Al-Ahram Hebdo, Littérature | Mohammed Chouika; Les histoires du crépuscule
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 7 au 13 janvier 2009, numéro 748

 

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Littérature

Entre fantaisie et réalisme, l’écrivain marocain Mohammed Chouika essaye de créer un monde fantastique, où les choses sont perçues au second degré. Dans son recueil de nouvelles Khorafat takad takoun moassera (des légendes sur le point d’être contemporaines), il rédige des textes hachés, entrecoupés de mythes et de traditions. 

Les histoires du crépuscule 

Comme à mon habitude, tous les ans, après les examens universitaires, je fais mes bagages et prends le chemin d’un village où j’aime me rendre à cause de son calme, de la beauté de ses sites et de la profusion de certains fruits qui me plaisent en cette saison de grande chaleur … Ce, en plus du manque de pollution et de la limpidité des lieux en comparaison avec la station d’autobus de Bab Chala de la capitale bénite, où coulent foule, sueur et hémorragie.

Ce village me rappelle la personnalité de Hay Bin Yakzanne, dans son retour à la nature et à l’homme primitif. En plus, de l’eau, de la nourriture et de la rupture avec le monde extérieur. Un lieu où le temps se métamorphose pour faire basculer le jour en nuit et la nuit en jour.

Après le crépuscule, tous les jours, je me dirigeais vers l’échoppe du village, pour faire mes courses et acheter un paquet de cigarettes que je fumais avec aversion. Je considérais cela comme faisant partie de la philosophie de la perte du moi face à un horizon fermé et à la tension des soucis existentiels. Je ne sais pas trop ce qui m’attirait vers ce groupe de jeunes et de vieux hommes qui se groupaient autour de la porte de l’échoppe, dont n’apparaissait que la tête de son propriétaire qui, grâce à l’exiguïté de la porte, se protégeait contre ses clients dont il n’avait vraiment pas confiance. Peut-être étais-je attiré par eux, afin de rompre avec la routine de la solitude mortelle, ou pour mieux connaître la manière de penser de ces êtres dont les caractéristiques personnelles se laissaient deviner, grâce à leur façon de réagir à une information et à leurs interprétations naïves et rudimentaires à une nouvelle donnée. Chacun d’entre eux s’évertuait à fournir tous les efforts pour avancer une interprétation convaincante et brillante à ses auditeurs. Ainsi, l’un d’entre eux expliquerait-il l’éclipse de la lune par le pouvoir des Etats-Unis qui s’appropriait le cycle de l’astre pour terroriser le monde, alors qu’un autre annonçait la venue d’un nombre de cheikhas pour un mariage dans les bourgs proches. Un grand écart séparant les deux discours, dont l’un se rapporterait à l’astrologie, tandis que l’autre serait du ressort de l’art populaire. Les nouvelles se succédant et se mélangeant ainsi de part et d’autre, dans un flot normal et continu à travers les voix spontanées d’admirateurs pour certains événements, alors que Elal et Rahmoune, eux, étaient pris dans des discussions sur les élections des groupes. Ils n’étaient point préoccupés, en réalité, par les programmes et les choix politiques que par les rassemblements autour d’un méchoui et la bouffe à profusion ainsi que par l’existence des boissons gazeuses et alcooliques et surtout de la somme qu’ils toucheraient durant la campagne. Ils se demandaient : Qui auraient haussé les montants et comment ? Ils annonçaient au monde, en chœur : « Ceux qui haussent, nous les haussons aussi et ceux qui baissent, nous les baissons également ». Lorsque j’essayais de comprendre les raisons de ce genre de comportement, ils m’expliquèrent que les personnes qui se présentaient aux élections n’appartenaient pas au village et qu’ils ne connaissaient rien à ses problèmes et à ses soucis et ne faisaient pas partie de son tissu social. En fait, il existait des propriétaires terriens qui se croyaient les maîtres du monde, pensant que nous vivons encore au Moyen-âge. Ils exploitent la situation et veulent acheter nos consciences. Pour notre part, nous profitons de l’occasion pour manger de la viande que nous ne pouvons goûter que lorsque l’un de nos animaux d’élevage tombe malade et que nous sommes forcés de l’achever, ou à l’occasion de la venue d’un invité. La vie est dure et nous devons nous y adapter, sinon ce sera notre fin …

Tu sais Saïd que ton silence commence à me faire peur. C’est un silence étrange qui laisse deviner un sérieux fardeau. C’est la raison de mes fréquentes visites du crépuscule. Je suis alors sûr que ta plume est encore moite et que ta bougie résiste encore à l’obscurité … Quel est donc le secret de ce silence effroyable ?

Je ne le sais … Vraiment …

Quelle est la raison de ton exil ici ??

