Cinéma.
Dans la comédie Ramadan Mabrouk Aboul-Alamein Hammouda de
Waël Ihsane, Héneidi fait une critique des aberrations du
système éducatif.
A l’école, rien ne va !
Le
film interroge un des principaux espaces où se joue la
question de la formation des générations à venir, l’école.
Il le fait avec des moyens de cinéma, notamment grâce au
trajet accompli par et avec Mohamed Héneidi, protagoniste de
la situation réelle qui inspire le film. Ramadan (Héneidi),
professeur de langue arabe dans un lycée de la campagne,
fonce avec son vélo vers le début de l’année scolaire. Il y
a dans cette étonnante composition de spontanéité et de
maîtrise, de proximité et de retenue, un équilibre contrôlé
entre l’objectif et le subjectif. Les quatre côtés du cadre
serrent la figure de notre héros, excluant toute autre
chose. Manière d’affirmer que le film n’acceptera pas la
moindre intrusion, notamment idéologique. Et par la même
occasion qu’il serait question de porter au jour la
psychologie du professeur. Il renvoie le proviseur et les
autres professeurs à leur faiblesse et leur opportunisme,
qui leur font accepter les cadeaux et les dons des parents
d’élèves en échange de privilèges accordés à ceux-ci.
On a l’impression que Ramadan détient un projet imbattable,
celui d’apprendre sans failles une langue arabe correcte à
ses élèves. Pour son fonctionnement, il a dû chausser des
lunettes imposantes et tenir un bâton en caoutchouc pour
intimider les réticents. Il fallait au moins cela pour se
risquer à chercher entre les murs de l’école le double de la
société, la preuve de son échec, ou le rêve d’une
alternative. Car l’école est le thème des thèmes. c’est à la
fois le lieu public par excellence, le premier que l’on
rencontre dans nos vies.
Dès les premiers plans, fonctionne le projet infernal du
professeur d’arabe. Le premier cours travaille déjà comme on
dit l’autoportrait. Les élèves transis de peur sous le
claquement du bâton du prof apprennent bon gré mal gré la
poésie arabe classique. Pour Ramadan, celle-ci mérite qu’on
s’y penche pour maîtriser la langue et surtout la grammaire.
Paradoxalement, dans les écoles privées et modernes de la
capitale, les parents d’élèves, hauts fonctionnaires ou
appartenant à l’élite, vaquent à leurs loisirs, désertant
l’enseignement. C’est l’occasion pour le film de faire la
caricature des instituteurs de ces écoles incapables
d’assurer leur fonction. La prestation de Farid (Edouard)
l’atteste. Il attend on ne sait quel miracle pour accéder à
sa classe.
Grâce à la comparaison ente les écoles situées dans la
campagne et celles des villes, le film gagne en termes de
modulation d’allure, de vitesse et d’accents. Cette façon de
disparaître avec un registre et de réapparaître plus loin
avec d’autres personnages, un autre contexte, permet de
contrebalancer le vitalisme de Ramadan sur son terrain : la
parole, la discussion, la dispute. Un élément perturbateur
de sa classe, Ramzi, le fils du ministre de l’Education, est
expédié par son père à l’école de Ramadan pour apprendre la
discipline. Ce dernier a sa méthode, et le film ne cesse de
lui donner raison. Il part de ce qui désintéresse Ramzi,
parler l’arabe, pour le faire revenir à son programme de
langue arabe. Il est confirmé dans son optimiste bon sens et
alors promu et muté en ville. Le changement de registre
permet à Ramadan de faire une autocritique.
Le cinéaste profite des disputes entre le prof Ramadan et
ses nouveaux élèves pour enregistrer la naissance d’un
espace ouvert par les oppositions dialectiques, matérielles
entre professeur et élèves. Ramadan est confronté à
l’univers ludique des étudiants, habité par les idoles de la
chanson, les loisirs, l’insouciance. Ces éléments exercent
sur lui à la fois un attrait et une pression, qui s’opposent
à lui presque physiquement. Les élèves sont épris d’une star
de la chanson, Naglaa (Sérine Abdel-Nour), et s’échangent
ses photos séduisantes qui les détournent de leurs études.
N’oublions pas que l’exposition d’une pédagogie est au
centre du travail de Ramadan. Il met au point des stratégies
pour contrecarrer l’échec scolaire et éliminer les
tentations de l’univers extérieur à l’école. Une aventure
s’esquisse. Il essaye d’écarter la chanteuse Naglaa de
l’imaginaire de ses élèves. Mais il succombe à son charme,
et se mêle au ballet des amours jeunes et est laissé dans
l’isolement de ses résolutions. Ce repli donne à tout
davantage de relief. Une sorte de tempérance, de juste
milieu œuvre ici. Non qu’il en soit fait l’éloge de la
manière dont Ramadan met en veilleuse certaines règles,
habitudes et discipline qui agaçaient ses élèves, mais qu’il
était nécessaire de trouver un équilibre entre l’impétuosité
de la discipline et des enjeux plus terre à terre. Il semble
tourner en rond et cela creuse en lui une gravité qui vient
rehausser son jeu avec brio. Architecte d’un néo-burlesque,
critique du monde éducatif, il fait prévaloir largement la
ligne pédagogique sur le comique de la situation.
Le film soutient le paradoxe voulant que l’apparent
éparpillement, la déroute et le délai posé entre une
situation et sa résolution laissent une impression de
resserrement du romanesque. Ramadan gagne en simplicité ce
qu’il perd en afféteries. Le changement de registre profite
à sa façon de réembrayer en douceur sur ce qui lui apporte
beaucoup : l’altruisme et la bienveillance vis-à-vis de ses
élèves dont il veut construire un avenir sûr et solide.
C’est exactement là que s’inscrit sa mission. Plutôt que de
proposer, inventer un programme d’enseignement pour des
millions d’étudiants, le cinéma invite à réfléchir sur la
réelle tâche de l’enseignant. C’est peut-être là sa méthode
de cinéma citoyen.
Amina Hassan