Religion. Pour la
première fois en Egypte, 30 femmes font partie du Syndicat des récitateurs du
Coran. Un événement sans précédent qui ouvre la porte à une vive polémique. Echos.
La psalmodie se féminise
Le
bonheur de Rania est à son comble. C’est le jour de la khatmah, jour
d’obtention de son diplôme ou ijazah d’apprentissage du Coran. Rania a achevé
sa formation de la lecture du Coran, ce précieux document qui constitue la
référence pour tous les musulmans. L’événement a lieu au Syndicat des
récitateurs et des mémorisateurs du Coran, à la mosquée du cheikh Ghorab,
située au quartier d’Héliopolis. Dès le matin, les djellabas et les robes
noires affluent à l’endroit. Comme il fallait s’y attendre, la couleur noire
domine. Des femmes de différents âges et portant le niqab sont là pour passer
l’examen de la maîtrise du Coran. A la tribune officielle, trois cheikhs
portant de longues barbes sont en train d’écouter les candidates psalmodier le
Coran. Une demi-heure d’écoute est consacrée à chacune et le maître apporte les
corrections nécessaires, passage après passage, jusqu’à ce que chacune fasse
une revue complète du Coran dans l’un des lectionnaires connus (warch, hafs,
etc). Au début, Rania semble tendue puis commence petit à petit à réciter à
haute voix tout en respectant les règles du elm al-tajwid (science de
l’orthoépie). Autrement dit, elle tient compte de la prononciation correcte des
lettres et leurs points d’articulation (makhraj) et leurs attributs (sifa). Une
fois la psalmodie terminée, les cheikhs lui attribuent une habilitation écrite
portant le cachet du syndicat et attestant que cette femme est « serviteur du
Coran » ayant récité tout le Coran avec exactitude et précision. « Nous avons
suivi notre formation avec assiduité, reçu les encouragements nécessaires de la
part de nos cheikhs pour continuer et persévérer dans cet apprentissage,
appliquant de la sorte les paroles du prophète Mohamad — Paix et salut soient
sur lui — qui dit : Le meilleur d’entre vous est celui qui a appris le Coran et
l’a enseigné (Bukhari) », dit Rania Kamal, 21 ans et diplômée de l’Institut des
prédicateurs. Cette dernière a appris tout le Coran et prévoit d’initier
d’autres jeunes filles et femmes à la psalmodie. Rania a voulu en plus
participer à ce concours national de récitation du Coran.
En
effet, l’importance de la cérémonie était manifeste à plus d’un titre. Non
seulement c’est la remise des diplômes, mais c’est aussi la première fois que
trente haffazas (récitatrices) sont membres du Syndicat des récitateurs du
Coran. Un événement sans précédent et qui a suscité de vives polémiques dans
les milieux islamiques, ouvrant la porte à une question importante, à savoir :
le fait d’être membre au Syndicat des récitateurs autorise-t-il la femme à
psalmodier le Coran dans les occasions religieuses, à la radio, à la télévision
et en présence des hommes ? Autrement dit, dorénavant on pourrait entendre une
femme lire le Coran à la télé et à la radio.
Les
avis des cheikhs et des oulémas divergent. Comme si les musulmans aux quatre
coins du monde devaient vivre constamment dans une atmosphère de débats
houleux. Une fois terminée l’histoire des femmes qui veulent monter au minbar
ou devenir imam, et les fatwas étranges ou hérétiques, voilà qu’un nouveau
débat se déclenche suite à la dernière décision promulguée par le cheikh
Aboul-Einein Chiachaa, le doyen du Syndicat des récitateurs du Coran. Une
décision qui permet aux femmes de devenir membres au Syndicat des récitateurs
du Coran et psalmodier le Coran après avoir suivi une formation. « La voix
d’une femme ne doit être entendue par un autre homme sauf son mari ou un proche
parent (avec lequel un mariage ne peut avoir lieu), car, pour les autres
hommes, sa voix est considérée comme une awra en soi, c’est-à-dire quelque
chose qu’il faut nécessairement cacher, sauf en cas de nécessité absolue
(daroura). Une femme n’a pas le droit de prier à haute voix si elle se trouve
dans un endroit où un étranger peut l’entendre, comment va-t-elle donc réciter
le Coran à la radio ou à la télé et ce, en présence d’hommes ? On est bien loin
de la discrétion et de la pudeur des croyantes des premières générations de
l’islam », souligne le Dr Abdel-Fattah Al-Cheikh, chef du comité des études de
jurisprudence à l’Académie des recherches islamiques, qui se base sur une
référence pour dire que la voix de la femme ne doit pas être entendue. Il
s’agirait du hadith du prophète (paix et salut soient sur lui) où il dit : «
Frapper des mains n’est que pour les femmes » (rapporté par Al-Bukhari).
