C’est pendant le mois du Ramadan que se
déroulent les scènes les plus célèbres de Fi baytina ragol, le roman d’Ihsan Abdel-Qoddous adapté à l’écran sous le même
nom. Une famille cachant un militant contre l’occupation britannique, Ibrahim,
vit dans la peur d’être découverte.
Un homme dans notre maison
-8-
Ce fut
un iftar silencieux et triste. Chacun reconduisait les bouchées comme s’il
s’agissait de reconduire un être cher à sa dernière demeure.
Personne
ne parlait : ni le père, ni la mère, ni Mohie, ni Samia, ni Nawal, ni Ibrahim. Même
les mots brefs qu’ils échangeaient habituellement, ils ne les utilisaient pas. Ils
évitaient tous de regarder Ibrahim. Comme s’ils craignaient, en le regardant,
de le tuer de leurs regards. Tous, sauf Nawal. Elle déroba un regard, puis
deux, mais s’arrêta afin que ses yeux ne la trahissent pas.
Ce fut
un iftar rapide. Comme s’ils se fuyaient l’un l’autre. Comme si chacun d’eux
voulait mettre fin aux funérailles pour rester seul.
Samia
se leva sans avoir mangé de konafa. Sa mère cria après elle :
—
Attends au moins d’avoir pris ton dessert.
— Je
n’ai pas envie, répondit Samia sur un ton dur et coupant, comme si elle les
insultait tous.
Puis
elle se dirigea vers sa chambre, à pas si rapides qu’elle faillit tomber, le
visage à terre.
Nawal
lança un regard autour d’elle, comme pour s’excuser auprès de l’assemblée, et
se retira pour rejoindre sa sœur et la consoler.
Mohie
et son père se levèrent alors en même temps ; Ibrahim se mit debout d’un coup
comme s’il s’excusait du retard. Ils laissèrent la mère seule à table. Elle
était encore en train de manger, mais sans regarder son assiette. Peut-être
avait-elle mangé plus qu’elle n’en avait l’habitude, mais elle n’avait pas
l’impression d’avoir mangé quoi que ce soit. Elle était absente. La tête lui
tournait, broyant ses obsessions et ses idées imaginaires. Comme si elle
mangeait ces obsessions et ces idées.
Le
père entra dans le salon. Mohie resta hésitant. Ibrahim, à ses côtés, attendait
que son ami l’invite à entrer pour rejoindre le père. Le sentant hésitant, il
le dépassa et marcha vers sa chambre — celle de Mohie — accablé. Mohie le
rejoignit, et lui dit en fermant la porte derrière lui :
— Je
pense qu’il vaut mieux qu’on prenne le thé ici !
—
Comme tu veux, lui répondit Ibrahim, à voix basse, résigné.
Mohie
s’installa devant son bureau et ouvrit un livre. Au bout d’un moment, il dit,
en regardant les lignes sans les voir :
— Je
pense que Nawal peut aller chercher le costume demain. Mais … par contre …
Il
s’interrompit, comme s’il avait décidé de garder quelque chose pour lui.
— Mais
quoi ?, demanda Ibrahim.
—
Rien, dit Mohie sans le regarder.
— Je
veux que tu sois rassuré, Mohie. Sois sûr qu’il ne lui arrivera rien.
— Que
Dieu nous préserve, murmura Mohie.
Il le
dit, puis se tut. Il faisait triste figure, renfrogné, le souffle coupé, comme
s’il haletait en silence. Il courait dans son silence derrière ses peurs,
derrière ses hésitations entre ses soupirs de peur qu’il n’arrive quelque chose
à sa soeur et son désir d’aider Ibrahim à fuir et quitter la maison. Cela
serait plus confortable pour lui et pour tout le monde. Il avait passé toute la
période d’avant l’iftar à tenter de prendre une décision. Ibrahim essaya, en
vain, de l’aider à se faire une opinion. Il resta hésitant, et il l’était
encore, même après avoir décidé que sa sœur irait récupérer le costume auprès
de Fathi Al-Méligui.
Un
long moment de silence passa. Mohie faisait semblant de lire, Ibrahim de
réfléchir. Lui non plus n’arrivait pas à fixer ses idées sur quelque chose. Il
pensait à Nawal, puis ses pensées sur lui-même et son plan de fuite reprenaient
le dessus. Ensuite, il se remettait à penser à Abdel-Hamid. Enfin, il
réessayait de ne penser qu’à Nawal, comme pour fuir Abdel-Hamid, lui-même, et
le monde entier. Il tentait de tout oublier et de ne garder en tête qu’une
seule idée : Nawal … une simple idée !
Ils
entendirent la porte d’entrée sonner.
—
C’est sûrement ce Abdel-Hamid Charaf, dit Mohie, en levant la tête de son livre
avec une moue de dégoût.
Ibrahim
se tut un instant, rassemblant ses forces pour faire face à la prochaine
bataille. Il dit, en cachant ses yeux, afin que Mohie n’y lise pas son désarroi
:
— Je
veux que tu dises à Abdel-Hamid que je vais rester ici au moins deux semaines
encore.
—
Pourquoi ?, demanda Mohie, les sourcils levés au-dessus de la monture de ses
lunettes, étonné.
— Pour
le rassurer, pour qu’il s’imagine qu’il
sait où je suis. Pour qu’il n’essaie pas de me surveiller, ou de surveiller la
maison, puis de me dénoncer dès que je sortirai d’ici pour aller ailleurs !
