Pas facile de s’assumer travailleur du bâtiment quand on est
romancier et que l’on appartient à une famille bédouine.
C’est ce que raconte l’écrivain égyptien
Hamdi Abou-Goulayel dans
son dernier roman, Etre manœuvre (Merit).
Les dossiers sont dans la tête, mon ami
J’ai fumé le joint. Il était fort. Chaque fois que j’en fume
un, je dis qu’il est fort, que « c’est du bon ». Mais
celui-ci était particulièrement fort, je le sentais. Le bout
de shit aurait suffi pour cinq bons joints. Si j’avais été
avec des amis, j’en aurais fait huit ou même dix, mais je
n’en ai fait que trois. Je m’encourageais en me disant que
c’était utile pour réfléchir au roman. Chaque joint, je le
roulais de manière différente et me disais : je vais
commencer avec. Je préfère toujours commencer par ce que je
pense être le plus faible, le plus mauvais. A cause de
quelque défaut de fonctionnement, je ne me fie qu’aux
dénouements heureux. Je n’ai pas l’intelligence de cueillir
d’abord la chose la meilleure. Si j’ai deux livres, je
commence par celui que je pense être le moins bon. A table,
je prévois que la dernière bouchée sera celle que j’aime
vraiment. J’appartiens à un peuple qui remet sa part de
viande à la dernière bouchée. Ce joint était le moins bon,
c’était le deuxième dans l’ordre de fabrication : j’en avais
roulé un avant et un après. Au premier joint, je suis avide
de shit, avide de ses petites particules qui tombent,
légères, dans la bouche de la cigarette ouverte entre mes
mains. Au deuxième ou bien au milieu je deviens économe,
voire avare. C’est pas simple comme affaire. Le chemin est
long avant de se retrouver seul et de commencer à rouler.
N’étends pas ta main trop largement, sinon tu te trouveras
blâmé et chagriné. Le dernier joint est du shit pur, c’est
là que se retrouvent les particules de shit les plus lourdes
qui ont échappé au tabac. Mais ce joint était suffisant.
C’était une bonne idée de diminuer la quantité de tabac.
C’était le genre de joint à te rendre satisfait de toi-même,
à te faire sentir que tu as toute la vie devant toi. Les
tours que je fais dans la chambre maintenant sont
l’indication la plus évidente de mon bonheur, la preuve que
« c’est du bon ». Les idées me font trembler presque.
Dans ces moments-là, je m’imagine ma vie comme des dossiers
classés dans ma tête. Tantôt, ils s’ouvrent un à un, tantôt,
ils se déversent d’un seul coup et les souvenirs d’enfance
se mêlent aux traits de la dernière personne que j’ai
rencontrée. Maintenant, je me vois à Choubra. J’avais vingt
ans, et je rentrais d’un voyage en Libye. J’étais manœuvre,
dans le bâtiment, et passais mon temps à chercher du boulot.
J’habitais une chambre à Aïn-Chams avec quatre collègues du
balad. Je travaillais avec un entrepreneur-démolisseur, ou
plutôt un démolisseur-constructeur, qui ne s’occupait que
des bâtisses en ruine. Les bâtisses scellées à la cire et
qui avaient fait l’objet d’un décret définitif de
destruction étaient au cœur de son travail. Il détachait les
scellés rouges, avec une délicatesse correspondant à son
statut officiel et s’introduisait dans la maison avec un
bataillon d’ouvriers. Une équipe creusait les fondations
tandis qu’une autre coulait les piliers et les murs. En
quelques jours seulement se réalisait le miracle, et la
maison en ruine devenait un grand immeuble de toutes les
couleurs. La plupart des vieilles maisons à Choubra et dans
les environs lui doivent d’être encore debout.
Moi je travaillais avec lui avec tout le sérieux et la
fidélité du monde. Il me considérait comme proche de lui et
me traitait mieux que les manœuvres, car il voyait en moi
une bête de somme et parce que mon regard restait rivé à
terre. Au moment du tremblement de terre qui a secoué Le
Caire en 1992, j’étais en train de creuser les fondations
sous une maison de trois étages. Mais je racontais aux gens,
même les plus proches, que j’étais journaliste. J’utilisais
mes nouvelles qui avaient été publiées pour confirmer que je
travaillais effectivement comme journaliste dans le journal
Al-Ahrar, dont je sentais qu’il correspondait à ma
situation. Parfois, je disais que je continuais mes études.