Ce
hadith concerne le cas où des musulmans accomplissant la prière (salat) en
groupe (jamaah) auraient besoin d’attirer l’attention de celui qui dirige la
prière (imam) sur un fait important (par exemple qu’il a fait une erreur,
etc.). Le prophète a donc rappelé ici que les hommes doivent alors prononcer la
formule du tasbih, et que les femmes doivent taper des mains. Et d’ajouter : «
Si la voix de la femme pouvait être entendue, pourquoi le prophète aurait-il
autorisé les hommes d’apostropher l’imam par la voix et les femmes à frapper
des mains ? ». Il continue que selon l’imam Al-Chaféi et plusieurs oulémas, la
voix de la femme est une awra qu’elle doit absolument cacher des hommes pour ne
pas prendre de risques au cas où celle-ci aurait une voix douce en récitant le
Coran, ce qui peut entraîner un rythme mélodieux qui pourrait en l’occurrence
aguicher un homme.
De vives réactions
Selon
le Dr Raafat Osmane, ex-doyen à la faculté du fiqh à l’Université d’Al-Azhar,
cette argumentation est certes respectable, mais il ne la partage pas car il
est plutôt du côté des savants, qui pensent que c’est là une mesure consacrée à
la prière, car d’autres situations ont montré que le prophète permettait aux
musulmanes de lui poser des questions. Preuve de cette différence : si un
musulman fait la prière seulement avec son épouse, celle-ci devra tout de même
frapper des mains si elle veut attirer l’attention de son mari, un imam.
Or, le
Dr Osmane refuse quand même le fait qu’elle psalmodie le Coran à haute voix
devant une communauté masculine. « Je ne vois pas la grande nécessité, vu qu’il
existe un nombre important de récitateurs très connus et bien qualifiés pour
accomplir cette mission. Et si la femme insiste, qu’elle le fasse exclusivement
dans un rassemblement privé entre femmes », affirme-t-il. Pour lui, il n’est
pas illicite qu’une femme récite le Coran en présence d’hommes, mais il est
makrouh (n’est pas recommandé) « car ces derniers peuvent être tentés par sa
voix, et par conséquent devenir distraits en l’écoutant et la spiritualité de
ce moment de communion avec Dieu disparaîtra », explique-t-il tout en ajoutant
que la femme possède de nature une voix douce et complaisante, raison pour
laquelle il ne lui est pas permis de l’afficher.
Mais
les choses ne s’arrêtent pas là. Le Dr Tareq Abdel-Basset, fils du récitateur
très connu Abdel-Basset Abdel-Samad, pense qu’il y a quand même des limites à
respecter, tant au niveau des hommes que des femmes. Il ne s’agit pas de
courtiser, mais de parler dans les occasions où il est nécessaire de le faire
et la conversation doit être alors, tant au niveau du contenu que de la façon
de s’exprimer, empreinte de sérieux et de dignité. La musulmane ne doit pas
enjoliver (taziyne) sa voix. Si, malgré le respect des deux règles ci-dessus,
un homme ressent une attirance (chahwa) au son de la voix d’une femme
particulière, il doit l’éviter, conformément au hadith du prophète qui dit : «
... et les oreilles, leur adultère est d’écouter », (rapporté par Muslim).
