Télévision.
Trois feuilletons du Ramadan, Nasser, Al-Dali et Charaf Fath
Al-Bab, se posent le problème de situer le temps de leurs
héros dans un rapport dialectique entre le moi et le
groupe.
Hommes de leur temps
Que
connaissons-nous de Nasser ? Sa naissance, sa famille et ses
préférences politiques ? Le feuilleton éponyme a su lier
pertinemment la construction du moi de Nasser et sa quête
d’une solution à l’absolutragique condition précaire de sa
nation souffrant d’un roi indécis, mûr pour la conspiration
contre les gouvernements, qu’il nomme et défait aussitôt, et
une occupation britannique tyrannique. Manière de tirer de
sa propre expérience ses enjeux, à l’abri de toute
idéologie, de tous affects incongrus.
Le portrait de Nasser par le réalisateur Bassel Al-Khatib ne
pourrait être plus lisse. C’est presqu’un exploit d’avoir
réalisé deux volets sur le grand leader, l’un optimiste,
l’autre déprimé, l’un énergique, l’autre fatigué, les deux
étonnamment agréables à voir — sans jamais prendre position
pour ou contre lui. Une telle audace peut frapper ou plaire.
Un
tel choix s’explique par la volonté de remettre la théorie
dans la pratique, le discours dans l’action révolutionnaire.
Nasser, campé par Magdi Kamel, est le grand conducteur de
l’action d’un groupe qui ne devient épique qu’en fonction de
l’armée qu’il mobilise. La réaction de son groupe
d’Officiers libres est comme celle d’une classe à la parole
de son maître, car dominée par des forces idéologiques,
historiques, sociologiques que le feuilleton décante et
insère dans le cadre. Les Officiers libres, Abdel-Hakim
Amer, Salah Salem, Kamaleddine Hussein et tous les autres,
savaient que le légendaire Nasser, qu’ils continuent à
appeler Jimmy, est venu aider leur mouvement à se former
pour servir un dessein grandiose de construire leur nation
et la doter d’une armée forte pour défendre ses intérêts et
la protéger des adversités.
la seule véritable différence entre les deux volets d’un
scénario qui édifie le personnage, en le peignant tantôt en
militaire intransigeant, tantôt en père de famille aimé,
tantôt idéalisant la révolution, tantôt condamnant son
absolutisme, tient dans la cohérence du groupe des Officiers
libres, la qualité de la protection qu’ils offrent à leur
chef, non dans quelque sens de lecture de l’Histoire. La
possibilité égale de la victoire et de la défaite du projet
nassérien tient dans la confiance du groupe et du peuple qui
se tient derrière son héros.
Nuançant, le feuilleton Al-Dali affiche l’ambition de placer
sa forme à la hauteur de l’épopée d’un autodidacte
interprété par Nour Al-Chérif, qui a bâti son propre empire
industriel. La grande forme a été déjà amorcée dans la
première partie, l’an dernier. Mais cette fois, le
réalisateur Youssef Charafeddine ne s’interdit pas le
recours à l’alternance d’échelles avec rigueur. Les premiers
épisodes nous exposent à un conflit infernal, où Dali traque
ses adversaires, mafieux et autres conspirateurs, qui ont
incendié sa compagnie, dont il est le seul survivant.
D’un autre côté, nos yeux se reposent dans la nuit, le
silence où il prépare les coups destinés à mettre un frein
aux velléités de destruction et de sabotage de ses intérêts
qui animent un magnat juif. Lequel défend des intérêts
américains et européens que concurrencent les établissements
de Dali. Au fur et à mesure que le feuilleton avance, le
réalisateur nous habitue à l’idée que la nature aride et
Dali sont de la même essence. Un homme d’abord gigantesque,
paternel, finit par se replier sur lui-même du fait de tant
de revers subis et accumulés. Plus fort, parce que plus
déterminé et parce plus radical dans sa sécheresse
sentimentale. A force d’éliminer coup après coup ses
adversaires, il est enfin libre, dans le sens où on peut
l’être dans le néolibéralisme : il a fait du moi sa propre
patrie. Rien ne compte que l’existence et la survie de sa
famille et de son groupe industriel. Une lumière sombre
affleure dans son discours : « Moi, je suis Saad Al-Dali, et
toi qui es-tu ? Tu deviens mon concurrent dans le business
... Tu n’es qu’un bâtard ». La manière d’agir de Dali
réfléchit les caractéristiques d’une époque, où un pays
monumental est réduit à une patrie d’hommes d’affaires qui
décident de l’évolution des rapports sociaux et de
l’économie sans manifester de soucis pour la redistribution
du profit.
Avec Charaf Fath Al-Bab, de Racha Charabtagui, on passe des
fables politiques précédentes avec foule, feux et métaphores
à un récit plus modeste, drame intime inscrit dans la pure
réalité. Charaf (Yéhia Al-Fakhrani), responsable des
entrepôts d’une compagnie du secteur public, est contraint à
une retraite anticipée et une maigre indemnité qui ne
satisfait pas les besoins de sa famille. Essawi, son patron,
lui fait miroiter une énorme compensation en échange d’un
trafic discret de fer de construction, stocké dans les
entrepôts. La caisse de billets qu’il récupère en secret
l’implique dans des conséquences policières et le conduit en
prison. Le moindre geste, la moindre réaction de ses enfants
et de son épouse acquièrent une densité et une intensité
extraordinaires. Le monde de Charaf est soumis au cercle.
L’apparition de la caisse de billets de banque est aussi
celle d’un rectangle dans un monde de cercles. le territoire
du drame est filmé comme un espace unifié, un vaste
intérieur subdivisé en cellules contiguës. Le feuilleton
n’est pas un drame du destin, mais de la liberté. Si Charaf
renonce à ses illusions, c’est qu’il a touché le fond de son
pessimisme, épousant les regards, les pulsions et affects de
ses enfants, portant son honneur à une nouvelle hauteur.
Amina
Hassan