jeunes qui ne
connaissent pas le fait accompli et qui ne l’acceptent pas.
On entend des histoires de souffrance et de douleurs
engendrées par ce mur de séparation qui a divisé le village
en deux, à tel point que les frères peuvent être séparés.
L’un d’un côté et l’autre de l’autre côté. L’histoire la
plus cruelle est celle du paysan Fathi Abou-Rahma. Sa maison
se trouve d’un côté du mur et sa terre de l’autre. Il est
alors obligé, ainsi que sa femme et ses enfants, de faire
face chaque jour aux soldats de l’occupation au point de
passage de Biliin.
Considéré comme un danger potentiel
Fathi
Abou-Rahma retournait la terre avec sa pioche alors que sa
femme plantait des graines d’oignon sous l’olivier lorsque
je les ai rencontrés. En lui posant une question sur le mur
de séparation, il a répondu avec confiance et spontanéité
qu’il disparaîtra certainement. Il a 5 garçons et 5 filles
qui sont tous les jours exposés au danger s’ils passent le
point de passage, car ils sont jeunes et cet âge est
considéré par les Israéliens comme un danger potentiel à la
sécurité. Un de ses enfants a même été détenu pendant 5 mois
dans la prison de Ofer. « Le retour à la maison à
l’extérieur du mur est beaucoup plus facile que la sortie.
Il n’y a pas d’inspection de papiers ni de fouilles comme
c’est le cas à l’entrée, sauf si les paysans portent des
bagages ou des sacs. En effet, les Israéliens souhaitent que
tous les Palestiniennes sortent ».
Fathi
Abou-Rahma ne cultive maintenant que 8 donums (1 donum = 1
000 mètres carrés) d’un total de 20 donums. Une partie du
reste a été confisquée pour y construire le mur de
séparation, alors que des colonies se sont étendues sur une
autre partie. Il a intenté en vain de nombreux procès. «
Bien que le prix du donum s’élève à 30 000 dollars dans ce
village, les colons juifs nous ont offert 150 000. Cependant,
pas un pouce à Biliin ne leur été a été vendu ».
Après la
construction du mur en février 2005, Abou-Rahma a été obligé
de se rendre tous les matins à Ramallah pour obtenir un
permis de passage de la colonie de Beit Ayelle, où se trouve
un poste de l’armée israélienne. On refusait souvent de le
lui accorder pour divers prétextes. « Et même quand je
l’obtiens, je peut rester pendant des heures devant le point
de passage sans qu’on ne me laisse passer ». Cette situation
a duré deux ans, puis les Israéliens se sont soumis à la
pression des habitants de Biliin. Ils les ont exemptés des
permis en juin 2007 tant que leur carte d’identité indique
qu’ils habitent Biliin, pour les femmes et les hommes de
plus de 45 ans. Le point de passage de Biliin est
aujourd’hui le seul de la Cisjordanie où il est permis de
passer avec seulement une carte d’identité. Cependant, les
Israéliens ont augmenté les mesures d’inspection pour
étouffer les habitants et les pousser à vendre leurs terres.
Jeté à
terre et tabassé
Les
enfants de Fathi tentent d’accompagner tous les jours leurs
parents à leur terre, mais le père et la mère les en
empêchent. Ils ont peur qu’ils ne soient frappés ou détenus
au point de passage. La femme de Fathi raconte qu’elle se
rend maintenant tous les jours à la terre avec son mari car
elle est trop grande pour qu’il la cultive seul, alors
qu’autrefois elle ne s’y rendait qu’un jour ou deux, car
elle était obligée de se rendre à Ramallah pour obtenir une
autorisation.
Mais
sans permis, lorsque les paysans de Biliin se rendent le
matin au point de passage, ils le trouvent fermé. Ils
appellent alors les soldats, mais ces derniers ne répondent
que lorsqu’un grand nombre se rassemble. Les soldats les
font alors entrer par la première porte et ceux qui viennent
après doivent attendre jusqu’à ce qu’ils terminent le
premier groupe. Les soldats examinent ensuite les cartes
d’identité, font passer les paysans par les portes
électroniques, fouillent leurs effets puis leur rendent les
cartes d’identité. Et quand il y a des soldates, elles
entreprennent une fouille corporelle des femmes avant de les
laisser passer. « Parfois, les soldats arrêtent les
inspections et nous laissent attendre pour aller prendre le
petit-déjeuner ou boire un thé. Des fois, ils en ont assez
des inspections. Ils font alors sortir les gens et ferment
les portes. D’autres jours, ils ne permettent à personne
d’entrer et s’ils voient un jeune homme parmi les personnes
qui attendent de passer, ils s’attaquent à lui et le
frappent », raconte Oum Khamis, femme d’Abou-Rahma.
C’est
d’ailleurs ce qui est arrivé à son fils Helmi qui a retourné
la gifle à un soldat. Les soldats l’ont alors jeté à terre
et l’ont tabassé. Helmi allait presque mourir entre leurs
mains. Il a été condamné à 5 mois de prison pour atteinte à
un soldat, bien qu’il ait été hospitalisé pendant 17 jours
en conséquence des coups reçus.
Abou-Rahma raconte que son fils Achraf a construit une hutte
à l’extérieur du mur de séparation sur lequel il a planté le
drapeau palestinien. Il a alors été arrêté et n’est revenu
qu’après 9 jours d’enquêtes. Quand il est revenu, il a
construit une pièce en briques au-dessus de laquelle il a
planté le drapeau. Il a alors été incarcéré pendant 3 jours.
Ensuite, il a jeté des pierres sur les soldats au point de
passage et s’est enfui. Les soldats ont alors défoncé sa
maison à l’aube et l’ont arrêté. Il a été condamné à 7 mois
de prison. Aujourd’hui, il ne fait rien d’autre que
d’attendre la marche du vendredi. Bien qu’il ait été blessé
à plusieurs reprises, il insiste à prendre la tête de la
marche. « J’attends le jour où je détruirai ce mur de ma
pioche pour atteindre nos terres. Je n’ai pas vu nos terres
depuis février 2005, pareil pour mes cousins qui habitent de
l’autre côté du mur, car s’ils sortent de là-bas, ils ne
pourront pas y revenir », raconte Helmi.
Khaled Al-Asmaï