Entre fantaisie et réalisme, l’écrivain marocain
Mohammed Chouika
essaye de créer un monde fantastique, où les choses
sont perçues au second degré. Dans son recueil de nouvelles
Khorafat takad takoun moassera (des légendes sur le point
d’être contemporaines), il rédige des textes hachés,
entrecoupés de mythes et de traditions.
Les histoires du crépuscule
Comme à mon habitude, tous les ans, après les examens
universitaires, je fais mes bagages et prends le chemin d’un
village où j’aime me rendre à cause de son calme, de la
beauté de ses sites et de la profusion de certains fruits
qui me plaisent en cette saison de grande chaleur … Ce, en
plus du manque de pollution et de la limpidité des lieux en
comparaison avec la station d’autobus de Bab Chala de la
capitale bénite, où coulent foule, sueur et hémorragie.
Ce village me rappelle la personnalité de Hay Bin Yakzanne,
dans son retour à la nature et à l’homme primitif. En plus,
de l’eau, de la nourriture et de la rupture avec le monde
extérieur. Un lieu où le temps se métamorphose pour faire
basculer le jour en nuit et la nuit en jour.
Après le crépuscule, tous les jours, je me dirigeais vers
l’échoppe du village, pour faire mes courses et acheter un
paquet de cigarettes que je fumais avec aversion. Je
considérais cela comme faisant partie de la philosophie de
la perte du moi face à un horizon fermé et à la tension des
soucis existentiels. Je ne sais pas trop ce qui m’attirait
vers ce groupe de jeunes et de vieux hommes qui se
groupaient autour de la porte de l’échoppe, dont
n’apparaissait que la tête de son propriétaire qui, grâce à
l’exiguïté de la porte, se protégeait contre ses clients
dont il n’avait vraiment pas confiance. Peut-être étais-je
attiré par eux, afin de rompre avec la routine de la
solitude mortelle, ou pour mieux connaître la manière de
penser de ces êtres dont les caractéristiques personnelles
se laissaient deviner, grâce à leur façon de réagir à une
information et à leurs interprétations naïves et
rudimentaires à une nouvelle donnée. Chacun d’entre eux
s’évertuait à fournir tous les efforts pour avancer une
interprétation convaincante et brillante à ses auditeurs.
Ainsi, l’un d’entre eux expliquerait-il l’éclipse de la lune
par le pouvoir des Etats-Unis qui s’appropriait le cycle de
l’astre pour terroriser le monde, alors qu’un autre
annonçait la venue d’un nombre de cheikhas pour un mariage
dans les bourgs proches. Un grand écart séparant les deux
discours, dont l’un se rapporterait à l’astrologie, tandis
que l’autre serait du ressort de l’art populaire. Les
nouvelles se succédant et se mélangeant ainsi de part et
d’autre, dans un flot normal et continu à travers les voix
spontanées d’admirateurs pour certains événements, alors que
Elal et Rahmoune, eux, étaient pris dans des discussions sur
les élections des groupes. Ils n’étaient point préoccupés,
en réalité, par les programmes et les choix politiques que
par les rassemblements autour d’un méchoui et la bouffe à
profusion ainsi que par l’existence des boissons gazeuses et
alcooliques et surtout de la somme qu’ils toucheraient
durant la campagne. Ils se demandaient : Qui auraient haussé
les montants et comment ? Ils annonçaient au monde, en chœur
: « Ceux qui haussent, nous les haussons aussi et ceux qui
baissent, nous les baissons également ». Lorsque j’essayais
de comprendre les raisons de ce genre de comportement, ils
m’expliquèrent que les personnes qui se présentaient aux
élections n’appartenaient pas au village et qu’ils ne
connaissaient rien à ses problèmes et à ses soucis et ne
faisaient pas partie de son tissu social. En fait, il
existait des propriétaires terriens qui se croyaient les
maîtres du monde, pensant que nous vivons encore au
Moyen-âge. Ils exploitent la situation et veulent acheter
nos consciences. Pour notre part, nous profitons de
l’occasion pour manger de la viande que nous ne pouvons
goûter que lorsque l’un de nos animaux d’élevage tombe
malade et que nous sommes forcés de l’achever, ou à
l’occasion de la venue d’un invité. La vie est dure et nous
devons nous y adapter, sinon ce sera notre fin …
Tu sais Saïd que ton silence commence à me faire peur. C’est
un silence étrange qui laisse deviner un sérieux fardeau.