Si quelqu’un me demandait dans quel domaine, j’étais gêné et
embarrassé. Quand j’appris qu’il existait un « Institut de
critique littéraire », le nom imposant, « critique
littéraire », me plut. Je me mis à raconter fièrement que
j’étudiais à « l’Institut de critique littéraire ». J’étais
constamment à la recherche d’un emploi, n’importe lequel, un
travail respectable qui commence à huit heures du matin et
se termine à deux heures de l’après-midi. Je me présentai à
des dizaines de ministères, d’entreprises et de bureaux dans
tout Le Caire. Un jour, je me présentai à une institution
culturelle avec un collègue du balad. On avait lu dans une
annonce que la respectable institution avait besoin d’un
responsable culturel. Mon collègue avait dit : « Vas-y
l’écrivain, montre-nous ce que tu sais faire ».
Nous nous dirigeâmes vers là-bas. Ce n’était pas très loin,
le siège du jury était à deux stations du café.
L’examinateur était un homme âgé ; il était énorme, avait
les cheveux crépus, d’une blancheur éclatante ; sur son
bureau, un écriteau indiquait son nom et son poste.
D’expérience, je savais qu’il aurait dû nous faire passer
l’examen un à un, mais pour une raison que je ne connais
pas, il nous aligna tous et commença à travailler. Il y
avait moi, mon collègue, et environ huit jeunes diplômés,
mais son bureau était spacieux. Il semblait être à la
recherche de questions à la hauteur de l’emploi escompté.
Plus tard, je me suis souvenu, ou plutôt imaginé, que son
bureau était encombré de cassettes. J’étais le premier de la
rangée. Mon collègue, pour des raisons qui se clarifieront
plus tard, m’avait poussé à cette place. L’examinateur était
exactement en face de moi. Il était fier de s’étaler
derrière son bureau tandis que nous nous bousculions devant
lui. Il semblait douter de notre droit à ce poste et menait
l’examen avec la nonchalance de qui en connaît l’issue. Il
me regarda sans intérêt, puis demanda soudainement : « Je te
fais confiance, ma belle : si je te confie un secret, tu
sauras le garder ». Avant que je n’aie le temps de réaliser
ce qui se passait, il me surprit : « Qui a dit ça ? ».
J’éclatai de rire. J’avais entendu cette chanson souvent.
Parfois, je la fredonnais. Mais je ne m’imaginais pas qu’un
homme aussi respectable puisse la chanter. En plus, sa façon
d’étirer les paroles, de prendre une expression coquette, et
son éruption au moment où il me surprit ou plutôt me
poignarda de sa question était quelque chose d’inénarrable.
J’essayai de m’excuser, faillis lui baiser les mains. Je dis
que je venais de la campagne, que je m’étais rappelé quelque
chose de drôle. Mais il fut inébranlable. L’examen serait
annulé, pour moi, pour mon collègue et pour tout le monde.
Si ce n’est ce rire absurde, je serai devenu un responsable
culturel respectable. D’eux tous, j’en étais le plus proche.
J’avais un dossier avec mes écrits publiés dans les
journaux. Mais il ne servait à rien de regretter. La
question était plus profonde qu’un simple rire. Moi je suis
terrorisé par ces choses. Sortir des dossiers et rester
debout dans une queue, respecter les gens selon leur rang.
Je trouvais ça humiliant. J’avais le sentiment de mendier.
Le bâtiment, c’était plus facile. J’avais l’impression que
je ne pourrais faire aucun autre travail, et même, parfois,
que mon intérêt pour l’écriture venait de là. Bien sûr,
j’aimais la réussite, l’excellence. Mais je n’avais pas
confiance en mes capacités. Je les trouvais souvent
décevantes. Le prix à payer pour réussir était très élevé,
l’écriture me permettait d’éviter de le payer. Ma capacité à
m’exprimer semble me faire défaut, comme d’habitude. Ce que
je veux dire, c’est que l’écriture me permettait d’être fier
de moi-même. Même quand je soulevais des charges de boue, le
simple fait de me souvenir que j’écrivais des nouvelles
remettait les choses à leur place .
Traduction de Dina Heshmat