—
C’est raisonnable, dit Mohie, après avoir remis ses sourcils à leur place.
Il se
remit à lire.
— Tu
ne vas pas le recevoir ?, lui demanda Ibrahim.
Mohie
leva la tête, réfléchit un moment :
— Ce
n’est pas la peine, dit-il. Il vaut mieux attendre que papa nous appelle.
***
La
sonnerie avait crispé les nerfs de tous les occupants de la maison et en avait
fait des fils électriques.
Le
père s’agita dans sa pose sur le canapé « istambouli », en un mouvement où il y
avait de la douleur, comme s’il avait soudainement été atteint de maux de
ventre. Ses doigts se crispèrent sur Al-Ahram, jusqu’à le déchirer presque. Puis
il approcha le journal de son visage comme pour fuir la vue du visage de
Abdel-Hamid.
La
mère fut prise d’une agitation soudaine en entendant la sonnerie, comme si elle
ne croyait pas que l’échéance pouvait survenir aussi rapidement. Elle laissa
tomber sa tête dans sa paume, suçotant ses lèvres dans un soupir. Puis, comme
si elle s’était souvenue de quelque chose, elle leva la tête et dit à son mari
sur un ton définitif :
— Je
ne vais pas parler. Je ne dirai rien du tout. C’est à toi de parler. Je pense
que si j’ouvre la bouche, je ne le lâcherai pas. Je lui ressortirai tout, le
vieux, le neuf et le lui lancerai au visage, et qu’arrive ce qui arrivera,
après.
—
D’accord, tu n’auras qu’à te taire. Que Dieu nous préserve, dit le père dans un
soupir.
Samia
était assise dans sa chambre, absente, sans prêter attention à sa sœur qui
tentait de la distraire. Elle eut un haut-le-corps quand elle entendit sonner
la porte. Les yeux exorbités, elle se tourna vers sa sœur, lui prit la main et
la pressa durement, puis dit en tremblant, dans une voix qui tremblait avec
elle :
— Je
ne veux pas le voir. Dis à papa que je ne le verrai pas. C’est impossible.
Tuez-moi, ça vaut mieux !
—
Essaye d’être raisonnable, lui répondit Nawal en tentant de garder son calme. Pourquoi
donner de l’importance à ce type ? Demain on en rigolera ! On va lui jouer des
tours qui lui feront dresser les cheveux sur la tête. Je vais aller ouvrir.
Toi, arrange tes cheveux. Ou plutôt non, reste comme tu es, pour qu’il change
d’avis en te voyant, et ne se marie pas !
Elle
retira sa main de celle de sa sœur, avec un rire forcé. Dès qu’elle sortit, son
rire s’éteignit sur ses lèvres, qui exprimèrent la douleur amère dont son cœur
était rempli !
Elle
ouvrit la porte et reçut Abdel-Hamid sans le regarder. Lui tournant le dos,
elle se dirigea vers l’intérieur, le laissant entrer derrière elle.
—
Pourquoi la porte n’était-elle pas fermée à clé ? demanda Abdel-Hamid en
fermant la porte.
Elle
ne lui répondit pas.
Il
continua, courant presque derrière elle :
— Où
est mon oncle ?
Sans
se retourner, elle lui répondit :
— Dans
le salon.
Elle
le laissa et rentra dans sa chambre.
Abdel-Hamid
était debout devant la porte du salon, comme s’il s’excusait avant d’entrer. Le
père leva un visage silencieux, des yeux silencieux, et plia lentement le
journal. Puis il dit en se levant à moitié :
—
Entre mon fils, entre.
Abdel-Hamid
entra et se pencha pour baiser la main de son oncle ; puis il tendit la main
vers la femme de son oncle. Elle le salua en tournant la tête dans la direction
opposée, puis retira sa main avant qu’il ne la baise, comme si elle craignait
le contact de ses lèvres.
Il
resta assis en silence, feignant la politesse, tentant de dissimuler le sourire
qui roucoulait dans sa poitrine, et de calmer ses regards afin qu’ils ne
trahissent point l’intelligence aiguë qui y brillait. Il tentait de placer sa
tête dans une position exprimant la timidité et la modestie, la baissait, puis,
ne se plaisant pas dans cette position, penchait le cou vers la droite. Puis se
disait qu’il valait mieux le pencher du côté gauche. Finalement, excédé par ces
tentatives, il leva la tête pour faire face à son oncle. Mais il la baissa à
nouveau.
Le
père toussota, puis dit en pliant ses jambes sous lui, étendant à nouveau le
journal :
—
Comment va ton père ?
—
Bien, grâce à Dieu, répondit Abdel-Hamid poliment.
— Tu
lui as dit quelque chose ? demanda le père en ouvrant une page du journal.
— Vous
voulez dire …, dit Abdel-Hamid en balançant sa tête comme s’il s’émerveillait
de son intelligence.
— Oui,
l’interrompit le père sèchement en lui lançant un regard de défi. Je veux dire
est-ce que tu lui as dit quelque chose sur la présence d’Ibrahim chez nous ?
Abdel-Hamid
recula, et reprit l’attitude polie qu’il affectait. Il répondit, comme s’il se
défendait d’être intelligent :
— Bien
sûr que non. Puisque vous-même ne lui en avez pas parlé !
Traduction de Dina Heshmat