Sécurité. Porter des
armes d'autodéfense, avoir recours à des agences de gardiennage ou chercher à
bien sécuriser leurs maisons, beaucoup de personnes font de tout pour calmer
leurs angoisses devenues insistantes suite à un sentiment d'insécurité de plus
en plus diffus.
Quand la peur règne
« Je
ne faisais pas cela auparavant, en rentrant tard le soir, je tiens une arme à
la main et je regarde autour de moi, craignant qu'un homme ne m'attaque, me tue
ou tente de voler mon portable. Une fois rentré chez moi, je m'assure que la
porte est bien verrouillée et avant de sortir je tiens à rappeler à mes enfants
de n'ouvrir à personne avant de s'assurer qui frappe ou sonne à la porte ». C'est
ce qu'a exprimé la figure médiatique Khaïri Ramadan dans son éditorial au
quotidien Al-Masri Al-Youm. Khaïri assure qu'il n'est pas le seul à sentir cet
état d'insécurité et confie connaître des femmes qui s'enferment à clef dans
leurs chambres à coucher, tandis que d'autres sont constamment sur le qui-vive,
prises par des sentiments de crainte, de méfiance envers le portier, le vendeur
de légumes ou de fruits, et lancent des cris de terreur au moindre bruit
provoqué par un courant d'air qui fait bouger les rideaux ou fait claquer les
portes.
Un
état d'inquiétude et d'insécurité qui caractérise le quotidien de beaucoup de
gens face à ce grand nombre de crimes violents qui défrayent la chronique. Entre
vol, assassinat, viol et harcèlement, beaucoup sont ceux qui ressentent un état
d'insécurité en plus du manque de confiance envers la police. Une angoisse qui
est passée de la rue aux foyers, aussi bien dans les quartiers surpeuplés
jusqu'aux nouvelles villes, bien plus calmes, et personne ne semble épargné.
Nihad,
23 ans, habite Fayçal, quartier vivant et grouillant de monde. Cependant, elle
n'arrive plus à contenir ce sentiment de frayeur, devenu une obsession chez
elle depuis qu'elle a suivi les détails du crime de la cité de Cheikh Zayed sur
les chaînes satellites. « Je ne veux plus que mon mari me laisse seule à la
maison. J'ai peur d'être attaquée ». Une jeune fille habitant le quartier
Al-Haram ne dort jamais sans un couteau sous l'oreiller. « En cas de danger, je
pourrais au moins me défendre. J'habite au dernier étage et au-dessus de moi,
c'est la terrasse, n'importe quel voleur peut sauter et pénétrer par le balcon.
Et même si l'immeuble est surveillé par un agent de sécurité, il dort la nuit
et je ne lui fais guère confiance », dit-elle. Cette dernière pense comme
beaucoup d'autres jeunes filles à s'acheter des appareils d'autodéfense,
électrochoc ou un pistolet à son pour se défendre en cas d'agression. Ces
moyens de défense individuels commencent à prospérer en Egypte même s'ils sont
écoulés sur le marché noir. Un appareil électrochoc peut se vendre à 250 ou à
500 L.E. D'habitude, ce sont des commerçants qui importent de la marchandise
Made in China, ils dissimulent 5 ou 6 pièces pour les revendre dans le pays. Et
comme l'explique le chroniqueur de faits divers Mohamad Chamroukh, beaucoup de
citoyens, surtout les femmes, cherchent ce genre d'armes interdits, même en
sachant qu'être en possession de cette arme est un crime dont la peine peut
aller à 6 mois de prison. « Cependant, ce sentiment d'insécurité qui ne cesse
de s'amplifier au sein de la société pousse les gens à prendre ce risque plutôt
que d'attendre le secours de la police. En fait, la sécurité politique a
englouti toute l'énergie des agents de la sécurité générale. Ajoutée à cela la
politique de l'Etat qui néglige les zones sauvages et ses habitants. Et avec la
crise économique, le chômage et l'expérience acquise par les criminels face à
la défaillance policière, la violence et les crimes ne cessent d'augmenter »,
analyse Chamroukh, tout en expliquant : « Le nombre de délits dépasse
aujourd'hui la capacité de la Sûreté générale, ce qui fait que beaucoup de
crimes restent mystérieux et le coupable inconnu, à l'exemple des crimes en
série de Bani Mazar au gouvernorat de Minya ou l'assassinat du bijoutier du
quartier de Zeitoun. Une situation qui ne fait qu'élargir le fossé entre le
citoyen et la police et fait que les gens cherchent à se protéger en utilisant
leurs propres moyens ».
Les femmes, souvent hypertendues
Celui-ci
souligne que les femmes sont les plus vulnérables, car elles sont souvent plus
faibles que leurs agresseurs. Beaucoup d'entre elles portent dans leurs sacs
des cutters, ce qui leur permet de se défendre sans être pénalisées.
