Circulation.
Pour ce mois du Ramadan, le premier test de la nouvelle loi
révèle la persistance des embouteillages, mais surtout de
l’esprit d’anarchie et de manque de prévoyance.
Le laisser-aller prend le dessus
Des
fanfares pour annoncer l’entrée en vigueur de la nouvelle
loi. Un code qui est vite tourné en dérision par les
Egyptiens, qui désormais le surnomment la loi du triangle et
de la trousse de secours. Le nouveau texte qui se
caractérise notamment par un durcissement des sanctions et
des contraventions a été rapidement réduit à zéro. Au lieu
de régler l’anarchie qui règne dans les rues, surtout de la
capitale, la seule nouveauté est simplement un renforcement
des peines et une présence accrue des policiers et des
points de contrôle dans différents coins du pays. Ce mois du
Ramadan a constitué un test dévoilant les limites de
l’application d’une législation à l’heure où tout le système
souffre d’anarchie. Faut-il croire à un naturel peu soucieux
de la discipline et de l’ordre des Egyptiens qui les pousse
à une véritable résistance passive ? Donner le change au
gouvernement qui est très peu démocratique et ne fait
qu’enfoncer les citoyens dans des problèmes économiques
inextricables ? Or, celui-ci a riposté par la manière dont
il est coutumier. Durcir les peines, inciter les conducteurs
à plus de discipline. L’effet dissuasif viendrait-il
résoudre un problème chronique ? En fait, on ne peut pas
ignorer la gravité du problème voilé par les polémiques sur
une nouvelle loi. Les accidents de la route tuent environ 6
000 personnes et font 30 000 blessés chaque année en Egypte,
selon le ministère des Transports. Celui-ci donne pour
raison, notamment, le mauvais entretien des véhicules et la
non-observation des règles de sécurité, mais passe sous
silence le mauvais entretien des routes et l’absence
d’éclairage souvent.
Tout compte fait, on dirait juste une question d’apparence,
de mise en scène. La loi continue à favoriser la corruption
et les pots-de-vin.
Elle
constitue une manne pour les caisses de l’Etat, alors que
tout le monde semble s’accommoder de la pagaille et des
embouteillages. Les feux rouges dérangent. A l’approche d’un
croisement au lieu de ralentir, le conducteur accélère à une
vitesse vertigineuse. Passer avant la voiture de l’autre
côté sans se soucier du risque d’accident ou même d’écraser
un piéton.
Il est 18h00, au croisement de la rue Talaat Harb et Al-Bostan,
au centre-ville. L’iftar c’est dans quelques minutes.
L’attention des agents de la circulation se relâche. Ils
vont à la recherche du repas, cherchent un lieu pour
s’asseoir. Les automobilistes, eux, semblent perdre la tête,
la faim les torture-t-elle tant ? Ils pressent sur
l’accélérateur, on entend les crissements des freins. Un
accident est évité ? Et le feu rouge ? On n’en tient pas
compte, à moins que les flics soient là. Les mêmes
mésaventures ont lieu tard la nuit, une fois les agents
partis, soulignent les riverains.
La situation est ainsi faite. Presque tous les conducteurs
mais aussi les piétons ne respectent pas le code de la
route, même les règles les plus élémentaires. Pour les
piétons en fait, il faut toujours se lancer dans l’aventure.
Les passages cloutés, même s’ils existent, sont tout le
temps investis par les voitures arrivant en trombe. Passer
entre les véhicules, traverser au pas de course est le seul
choix. A un passant demandant à l’agent pourquoi il n’arrête
pas la file de véhicules pour laisser passer les piétons, il
répond : « Eux-mêmes traversent au feu rouge. Ils se
débrouillent ». Une fatalité semble s’emparer de tout le
monde. Un certain aveuglement aussi. Des femmes en noir
traînant des enfants et portant des paquets et des paniers
se lancent au beau milieu des voitures dans la place Tahrir.
Les conducteurs les esquivent en grognant, mais semblent
habitués à cet état de choses.
