Port-Saïd.
La décision du président Moubarak de maintenir ce
gouvernorat comme zone de libre-échange pour 3 années
supplémentaires a réjoui les commerçants. Reportage.
Le compte à rebours a déjà commencé
A
l’entrée de la ville de Port-Saïd, les banderoles couvrent
les rues et les façades des bâtiments. Cela ressemble un peu
à une campagne électorale, mais cela exprime la joie des
commerçants par rapport à la bonne nouvelle : « Les citoyens
de Port-Saïd vous remercient », « Grâce à vous, le
gouvernorat revit », « Vous avez sauvé les citoyens », « La
bonne décision au bon moment », etc. En fait, ces banderoles
sont des messages de remerciements et de gratitude envoyés
par les citoyens de Port-Saïd au président Moubarak.
Celui-ci a décidé, la semaine dernière, de prolonger le
statut du gouvernorat en tant que zone franche pour 3 années
supplémentaires. En principe, c’est en ce janvier 2009 que
les habitants de Port-Saïd devraient profiter de cet
avantage exceptionnel dont ils ont joui pendant plusieurs
décennies. Ahmad Nazif explique que le président a pris en
considération la crise financière et a décidé d’accorder
plus de temps aux commerçants de ce gouvernorat pour adapter
leurs activités à cette nouvelle situation.
Les citoyens ont vécu dans une inquiétude continuelle ces
deux derniers mois en attendant la décision finale : Va-t-on
fermer ou maintenir la zone franche ? « L’activité
commerciale était perturbée et personne ne pouvait prévoir
le sort de cette ville et de ses habitants, qui depuis les
années 1970 dépendent du commerce comme principale activité
», explique le vieux Mahmoud, propriétaire d’un magasin de
prêt-à-porter. « Nous pouvons maintenant dormir tranquilles
et reprendre notre travail sans craindre le chômage au moins
pendant 3 ans », jubile Achraf, commerçant de produits de
beauté et de cosmétiques importés, une activité que sa
famille exerce de père en fils.
C’est après la guerre de 1973 que l’ancien président Anouar
Al-Sadate décide de créer à Port-Saïd une zone franche afin
d’attirer les millions d’habitants qui avaient fui la ville
pendant les guerres successives de 1956 et 1967. Ceci
a relancé l’activité économique et résorbé le chômage dans
la ville.
Aujourd’hui, la majorité des jeunes de Port-Saïd ne
connaissent d’autre métier que le commerce. Une fois leurs
études terminées, ils s’engagent directement dans des
activités commerciales, notamment le prêt-à-porter. Voire,
beaucoup de fonctionnaires travaillent comme fripiers pour
améliorer leurs revenus.
Mais la contrebande des marchandises exonérées de taxes
douanières dans les autres gouvernorats a commencé à peser
sur l’industrie nationale. Le gouvernement a donc envisagé
la levée progressive de cet avantage en limitant chaque
année le quota d’importation de ce gouvernorat.
Mais
cette menace qui pointait à l’horizon était déjà accompagnée
de la perte d’un autre avantage. En fait, depuis 1985, l’Egypte
a imposé des restrictions sur l’importation. C’était
pratiquement le seul endroit où l’on pouvait trouver toutes
sortes de marchandises importées, à commencer par le
chocolat suisse jusqu’aux équipements domestiques et
appareils électroménagers japonais. Mais depuis quelques
années, avec la libéralisation progressive de l’économie,
les importateurs ont repris du souffle, et du coup,
Port-Saïd a perdu un avantage précieux.
« C’est vrai que la situation s’est détériorée et que le
nombre de nos clients des autres gouvernorats a diminué
sensiblement, mais ces trois ans vont au moins nous
permettre de survivre, mieux vaut une soupe modeste que
mourir de faim », affirme Sayed, un commerçant de
prêt-à-porter.
Beaucoup d’habitants ont du mal à imaginer leur avenir
au-delà de ces trois ans. « J’ai cinquante ans et je ne sais
pas comment à cet âge je peux me lancer dans une nouvelle
activité professionnelle », s’inquiète Maher Ali, également
propriétaire d’un magasin de vêtements. Il ajoute que
certains de ses collègues ont converti leurs magasins en
cybercafés et échoppes de téléphones portables ... « Mais
est-ce qu’on va tous faire de même ? ».
De son côté, le gouvernement a conçu un plan pour les
préparer à la suppression de la zone franche à l’avenir. Il
consiste à créer un certain nombre d’usines et à promouvoir
l’activité touristique pour permettre aux jeunes de trouver
des débouchés. Mais jusqu’à maintenant, peu a été réalisé.
Mais il se trouve que les vrais bénéficiaires sont les
habitants des gouvernorats voisins. « Les usines n’absorbent
qu’une main-d’œuvre très limitée, une affaire de quelques
centaines, les autres viennent du Caire ou d’Ismaïliya », se
plaint Ahmad Rabie, un jeune diplômé, qui travaille comme
vendeur dans un magasin de vêtements importés de Syrie. Il
explique que les compétences requises font défaut aux jeunes
Port-Saïdis qui n’ont jamais rien exercé en dehors du
commerce.
« A vrai dire, Port-Saïd ne possède pas de vrai potentiel
touristique ou agricole et je pense que trois ans ne sont
pas suffisants pour développer une base industrielle
», estime Al-Badri Farghali, ancien député de gauche et
militant du mouvement ouvrier de Port-Saïd, sa ville natale.
Il appelle le gouvernement pour intensifier ses
efforts afin que le développement escompté ait lieu. «
C’est impossible d’installer des projets industriels sans
l’intervention directe du gouvernement en comptant
uniquement sur les initiatives personnelles », juge-t-il.
Pour lui, l’atout c’est les réserves de gaz naturel. «
Port-Saïd possède 70 % des réserves nationales en gaz
naturel. Ceci peut donner lieu à une activité industrielle
prometteuse dans le domaine des engrais chimiques et
d’autres industries complémentaires », propose Farghali.
Un autre Port-Saïdi, le député wafdiste Moustapha Cherdi,
est du même avis. « Nous attendons du gouvernement de nous
annoncer des projets réalisables avec des plans d’action
bien précis pour nous rassurer sur l’avenir de nos enfants.
Sinon, trois ans après, on risque de se retrouver dans la
même crise », dit Cherdi.
Sabah
Sabet