Architecture Islamique .
La Bibliotheca Alexandrina a organisé la semaine dernière
une conférence sur les madrassas, notamment en Iraq. Un
événement qui a mis en évidence ces institutions
monumentales sur lesquelles on reste mal renseigné.
Les maisons des sciences
Les
mosquées n’étaient plus seulement des lieux de prière. Mais
dès le début de l’islam, elles ont également assumé toutes
sortes d’autres fonctions, notamment dans la formation des
enfants, voire des adultes. Ces mosquées qui étaient
considérées pour longtemps comme centre d’enseignement dans
le monde islamique, ne suffisaient plus. C’est ainsi que la
madrassa (école) proprement dite fit son apparition, jouant
un rôle très efficace dans la formation de brillantes
générations de philosophes, de scientifiques et de
théologiens.
Le terme arabe madrassa, qui signifie « lieu d’étude », fut
d’abord appliqué à un genre d’institution qui aurait existé
en Iraq, au Khorasan et en Transoxiane aux IXe et Xe
siècles. Une madrassa désigne en particulier une institution
d’enseignement islamique ou plutôt un collège de hautes
études, où sont enseignées les sciences islamiques et
juridiques (le fiqh), par opposition à l’école élémentaire
de type traditionnel, kottab (lire encadré). Les premières
fondations de ce genre étaient modestes et dont aucune n’a
été conservée.
Au
XIe siècle à Bagdad, la capitale califienne à l’époque,
semblent avoir été fondées des madrassas répondant aux
normes et habitudes régulièrement observées par la suite. «
Il s’agissait d’établissements qui étaient explicitement et
pour la première fois pourvus de ressources propres grâce
aux revenus d’un waqf dont le montant permettait de
rémunérer le corps enseignant nommé par le fondateur ou par
ses héritiers, ainsi que d’entretenir les étudiants qui
pouvaient être logés sur place. Les sources historiques
affirment l’existence, à ce moment, d’une quarantaine de
madrassas à Bagdad qui était le centre culturel du monde
musulman à l’époque et où se rencontraient les maîtres les
plus prestigieux. La plus ancienne des madrassas de ce genre
fut ainsi inaugurée à Bagdad par le vizir turc seldjoukide
Nizam Al-Mulk (mort en 1092). Elle portait le nom de son
fondateur : la madrassa Al-Nézaméya. Le grand imam
Al-Ghazali (1058-1111) y a enseigné. L’enseignement commence
donc à être organisé et financé par l’Etat », explique Dr
Bachar Awwad Maarouf, professeur émérite de recherche
scientifique au Centre de la renaissance du patrimoine
scientifique arabe, à l’Université de Bagdad. C’est Dr
Bachar Maarouf qui a effectivement animé la conférence de la
Bibliotheca Alexandrina sur les madrassas et l’éducation à
l’époque abbasside. Il a aussi tenté de faire un survol de
l’histoire de l’éducation dans la civilisation islamique et
de la valeur donnée aux sciences et à l’éducation en islam.
Cette conférence est venue en fait dans le cadre du
programme dit du « chercheur résident », au cours duquel la
Bibliotheca Alexandrina reçoit un chercheur, un savant ou
même un politicien d’un pays arabe, islamique ou étranger,
pour animer une série de conférences pendant quelques jours
sur un thème bien choisi concernant la spécialité de
l’invité.
Les premières universités
Au
début de leur existence, les madrassas équivalaient même aux
« universités » du monde occidental qui furent leurs
contemporaines. Entre le XIe et le XIIIe siècles, toutes les
grandes villes du monde musulman auront leur madrassa. «
Plusieurs madrassas durent leur implantation dans les pays
islamiques soit à des sultans, califes, soit à des membres
de leurs familles, soit à des dignitaires de toute origine
... L’enseignement donné dans les madrassas couvrait
l’équivalent des études secondaires et universitaires
contemporaines. Les étudiants recevaient une bourse, soit de
l’Etat, soit par un waqf (bien de mainmorte), soit de
diverses sociétés de bienfaisance. Ils logeaient dans les
dortoirs des madrassas », indique Bachar Maarouf.
La formation obtenue ne dépassait pas au début le domaine
des sciences musulmanes englobant à côté du Coran, du fiqh
et du hadith, des disciplines telles que la grammaire et la
lexicographie. Aux XIVe et Xve siècles, viennent s’ajouter
les mathématiques, la géographie ... Mais l’intérêt des
professeurs et des élèves demeurait toujours centré sur les
notions religieuses, comme il l’est encore aujourd’hui dans
certaines universités de théologie.
