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 Semaine du 7 au 13 janvier 2009, numéro 748

 

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Egypte

Religion. Des centaines de juifs se rassemblent en Egypte pour la célébration de l’anniversaire du rabbin Abou-Hassira. Hôtes malgré eux, les Egyptiens manifestent leur rejet de ces visiteurs indésirables.

Cherchez le politique

Des parlementaires et activistes se sont engagés dans une campagne de protestation populaire, visant à empêcher l’organisation du « pèlerinage » juif annuel, le mouled d’Abou-Hassira, prévu le 14 janvier, alors que les informations courent déjà sur l’arrivée à Alexandrie de plusieurs centaines de pèlerins en provenance d’Israël. Cette manifestation juive a lieu tous les ans, où des milliers de juifs venant d’Israël et d’ailleurs affluent vers Demito, un petit village du gouvernorat de Béheira dans le Delta. Yaacov Abou-Hassira est un rabbin ayant vécu au Maroc au XIXe siècle, avant d’élire domicile au Caire à la suite d’un voyage miraculeux, selon la légende.

Les habitants se plaignent des mesures renforcées de sécurité qui accompagnent cette manifestation et qui paralysent leur vie quotidienne. Mais ils se plaignent aussi des pratiques et des tenues vestimentaires « indécentes » de certains pèlerins, qui consomment l’alcool et s’engagent dans des danses rituelles au mépris de leurs traditions.

Gaza, l’argument essentiel

La polémique annuelle que soulève cet événement religieux a pris cette année des dimensions disproportionnées, notamment à cause de sa coïncidence avec l’offensive militaire israélienne contre la bande de Gaza. Les militants hostiles à cette célébration qui, pour beaucoup n’est qu’une « intrusion » israélienne malvenue, espèrent collecter un million de signatures pour amener le gouvernement à l’interdire une bonne fois pour toutes. En 2004, la Haute cour administrative a décidé l’interdiction de cette célébration, ainsi que l’annulation de la décision du ministre de la Culture d’inclure la tombe d’Abou-Hassira dans le patrimoine égyptien. Une décision que le gouvernement n’a pas respectée.

La semaine dernière, un groupe de jeunes protestataires ont organisé une manifestation devant le bureau du procureur général, pour solliciter son intervention afin de « faire respecter les décisions de la justice ». Alors qu’une autre manifestation a eu lieu devant le syndicat des Journalistes, avec la participation de plusieurs parlementaires et représentants de partis politiques. Les manifestants protestaient contre « l’infiltration israélienne ». La protestation s’est également étendue sur Internet avec la création de plusieurs blogs et groupes sur le site de socialisation Facebook, dont le plus visité s’appelle « Non, vous ne passerez pas sur ma terre ».

La rage populaire contre ces visiteurs « lourds » gagne tous les courants politiques, de l’extrême gauche à l’extrême droite, des laïcs aux islamistes, sans exception. Fanatisme religieux ou fermeté politique ? La question est d’autant plus légitime que des accusations similaires d’espionnage, d’indécence et d’hérésie continuent à viser la communauté bahaï en Egypte, et que les pratiques cultuelles ostentatoires des minorités religieuses deviennent de moins en moins tolérées. Les uns, pour concilier leur militantisme pour la liberté d’expression, minimisent la portée religieuse de cette manifestation juive. « Le mouled d’Abou-Hassira, comme beaucoup de mouleds musulmans, n’est pas une pratique religieuse proprement dite, mais plutôt un rituel », estime le président du parti du Rassemblement, Réfaat Al-Saïd, connu pour ses positions défendant la liberté de culte pour les non-musulmans. Or ce genre de rituels, affirme-t-il, peut être interdit pour des raisons de sécurité « sans que cela ne représente une violation de la liberté de culte ». Les mouleds, ou fêtes populaires, ressemblent plus à une tradition sociale qu’une célébration religieuse. Ils sont pratiqués régulièrement, aussi bien par les coptes que par les musulmans, selon un calendrier précis. Mais d’habitude, ils sont vus comme une altération à la religion « orthodoxe », d’autant plus qu’ils sont la plupart du temps liés à des personnalités saintes, une croyance bannie par l’islam sunnite.