C’est la raison de mes fréquentes visites du crépuscule. Je
suis alors sûr que ta plume est encore moite et que ta
bougie résiste encore à l’obscurité … Quel est donc le
secret de ce silence effroyable ?
Je ne le sais … Vraiment …
Quelle est la raison de ton exil ici ??
La vie m’étrangle et je ne trouve ma quiétude ici … Je rêve
… Et j’espère que …
Quoi ?? Tu as prononcé plusieurs mots ! Rêver, espérer …
Je ne sais pas …
Ta manière de prolonger le silence et ces paroles hachées
ont mené les habitants du village à se poser des questions
sur le secret qui se cache derrière ton silence et ton
isolement.
Je le regardais. Il se reprit et avança rapidement :
Ne t’en fais pas mon fils. Moi, Mouhem j’ai fait les quatre
cents coups dans ma jeunesse. Je portais sur le dos 30
paquets de sucre et je prenais le chemin de Ibn Garir, la
nuit, de peur des groupes délinquants de l’époque. Je
prenais le train en cachette et lorsqu’il s’approchait de la
gare, je me jetais au dehors de la portière, tenant bien
fort le sac avec précaution pour ne pas casser ce qui était
à l’intérieur ... Ah … Ouf … Quelle époque ! Ma nourriture
se composait de pain rassis et sec. Je rassemblais le revenu
de mon commerce dans un récipient que j’avais enterré dans
un lieu donné que je ne retrouvais plus à cause de ma
dernière chute du train. J’avais alors perdu connaissance.
Je ne sais pas qui m’a amené ici … C’est le secret de mes
creusements quotidiens et permanents de la terre. Ouf … Ah …
Ce secret me fait souffrir et continue à le faire encore. Je
te le confie car je sais à l’avance que j’ai déposé un
secret dans un autre secret … Je sens que j’ai retrouvé mon
trésor perdu dans les méandres de ton silence…
Le cheikh Mouhem partit à la venue du jour et cessa de
parler. Je fermais les paupières et prolongeais ma mort
temporaire. A chaque fois que je me réveillais de cette
mort, je retrouvais à mes côtés deux carafes. Dans l’une
d’entre elles se trouvait du thé à la menthe et dans l’autre
du café mélangé avec du lait. Je ne sais pas qui les
ramenait pendant ma mort. La chose fantastique à ce sujet,
était que le porteur de ces grâces connaissait parfaitement
mes allées et venues. Il connaissait mes horaires de sommeil
et de réveil car les boissons étaient chaudes …
Je ne faisais pas cas de cela. Je goûtais au café et prenais
plaisir à savourer la saveur du lait mélangé à la senteur
des herbes naturelles médicinales, alors que je laissais la
carafe de thé pour mon retour de l’échoppe.
A mon retour, je ne retrouvais que la carafe de thé et à
côté une coupe où se trouvait une jolie fleur …
J’étais perplexe par ces comportements mystérieux et
symboliques qui se tramaient durant mon absence et ma mort
temporaire. Ma demeure n’avait ni serrure, ni rempart. Je ne
possédais qu’une radio, des crayons, des livres et des
vêtements que personne ne pouvait envier.
On nettoyait ma chambre sans que j’y fasse attention surtout
dans les premiers jours … Mon Dieu ! Étais-je donc marié
sans que mes sens ne le sachent, ou était-ce une étrange
créature qui me servait ? Etais-je dans le pays des rêves ou
dans un village magique ? Sans aucun doute un amour
spirituel m’avait touché …
Je me trouvais dans un état de confusion et décidais de
demander à mon visiteur de nuit, avec qui j’entretenais des
rapports intimes, malgré le silence profond qui planait sur
nos relations et sur sa manière de rentrer en communication.
J’ignorais tout de mon ami, le cheikh. La seule chose qui
était sûre est que je n’avais pas de proches ici et que ma
relation avec ce village se limitait à ces demeures basses
en boue, dont je ne savais vraiment pas comment je m’étais
lié à elles ou qu’elles l’avaient fait avec moi.
Ainsi, respectables messieurs, je fus assailli par le mois
frondeur d’octobre et je quittais cet espace où n’existait
aucun voleur pour les dormeurs, où l’on mangeait à l’œil et
où l’on était servi dans son sommeil … Pourtant, ce qui
continue à me préoccuper et qui devrait vous préoccuper,
compagnons, c’est l’identité de la personne qui posait la
belle fleur dans mon verre ?
Traduction de Soheir Fahmi