La vie m’étrangle et je ne trouve ma quiétude ici … Je rêve … Et j’espère que …

Quoi ?? Tu as prononcé plusieurs mots ! Rêver, espérer …

Je ne sais pas …

Ta manière de prolonger le silence et ces paroles hachées ont mené les habitants du village à se poser des questions sur le secret qui se cache derrière ton silence et ton isolement.

Je le regardais. Il se reprit et avança rapidement :

Ne t’en fais pas mon fils. Moi, Mouhem j’ai fait les quatre cents coups dans ma jeunesse. Je portais sur le dos 30 paquets de sucre et je prenais le chemin de Ibn Garir, la nuit, de peur des groupes délinquants de l’époque. Je prenais le train en cachette et lorsqu’il s’approchait de la gare, je me jetais au dehors de la portière, tenant bien fort le sac avec précaution pour ne pas casser ce qui était à l’intérieur ... Ah … Ouf … Quelle époque ! Ma nourriture se composait de pain rassis et sec. Je rassemblais le revenu de mon commerce dans un récipient que j’avais enterré dans un lieu donné que je ne retrouvais plus à cause de ma dernière chute du train. J’avais alors perdu connaissance. Je ne sais pas qui m’a amené ici … C’est le secret de mes creusements quotidiens et permanents de la terre. Ouf … Ah … Ce secret me fait souffrir et continue à le faire encore. Je te le confie car je sais à l’avance que j’ai déposé un secret dans un autre secret … Je sens que j’ai retrouvé mon trésor perdu dans les méandres de ton silence…

Le cheikh Mouhem partit à la venue du jour et cessa de parler. Je fermais les paupières et prolongeais ma mort temporaire. A chaque fois que je me réveillais de cette mort, je retrouvais à mes côtés deux carafes. Dans l’une d’entre elles se trouvait du thé à la menthe et dans l’autre du café mélangé avec du lait. Je ne sais pas qui les ramenait pendant ma mort. La chose fantastique à ce sujet, était que le porteur de ces grâces connaissait parfaitement mes allées et venues. Il connaissait mes horaires de sommeil et de réveil car les boissons étaient chaudes …

Je ne faisais pas cas de cela. Je goûtais au café et prenais plaisir à savourer la saveur du lait mélangé à la senteur des herbes naturelles médicinales, alors que je laissais la carafe de thé pour mon retour de l’échoppe.

A mon retour, je ne retrouvais que la carafe de thé et à côté une coupe où se trouvait une jolie fleur …

J’étais perplexe par ces comportements mystérieux et symboliques qui se tramaient durant mon absence et ma mort temporaire. Ma demeure n’avait ni serrure, ni rempart. Je ne possédais qu’une radio, des crayons, des livres et des vêtements que personne ne pouvait envier.

On nettoyait ma chambre sans que j’y fasse attention surtout dans les premiers jours … Mon Dieu ! Étais-je donc marié sans que mes sens ne le sachent, ou était-ce une étrange créature qui me servait ? Etais-je dans le pays des rêves ou dans un village magique ? Sans aucun doute un amour spirituel m’avait touché …

Je me trouvais dans un état de confusion et décidais de demander à mon visiteur de nuit, avec qui j’entretenais des rapports intimes, malgré le silence profond qui planait sur nos relations et sur sa manière de rentrer en communication. J’ignorais tout de mon ami, le cheikh. La seule chose qui était sûre est que je n’avais pas de proches ici et que ma relation avec ce village se limitait à ces demeures basses en boue, dont je ne savais vraiment pas comment je m’étais lié à elles ou qu’elles l’avaient fait avec moi.

Ainsi, respectables messieurs, je fus assailli par le mois frondeur d’octobre et je quittais cet espace où n’existait aucun voleur pour les dormeurs, où l’on mangeait à l’œil et où l’on était servi dans son sommeil … Pourtant, ce qui continue à me préoccuper et qui devrait vous préoccuper, compagnons, c’est l’identité de la personne qui posait la belle fleur dans mon verre ?

Traduction de Soheir Fahmi


 

Mohammed Chouika

Est né en 1971 à El-Kelaa des Sraghna, au Maroc. Il est professeur de philosophie à Marakesh et a longuement travaillé dans le domaine de l’audiovisuel dans lequel il a écrit de nombreux scénarios. Il a déjà publié trois œuvres : un recueil de nouvelles, Al-Hob al-hafi, aux éditions Al-Afaq al-maghrebiya en 2001 ; un atelier d’écriture, Al-Nasl wal ghamd (le sabre), en 2003, et un essai Al-Soura al-sinémaëya (l’image cinématographique, la technique et la lecture) en 2005. Il est parmi les fondateurs du Club de la nouvelle au Maroc et lauréat du prix Nagui Noeman en 2004 pour son recueil de nouvelles Khorafat takad takoune moassera.

 




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