Religion.
Des centaines de juifs se rassemblent en Egypte pour la
célébration de l’anniversaire du rabbin Abou-Hassira. Hôtes
malgré eux, les Egyptiens manifestent leur rejet de ces
visiteurs indésirables.
Cherchez le politique
Des
parlementaires et activistes se sont engagés dans une
campagne de protestation populaire, visant à empêcher
l’organisation du « pèlerinage » juif annuel, le mouled d’Abou-Hassira,
prévu le 14 janvier, alors que les informations courent déjà
sur l’arrivée à Alexandrie de plusieurs centaines de
pèlerins en provenance d’Israël. Cette manifestation juive a
lieu tous les ans, où des milliers de juifs venant d’Israël
et d’ailleurs affluent vers Demito, un petit village du
gouvernorat de Béheira dans le Delta. Yaacov Abou-Hassira
est un rabbin ayant vécu au Maroc au XIXe siècle, avant
d’élire domicile au Caire à la suite d’un voyage miraculeux,
selon la légende.
Les habitants se plaignent des mesures renforcées de
sécurité qui accompagnent cette manifestation et qui
paralysent leur vie quotidienne. Mais ils se plaignent aussi
des pratiques et des tenues vestimentaires « indécentes » de
certains pèlerins, qui consomment l’alcool et s’engagent
dans des danses rituelles au mépris de leurs traditions.
Gaza, l’argument essentiel
La polémique annuelle que soulève cet événement religieux a
pris cette année des dimensions disproportionnées, notamment
à cause de sa coïncidence avec l’offensive militaire
israélienne contre la bande de Gaza. Les militants hostiles
à cette célébration qui, pour beaucoup n’est qu’une «
intrusion » israélienne malvenue, espèrent collecter un
million de signatures pour amener le gouvernement à
l’interdire une bonne fois pour toutes. En 2004, la Haute
cour administrative a décidé l’interdiction de cette
célébration, ainsi que l’annulation de la décision du
ministre de la Culture d’inclure la tombe d’Abou-Hassira
dans le patrimoine égyptien. Une décision que le
gouvernement n’a pas respectée.
La semaine dernière, un groupe de jeunes protestataires ont
organisé une manifestation devant le bureau du procureur
général, pour solliciter son intervention afin de « faire
respecter les décisions de la justice ». Alors qu’une autre
manifestation a eu lieu devant le syndicat des Journalistes,
avec la participation de plusieurs parlementaires et
représentants de partis politiques. Les manifestants
protestaient contre « l’infiltration israélienne ». La
protestation s’est également étendue sur Internet avec la
création de plusieurs blogs et groupes sur le site de
socialisation Facebook, dont le plus visité s’appelle « Non,
vous ne passerez pas sur ma terre ».
La rage populaire contre ces visiteurs « lourds » gagne tous
les courants politiques, de l’extrême gauche à l’extrême
droite, des laïcs aux islamistes, sans exception. Fanatisme
religieux ou fermeté politique ? La question est d’autant
plus légitime que des accusations similaires d’espionnage,
d’indécence et d’hérésie continuent à viser la communauté
bahaï en Egypte, et que les pratiques cultuelles
ostentatoires des minorités religieuses deviennent de moins
en moins tolérées. Les uns, pour concilier leur militantisme
pour la liberté d’expression, minimisent la portée
religieuse de cette manifestation juive. « Le mouled d’Abou-Hassira,
comme beaucoup de mouleds musulmans, n’est pas une pratique
religieuse proprement dite, mais plutôt un rituel », estime
le président du parti du Rassemblement, Réfaat Al-Saïd,
connu pour ses positions défendant la liberté de culte pour
les non-musulmans. Or ce genre de rituels, affirme-t-il,
peut être interdit pour des raisons de sécurité « sans que
cela ne représente une violation de la liberté de culte ».
Les mouleds, ou fêtes populaires, ressemblent plus à une
tradition sociale qu’une célébration religieuse. Ils sont
pratiqués régulièrement, aussi bien par les coptes que par
les musulmans, selon un calendrier précis. Mais d’habitude,
ils sont vus comme une altération à la religion « orthodoxe
», d’autant plus qu’ils sont la plupart du temps liés à des
personnalités saintes, une croyance bannie par l’islam
sunnite.