De la
rue, théâtre de beaucoup de crimes de vol, de harcèlement ou de viols, aux
agglomérations ou compounds dans les nouvelles villes, où le terrain semble
plus propice aux criminels, c'est toujours la même phobie. « Il n'y a pas de
présence policière dans la cité de Cheikh Zayed. La police ne fait son
apparition que lorsqu'un officiel est de passage ou pour faire face à une manifestation
dans les alentours. Ce qui fait que nous dépendons des sociétés de sécurité
privées qui, pour la plupart, ne sont pas qualifiées. Leurs agents de sécurité
font le travail des portiers, rendent des services aux habitants et ne sont pas
formés pour défendre les gens », explique le Dr Moetassem Billah Qaddah,
résident dans cette cité.
Pourtant,
le recours aux sociétés de gardiennage semble normal selon l'expert en
sécurité, le général Sameh Seif Al-Yazal. Il pense que ces agences complètent
le rôle de la police qui ne peut pas tout faire. C'est ce qui se passe partout
dans le monde. « Cependant, il est difficile de ne pas ressentir cet état
d'insécurité chez les gens, c'est pourquoi beaucoup font plus appel à ces
sociétés. Mais à comparer à d'autres pays, la rue égyptienne reste sûre, car on
peut y marcher seul le soir. Les chaînes satellites ont permis aux citoyens
d'être mis au courant de tous les détails des crimes, ce qui a aggravé ce
sentiment d'insécurité », explique Al-Yazal.
Tous les moyens sont bons
Quelles
que soient les raisons, une chose est sûre, beaucoup de familles tentent de
chercher comment apaiser leur peur. Des systèmes d'alarmes électroniques contre
les vols et même les incendies, des caméras, des chiens de garde, des fenêtres
et des portes barricadées de fer forgé, des façades plus hautes, les moyens ne
manquent pas. Un business de plus en plus florissant en Egypte. « Mes clients
veulent installer des systèmes de sécurité dans leurs villas situées dans les
nouvelles villes, surtout après l'assassinat des deux jeunes filles de la cité
de Cheikh Zayed. Une de mes clientes n'a pas cessé de faire le tour de sa villa
se demandant si quelqu'un pouvait se glisser par-ci ou par-là. Beaucoup
commencent à recourir aux systèmes d'alarmes électroniques », explique Rami,
décorateur.
Près
de 6 sociétés se sont lancées dans ce domaine en Egypte. Un système de sécurité
instauré plutôt dans les banques ou les grandes institutions gouvernementales. Aujourd'hui,
il est sollicité par des familles aisées. « L'alarme peut sonner sur son
mobile, chez son voisin ou chez la police, chacun selon son choix », explique
Rami.
D'autres
pensent que les chiens de garde peuvent être un meilleur moyen de protection. Les
voisins de Maher, un vétérinaire, habitant la cité du 6 Octobre, ne cessent de
lui demander des conseils sur les meilleures espèces des chiens de garde. Et si
beaucoup d'habitants des nouvelles villes, en général plus calmes, sont
traumatisés, ceux qui résident dans le compound Al-Nada n'arrivent pas à mener
un train de vie normal. Ils font des rassemblements pour chercher à protéger
leurs maisons. « Augmenter le budget de la sécurité, chercher une nouvelle
société de gardiennage, installer des caméras de surveillance, nous n'avons pas
encore décidé. Nous avons peur des crimes organisés commis par plusieurs
personnes, surtout que les médias ne cessent de montrer les habitants des
nouvelles villes comme étant les élites les plus riches de la société et qui
essayent de s'isoler dans leur ghetto. Ce qui les rend une cible pour les
criminels. Un stéréotype qui n'est pas forcément vrai, car il y a des médecins,
des ingénieurs et d'autres qui ont beaucoup travaillé pour construire ou
acheter une villa afin de rassembler la famille », explique Atef Darwich, habitant
d'Al-Nada.
Les pauvres aussi victimes potentielles
Or, il
semble que les habitants de lieux huppés ne sont pas les seuls à chercher à se
protéger, mais aussi ceux des quartiers populaires comme l'assure Mareï,
forgeron. Il rapporte que beaucoup de jeunes des bidonvilles qui ont beaucoup
dépensé pour leur modeste appartement lui ont demandé de barricader leurs
portes et fenêtres avec du fer forgé. « Là, tous les gens se connaissent ; si
quelqu'un s'est fait un peu d'argent, cela se remarque. Les gens connaissent
aussi les entrées et sorties des maisons. Alors, il faut prendre ses
précautions, même si on n’a pas beaucoup à perdre. Certains vont jusqu'à
emprunter de quoi pouvoir se payer une fenêtre en fer forgé », ajoute-t-il.
Des
moyens de protection et des systèmes de sécurité qui, malgré la variété, ne
semblent pas protéger d'un danger puisqu'on dit que tout est écrit. Une
conviction qui fait apaiser la peur de certains qui cherchent la sécurité en
diffusant du Coran dans leurs maisons ou en répétant des prières tout le temps.
« Des caméras ou des alarmes, notre protection est entre les mains de Dieu. En
faisant plus de prières, on peut déjouer le sort », dit Chahinaz, femme au
foyer qui a choisi le Coran et la prière comme système de sécurité, plus garanti.
Doaa Khalifa