A cela, s’ajoute bien entendu, que les fidèles dans le cas d’Abou-Hassira sont juifs. Mais cela aussi obéit à une nuance pertinente. « Personnellement je fais la différence entre les juifs et les sionistes. Les juifs d’Egypte et du monde entier sont les bienvenus, mais que des Israéliens viennent ici, sous un faux prétexte religieux, pour forcer une normalisation dont on ne veut pas, c’est là le vrai problème. C’est une question nationale et politique qui n’a rien à faire avec la religion », assure encore Al-Saïd.

Du gauchiste convaincu à l’islamiste endurci, la position reste la même. Ainsi, Abou-Hassira offre l’une de ces rares occasions qui rallient les extrêmes de l’échiquier politique égyptien.

« Nous n’avons rien contre les juifs, mais uniquement contre ceux d’entre eux qui prennent les armes. Ce sont des Israéliens et nous les traitons en tant qu’occupants et usurpateurs », s’exprime à son tour Magdi Hussein, président du parti islamiste dissous, le Travail. Commentant les prétextes fournis pour interdire cette manifestation, notamment les pratiques « indécentes » commises par les pèlerins, Hussein juge que c’est une question futile : « Nous aussi, beaucoup de nos mouleds et festivités religieuses donnent lieu à des pratiques indécentes, mais le problème n’est pas là. Ces Israéliens veulent construire une colonie au cœur de l’Egypte et offrent des sommes exorbitantes aux paysans pour acheter leurs terrains ».

Conflit politique

Selon Magdi Hussein aussi, il s’agit d’un conflit politique. Et il ne se soucie pas trop des accusations de manque de tolérance qui peuvent taxer cette prise de position. « Notre histoire est honorable en ce qui concerne les juifs. Nous n’avons pas besoin d’un témoignage de bonne conduite de la part des Occidentaux qui, hier, ont massacré les juifs et aujourd’hui les soutiennent quand à leur tour, ils massacrent les Palestiniens ».

Spécialiste des affaires israéliennes au Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, Emad Gad dénonce l’utilisation aléatoire de l’expression figée « Dangereux à la sécurité nationale ». Il estime que cet argument, aussi vague soit-il, est très efficace pour porter préjudice à un projet ou une personne. « Parfois les critiques adressées à un responsable politique ou à la situation politique sont jugées dangereuses à l’image et la sécurité du pays », poursuit-il.

« De deux choses l’une, poursuit le chercheur, ou bien ce sont des pèlerins qui viennent accomplir un rituel religieux, et dans ce cas, il faut les accepter, au nom de la liberté de culte, ou bien l’Etat nous dit clairement que ces gens sont infiltrés par des éléments appartenant aux services de renseignements israéliens et dans ce cas-là, il n’a qu’à interdire la manifestation carrément ». Il estime que c’est la position officielle floue qui donne lieu aux interprétations diverses. Mais c’est justement ce flou que veut maintenir le régime. « En effet, le régime égyptien utilise intelligemment ce genre de pression populaire pour envoyer certains messages à Israël et à l’Occident ».

Tout en pensant qu’une partie du problème est due à l’absence d’une culture de tolérance et de coexistence, le chercheur est bien d’accord sur le fait que le gros du problème est lié à la situation politique. « Des fois, le mouled d’Abou-Hassira se passe dans le calme et des fois, ça provoque un tollé. En fait, on ne peut pas dissocier cette affaire de ce qui se passe à Gaza ».

C’est ce que confirme avec spontanéité Sahar Mahmoud. Pour exprimer sa position, cette fonctionnaire et mère de famille dit se référer simplement à ses sentiments. « C’est tout ce qu’on possède, on ne peut pas les battre, on ne peut pas leur déclarer la guerre. Tout ce qu’on peut faire, c’est d’exprimer nos sentiments de rejet, veulent-ils nous en priver aussi ? ». Et pourquoi ce sentiment ? « N’avez-vous pas vu à la télévision les images des enfants tués à Gaza ? ».

Chérif Albert

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