A cela, s’ajoute bien entendu, que les fidèles dans le cas
d’Abou-Hassira sont juifs. Mais cela aussi obéit à une
nuance pertinente. « Personnellement je fais la différence
entre les juifs et les sionistes. Les juifs d’Egypte et du
monde entier sont les bienvenus, mais que des Israéliens
viennent ici, sous un faux prétexte religieux, pour forcer
une normalisation dont on ne veut pas, c’est là le vrai
problème. C’est une question nationale et politique qui n’a
rien à faire avec la religion », assure encore Al-Saïd.
Du gauchiste convaincu à l’islamiste endurci, la position
reste la même. Ainsi, Abou-Hassira offre l’une de ces rares
occasions qui rallient les extrêmes de l’échiquier politique
égyptien.
« Nous n’avons rien contre les juifs, mais uniquement contre
ceux d’entre eux qui prennent les armes. Ce sont des
Israéliens et nous les traitons en tant qu’occupants et
usurpateurs », s’exprime à son tour Magdi Hussein, président
du parti islamiste dissous, le Travail. Commentant les
prétextes fournis pour interdire cette manifestation,
notamment les pratiques « indécentes » commises par les
pèlerins, Hussein juge que c’est une question futile : «
Nous aussi, beaucoup de nos mouleds et festivités
religieuses donnent lieu à des pratiques indécentes, mais le
problème n’est pas là. Ces Israéliens veulent construire une
colonie au cœur de l’Egypte et offrent des sommes
exorbitantes aux paysans pour acheter leurs terrains ».
Conflit politique
Selon Magdi Hussein aussi, il s’agit d’un conflit politique.
Et il ne se soucie pas trop des accusations de manque de
tolérance qui peuvent taxer cette prise de position. « Notre
histoire est honorable en ce qui concerne les juifs. Nous
n’avons pas besoin d’un témoignage de bonne conduite de la
part des Occidentaux qui, hier, ont massacré les juifs et
aujourd’hui les soutiennent quand à leur tour, ils
massacrent les Palestiniens ».
Spécialiste des affaires israéliennes au Centre d’Etudes
Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, Emad Gad
dénonce l’utilisation aléatoire de l’expression figée «
Dangereux à la sécurité nationale ». Il estime que cet
argument, aussi vague soit-il, est très efficace pour porter
préjudice à un projet ou une personne. « Parfois les
critiques adressées à un responsable politique ou à la
situation politique sont jugées dangereuses à l’image et la
sécurité du pays », poursuit-il.
« De deux choses l’une, poursuit le chercheur, ou bien ce
sont des pèlerins qui viennent accomplir un rituel
religieux, et dans ce cas, il faut les accepter, au nom de
la liberté de culte, ou bien l’Etat nous dit clairement que
ces gens sont infiltrés par des éléments appartenant aux
services de renseignements israéliens et dans ce cas-là, il
n’a qu’à interdire la manifestation carrément ». Il estime
que c’est la position officielle floue qui donne lieu aux
interprétations diverses. Mais c’est justement ce flou que
veut maintenir le régime. « En effet, le régime égyptien
utilise intelligemment ce genre de pression populaire pour
envoyer certains messages à Israël et à l’Occident ».
Tout en pensant qu’une partie du problème est due à
l’absence d’une culture de tolérance et de coexistence, le
chercheur est bien d’accord sur le fait que le gros du
problème est lié à la situation politique. « Des fois, le
mouled d’Abou-Hassira se passe dans le calme et des fois, ça
provoque un tollé. En fait, on ne peut pas dissocier cette
affaire de ce qui se passe à Gaza ».
C’est ce que confirme avec spontanéité Sahar Mahmoud. Pour
exprimer sa position, cette fonctionnaire et mère de famille
dit se référer simplement à ses sentiments. « C’est tout ce
qu’on possède, on ne peut pas les battre, on ne peut pas
leur déclarer la guerre. Tout ce qu’on peut faire, c’est
d’exprimer nos sentiments de rejet, veulent-ils nous en
priver aussi ? ». Et pourquoi ce sentiment ? « N’avez-vous
pas vu à la télévision les images des enfants tués à Gaza ?
».
Chérif Albert