Mais tous sont autant des coupables que des victimes. Les
Egyptiens possèdent cet art de contourner les règles. Etre
débrouillard, c’est une qualité bien vue. Un état d’esprit
qui se manifeste sur les routes. Pourquoi ne pas déjouer les
consignes ? Lorsqu’on a imposé la ceinture de sécurité,
nombreux sont ceux qui ont cherché des cordes, des ceintures
en tissu ... surtout les chauffeurs de taxi. Ceux-ci voient
les choses autrement. Pour eux, elle est peu nécessaire.
D’ailleurs, leurs véhicules se portent mal à tous les
niveaux. Et puis avec le renchérissement du prix de
l’essence, des frais d’entretien chez des mécanos tout aussi
débrouillards et qui souhaitent que le client revienne
fréquemment, il faut donc faire des économies, à l’exemple
du motard qui passe à côté avec un casque en plastique juste
pour contourner la loi.
Le durcissement des peines se justifie-t-il donc ? Il y a
évidemment des problèmes et des détails à régler avant de
recourir à des mesures dissuasives.
Il y aurait en fait tout d’abord une sorte d’impossibilité
matérielle à résoudre la question de la circulation. Selon
les chiffres, deux millions et demi de voitures circulent
quotidiennement dans la capitale égyptienne alors que les
rues, elles, ne peuvent que supporter un demi-million de
véhicules. S’ajoutant au mauvais état des routes, cette
situation rend mathématiquement toute solution impossible,
sinon compliquée. Cela encourage donc toutes sortes d’abus
et d’infractions.
A chaque quartier ses infractions
Zamalek,
quartier élégant de la ville, habité par la classe aisée.
Garer en double file est la vue la plus coutumière sur
laquelle on peut tomber. Pourtant, ils sont omniprésents,
les remorqueurs, les véhicules de police sillonnent la zone
sans trop intervenir. Les flics sont-ils impressionnés par
le pouvoir et l’influence supposée des propriétaires ? Les
flics arrivent pour mettre les sabots sur les voitures en
contravention. Cela se passe doucement. Le propriétaire
arrive, discute un peu et fait la main grasse. La question
est réglée au passage d’un autre automobiliste qui fait la
leçon. « C’est juste devenu plus cher », le bakchich,
dit-il, pour s’entendre ; il faut quand même tenir compte
des conditions des petits agents qui vivent dans l’indigence
à l’exemple d’une grande majorité d’Egyptiens.
Autre lieu, autres mœurs mais toujours le chaos. Dans le
périmètre stratégique de Qasr Al-Aini, se trouvent le
ministère de l’Intérieur, celui de la Justice et le
Parlement, un affaissement de terrain a fait que quatre rues
ont été fermées à la circulation, sans que l’on désigne le
sens que doivent emprunter les automobilistes dans les
autres rues. On emprunte donc des sens interdits dans le
quartier même de ceux qui veillent sur l’ordre public.
Autre scène insolite, dans la place Lebnane (Liban) à la
descente du pont, c’est un particulier qui organise le
trafic. L’agent, lui, est absent. L’informel règne en
maître, pas très loin mais s’agissant alors des microbus,
ces célèbres démons de l’asphalte, ils stationnent dans les
lieux interdits, roulent à une vitesse vertigineuse et font
toutes sortes de manœuvres. La loi est là, mais rien n’y
sert. Eux aussi gratifient les agents. Un cercle vicieux au
vrai sens du terme.
Un désordre qui dépasse, selon les sociologues, le seul
cadre de la circulation et ses lois. La surpopulation y joue
un rôle, la misère grandissante, le manque d’efficacité des
pouvoirs publics et aussi le peu de cas que l’on fait de la
discipline. Le code éthique est absent. On tente de
l’inculquer (lire article page 5) par des associations
privées. D’autres l’expliquent par une sorte de résistance
passive qui fait partie de la culture des Egyptiens. Un
argument parmi d’autres. De toute façon, la loi est là. On
attend aussi la fin du Ramadan, un mois où il est difficile
que la rue soit disciplinée, pour voir s’il y aura du
nouveau.
Ahmed
Loutfi