Gaza.
Des frontières longues de 14 km séparent l'Egypte de Gaza.
D'un point de passage à l'autre, la situation est
terrifiante. Parcours.
Au seuil de l'enfer
On
n'a besoin que de jumelles et d'un endroit haut placé dans
le quartier de Barahma ou celui du Brésil, dans la ville de
Rafah, pour voir ce qui se passe de l'autre côté de la
frontière, dans la bande de Gaza. On entend un drone,
désormais appelé « Zannana » (bourdonneuse) par les
habitants de part et d'autre de la frontière. Il a pour
mission d'indiquer la cible qui sera frappée par les
Israéliens. L'appareil survole le côté égyptien. Un des
officiers, qui serait des renseignements, déclare qu'il peut
pénétrer jusqu'à « 10 km dans l'espace aérien égyptien, sans
réaction du Caire ». Au long des frontières
égypto-palestiniennes qui s'étendent sur 14 km, la situation
est terrifiante. C'est assez facile d'entendre, et même de
voir les offensives israéliennes menées à Gaza, comme si
l’on était en territoire palestinien.
Un son assourdissant règne dans la région, la terre tremble,
les vitres se brisent ... On respire difficilement ...
Israël vient de lancer une bombe. Une fumée noire couvre le
ciel des deux côtés palestinien et égyptien. Les Egyptiens
qui vivent le long des frontières paniquent. « La peur se
lit sur le visage de nos enfants. Cela leur permet de
comprendre la réalité de l'ennemi sioniste. Nous ne pouvons
rien faire sauf invoquer Dieu pour qu'il protège nos frères
palestiniens », lance Eid Sélim, un grand-père habitant une
maison à quelques centaines de mètres de Gaza. Seuls des
barbelés le séparent des territoires palestiniens. Sélim est
favorable pourtant à la décision de l'Egypte de maintenir
fermée sa frontière avec le territoire palestinien. Tout
comme son gouvernement, il impute la responsabilité de cette
dégradation de la situation au Hamas. Il se souvient encore
de ce coup de force mené par les Palestiniens l'an dernier.
Les Palestiniens, terrifiés et soumis à un sévère blocus
israélien, avaient foncé la frontière et passé en masse en
Egypte. « C'était le désastre à Rafah. Ils ont envahi les
maisons à la recherche d'abris. Ils ne doivent pas quitter
leur pays, il faut qu'ils résistent et luttent jusqu'à
l'indépendance et la fin de l'occupation », dit-il. Un avis
qui n'est pourtant pas partagé par la plupart des habitants.
« La question aujourd'hui n'est pas de louer ou de condamner
le Hamas, la colère devrait être rejetée sur Israël et sur
les pays arabes qui doivent obtenir à tout prix un
cessez-le-feu », estime le cheikh Abdel-Sater Al-Ghalbane,
chef des Palestiniens qui résident à Rafah.
Une caserne
Dans
la ville de Rafah, dans le nord du Sinaï, l'état d'alerte
est déclaré. Des barrages de sécurité sont installés
partout, des agents de la sûreté de l'Etat, des forces
anti-émeutes, des gardes-frontières, sont postés à l'entrée
et à l'intérieur de la ville. Des points de contrôle sont
installés le long des frontières de la ville. Il faut
avancer quelques petits kilomètres plus vers le sud, à la
lisière du corridor de Salaheddine qui mène vers les
territoires palestiniens. Ici, les maisons sont évacuées de
leurs habitants, les échoppes situées à la proximité de Gaza
sont obligatoirement fermées et désormais occupées par les
forces de sécurité. Une vraie caserne. C'est la situation,
depuis dimanche 28 décembre et à la suite de la mort d'un
policier égyptien lors d’un échange de tirs avec des «
militants palestiniens » essayant de foncer les frontières.
Un autre garde-frontière a été aussi blessé par des tireurs
inconnus depuis Gaza. Tous les accès même dans le désert et
les rues de la ville menant aux frontières
égypto-palestiniennes sont bloqués. En ville, plus personne
ne peut s'approcher des frontières sauf les habitants des
lieux. La police procède même à des vérifications de leur
identité et leur adresse.