Pourtant,
plusieurs voix se sont élevées pour dire que la lecture du Coran n’est pas une
prérogative masculine et que la voix de la femme n’est pas en principe source
de tentation. D’après le cheikh Fathi Méligui, membre au conseil
d’administration du Syndicat des récitateurs du Coran, les femmes se plaignaient
au prophète et l’interrogeaient au sujet des matières religieuses et elles ont
agi de la sorte aussi avec les califes et ceux qui détenaient l’autorité après
eux. Et elles saluaient les hommes qui leur sont étrangers et ces derniers leur
rendaient la pareille, et aucun des imams ne les a réprimandés pour cela. De
plus, Al-Sayeda Aïcha, l’épouse du prophète, était une érudite qui connaissait
les préceptes de l’islam bien mieux que les savants de l’époque.
De
plus, il n’y a pas de loi au syndicat qui interdise l’adhésion des femmes,
signalant également que ce phénomène n’est pas nouveau et que l’Histoire
rapporte des noms des récitatrices, des spécialistes en leur temps (voir enc.).
Il raconte qu’à l’époque, le nombre des récitateurs était réduit et il n’y
avait ni radio ni télévision et que l’on faisait appel à ces récitatrices pour
déclamer le Coran à certaines occasions et lors des fêtes religieuses. Il était
encore admis qu’une femme psalmodie le Coran en présence d’hommes, ces derniers
n’hésitant pas à flatter sa récitation et la qualité de sa psalmodie. Mais le
cheikh Fathi précise que cette coutume a disparu de nos jours, avec
l’augmentation du nombre des récitateurs et la présence de la radio, de la
télévision, et des enregistrements sur cassette, sans oublier la cause
principale qui est la montée de l’islamisme ces dernières décennies,
considérant la voix de la femme comme une tentation. « Je ne vois pas
d’interdit à ce que la femme récite le Coran pendant les veillées funèbres ou
les occasions religieuses tant qu’elle respecte les préceptes de l’islam et
qu’elle soit sérieuse. Une décision qui demeure encore à l’étude »,
explique-t-il, tout en ajoutant que le syndicat ouvre ses portes aux femmes qui
ont mémorisé tout le Coran, une condition pour approuver leur candidature.
La Dr
Soad Saleh, doyenne de la faculté d’études islamiques pour filles, milite pour
que la femme ait davantage accès aux postes religieux. Elle affirme que dans
notre pratique religieuse, le Coran n’attribue pas à l’homme un rôle différent
de celui de la femme. L’accès à Dieu dans l’islam est individuel, se passant
d’intermédiaire. « La femme a donc le droit comme l’homme de réciter le Coran
et aussi d’être membre au Syndicat des récitateurs du Coran, car la lecture du
Coran n’est pas une prérogative masculine. Cela relève de la tradition et non
du texte. Autrement dit, l’on n’est pas habitué à entendre une récitatrice du
Coran, ce qui a enraciné dans les esprits que la lecture du Coran est liée
seulement aux hommes. Pourtant, cela n’empêche pas la présence des récitatrices
depuis un demi-siècle en Haute-Egypte », conclut-elle, tout en fustigeant le
conservatisme de certains cheikhs et les accusant de déformer l’esprit de
l’islam. De plus, la récitation du Coran n’est pas le moment choisi pour
risquer d’éprouver de l’attirance (chahwa) pour la voix d’une femme. Et si cela
arrive, c’est à l’homme de savoir la contrôler. Et d’ajouter : « C’est
l’intégrisme d’aujourd’hui qui veut nous persuader que la voix de la femme,
qu’elle prie, qu’elle récite ou qu’elle crie, est tabou. Encore une innovation
acceptée sans contestation ».
En
attendant le jour où la femme sera de nouveau autorisée à réciter le Coran à la
radio, Rania, qui connaît par cœur tous les versets, est ravie d’être membre du
Syndicat des récitateurs du Coran. Pour elle, le mot « récitatrice » ne laisse
plus indifférent. « C’est un pas en avant, au moins nous sommes reconnues par
le syndicat. Nous, les récitatrices version 2008, sommes quelque peu
décontenancées, mais nous ne lâchons pas prise pour autant », conclut-elle.
Chahinaz Gheith