Les madrassas du Caire
En Egypte, les madrassas connurent une ampleur et un éclat
ornemental exceptionnels. A l’époque des Ayyoubides et des
Mamelouks, le nombre des madrassas s’accrut de manière
extraordinaire. Dans la rue Bein Al-Qasrein du Caire
islamique s’élevèrent deux véritables rangées de madrassas.
L’historien Al-Maqrizi (mort en 845 de l’hégire–1442 de
l’ère chrétienne) mentionne 73 madrassas dont 13 environ ont
été fondées avant 600 de l’hégire, 20 au VIIe siècle, 29 au
VIIIe et 2 après 800.
Au
XVe siècle notamment, vers la fin du pouvoir mamelouk,
avaient été élevées de célèbres madrassas qui proliféraient
au Caire. A ce moment comme un peu plus tôt, dans les
premières années du XIVe siècle où était apparu l’exemple de
la madrassa du sultan Al-Nasser Mohamad ibn Qalaoun, le plan
cruciforme était utilisé pour affecter aux quatre écoles
juridiques les quatre iwans dont chacun accueillait un
professeur et ses élèves. Le genre fut illustré par la
fameuse madrassa du sultan Hassan (construit de 1356 à
1363), situé au pied de la Citadelle de Salaheddine, avant
que s’instaurât une mode des complexes architecturaux
qu’illustrèrent ceux de Qaïtbay et de Qonsowa Al-Ghouri.
La construction de madrassas au Caire s’accéléra avec
l’arrivée des Mamelouks. La Zahiriya (660-2/1262-3) de Zaher
Beibars était un gigantesque bâtiment à 4 iwans, avec un
proche à stalactites. Cet édifice inaugure peut-être la
tradition des madrassas cairotes pourvues de splendides
façades et d’un intérieur assorti. Ce degré remarquable de
splendeur peut s’expliquer par des raisons politiques et
économiques.
La plus ambitieuse de ces fondations mameloukes à fonction
multiple, qui semble en outre avoir lancé la mode, est
peut-être le complexe monumental de Qalaoun construit en
treize mois (683-4/1284-5). Le fils de Qalaoun, Al-Nassir
Mohamad, a construit, lui, un mausolée-madrassa contre la
grande fondation de son père. De l’avis de tous, le
chef-d’œuvre, parmi ces ensembles Mamelouks, et certainement
le plus vaste de tous (150x 68m) était le complexe mosquée,
madrassa et mausolée du sultan Hassan (757-64/1356-63). Les
diverses madrassas funéraires du sultan Chaban et de sa
famille, suivent l’exemple de l’ensemble du sultan Hassan.
Les madrassas ottomanes quant à elles paraissent
inévitablement assez fades quand on les compare à la
production des siècles précédents ; elles ont gagné en
symétrie et en volume, et il y a là des caractéristiques qui
ont été sous-évaluées jusqu’ici.
De tels monuments sont surtout remarquables par leurs
dimensions et par la qualité d’une organisation intérieure
intégrant harmonieusement le thème de l’iwan et celui d’une
cour bordée de cellules. « Les édifices de madrassa
comprenaient une cour (où les cours se donnaient en été),
des classes de cours couvertes pour l’hiver, une mosquée,
des chambres ou des dortoirs pour étudiants, des cuisines,
des sanitaires, un hammam, une piscine et une fontaine. Les
madrassas pouvaient se spécialiser dans certaines branches
(sciences religieuses, médecine, etc.). Mais le plus
souvent, elles assuraient un enseignement général dans les
principales branches du savoir religieux et profane de
l’époque », avance Leïla Mahmoud, experte en art islamique.
Les madrassas continuèrent longtemps de jouer un rôle de
première importance dans le paysage monumental des villes
d’islam jusqu’à l’époque actuelle. Elles continuèrent aussi
à refléter jusqu’aujourd’hui l’organisation d’un
enseignement supérieur islamique qu’elles étaient seules,
depuis le XIIIe siècle, à développer systématiquement à côté
des formations offertes dans les grandes madrassas de
certains pays. La célèbre grande madrassa d’Al-Azhar en est
un bon exemple. Et dans beaucoup de pays musulmans, un
certain nombre de mosquées ont cependant continué, encore
pendant des siècles, à enseigner tant les sciences
islamiques que les sciences profanes .
Amira
Samir