Une mobilisation sécuritaire qui témoigne d'une crainte de
voir s'infiltrer des Palestiniens vers le côté égyptien. «
Ils ne se contentent pas de nous arrêter dans les rues et de
nous fouiller ainsi que nos véhicules, mais ils envahissent
nos maisons à n'importe quel moment à la recherche des
Palestiniens et des présumés tunnels creusés entre nous et
la bande de Gaza », lance Oum Maysoune, qui habite à 200
mètres des frontières. Encore quelques kilomètres pour
atteindre le poste de Rafah. Ici, c'est une journée de
colère. « Le terminal est fermé depuis samedi soir à la
suite de l'offensive terrestre israélienne. Il est interdit
à toute personne même les responsables du terminal de s'y
trouver pour des mesures sécuritaires. Désormais, le
terminal est considéré comme zone militaire. Il faut une
autorisation de la part des forces armées et de la sûreté de
l'Etat pour pouvoir entrer dans le terminal », déclare un
haut responsable des services de renseignements. Il affirme
que le transfert d'aides médicales a été suspendu à cause de
la fermeture du terminal du côté palestinien. Une dizaine de
camions chargés de médicaments restent bloqués devant le
terminal en attendant sa réouverture pour permettre le
transbordement de leur cargaison dans des véhicules
palestiniens à l'intérieur du terminal.
De sourdes explosions
Les responsables égyptiens précisent que le terminal ne
serait exceptionnellement ouvert que pour accueillir des
blessés. Mais, jusqu'à dimanche soir, personne n'a pu
franchir la frontière en raison des raids. La veille, au
huitième jour de l'agression israélienne, les bombardements
étaient intenses. Vers le coucher du soleil, Israël commence
à lancer des bombes antiblindage, dont une a échoué à
quelques mètres du terminal de Rafah. Vu sa proximité et la
puissance de la déflagration, le tohu-bohu règne sur les
lieux. Les gardes croient pour le premier instant qu'elle
est tombée en territoire égyptien. L'imam de la mosquée
interrompt la prière et commence à invoquer Dieu : « Que le
Grand Seigneur trouble les rangs des sionistes, qu'il les
divise, qu'il protège les Palestiniens et unifie les pays
arabes ! ». La fumée couvre le ciel et l'odeur envahit les
lieux. Le terminal est évacué même des vingtaines
d'ambulances du ministère de la Santé qui attendaient les
blessés palestiniens. Jusqu'à ce jour, l'Egypte a accueilli
107 blessés. Une sirène d'ambulance retentit. Elle vient de
Gaza transportant un enfant amputé du bras. Les responsables
vérifient les papiers, son identité, (une mesure qui prend
au moins un quart d'heure). Des jeunes filles du
Croissant-Rouge égyptien, chargées d'aider les médecins,
sont présentes bien maquillées et parfumées. Vêtues de jeans
ou jupes serrées, et des bottes à talons hauts, elles
encerclent le blessé jusqu'à ce qu'il soit transporté dans
une ambulance égyptienne.
Le passage des Palestiniens retournant à Gaza n'a été permis
que du jeudi à samedi. Environ 500 Palestiniens ont pu
regagner Gaza. Ils ne peuvent être munis d'aucune
nourriture. « Sinon, on sera interdit de rentrer chez nous
», lance Mahmoud Al-Namroudy, un Palestinien de Khan Younès.
Il affirme pourtant que sa famille n'a d'huile, ni du riz,
ni de farine ... Rien ! Le terminal de Karm Abou-Salem, lui,
a été bombardé. Les aides alimentaires sont désormais
acheminées à travers le terminal d'Al-Oja, situé à 70 km de
la ville de Rafah, à la frontière entre l'Egypte et Israël.
Ce n'est que 10 jours après les frappes que les Israéliens
ont accepté le passage de ces camions. « Ces aides sont
délivrées aux Israéliens qui mènent des contacts avec un
représentant de l'Autorité palestinienne. Ce dernier doit
par la suite nommer un habitant de Gaza pour venir collecter
l'aide », explique un des gardes du terminal. Ces camions
ont dû ainsi passer neuf jours en plein air dans le stade de
la ville d'Al-Arich. Selon les conducteurs des véhicules,
des fruits, des légumes et des sacs de farine ont été abîmes
à cause des pluies. Le long de ses frontières, les nerfs
restent tendus. Tout le monde attend.
Héba
Nasreddine