Yousri Al-Guindi,
écrivain et scénariste, a créé dans le patrimoine populaire
le héros épique, critique de son présent. Pendant le
Ramadan, il revient avec Nasser, dans le feuilleton éponyme,
pour élucider un destin mêlé à une époque.
Sur le qui-vive
« Qu’est-ce qu’être vivant ? ». La réponse, Yousri Al-Guindi
l’a donnée très tôt : « C’est être utile pour quelqu’un,
pour les autres ». C’est pourquoi son talent d’écriture ne
s’éteindra jamais.
Grand peintre de l’âme humaine, il nous conduit en terrain
mieux balisé. Ayant perdu tôt son père, il raconte cet appel
au secours muet que l’on adresse à l’autre, porteur parfois
d’un remède à la solitude. Pour surmonter l’épreuve de la
mort du père, il se met à écrire, préoccupé par le lien qui
le lie aux autres. « L’écriture est, en effet, le lieu du
rassemblement. L’égocentrisme tient moins à une focalisation
sur l’être qu’à sa dispersion », affirme-t-il.
Sa passion première va pour la poésie qu’il entend dans la
bouche de son père, égrenant des vers des anciens. Il
grandit aussi dans une sphère culturelle et sociale
privilégiée de sa province natale de Damiette, où on
décantait allégrement la poésie de Salah Abdel-Sabour et
Salah Jahine. « Au monde désenchanté répond la poésie par un
enchantement de la parole, une union magique entre le mot et
la chose, au détriment de la réalité », décrète-t-il.
Cependant, très tôt, le théâtre l’émerveille, et il se met à
le critiquer, enregistrant son évolution dans des articles
publiés dans la revue libanaise Al-Adab et Al-Taliaa de
Loutfi Al-Khouli. Pendant son service militaire, il écrit
son premier livre Molahazat nahwa tragedia moassera
(réflexions autour d’une tragédie contemporaine), qui
obtient ex æquo avec Bahaa Taher le prix de la critique de
la Conférence des jeunes écrivains en 1969. Il y étudie le
rôle de l’intellectuel dans une société traversée par des
mutations et des bouleversements, à partir du personnage de
Kamal Aboul-Magd, héros de la Trilogie de Naguib Mahfouz. Il
cerne la pensée et la vision de la classe moyenne qui dirige
le mouvement de libération nationale.
Bien que convaincu des principes de la Révolution de Juillet
1952, de ses visées, des changements radicaux et du
développement qu’elle opère en Egypte, dans le tiers-monde
et le monde libre, il se garde d’adhérer à un parti
politique déterminé. « Je suis contre l’immobilité dans un
seul et unique moule idéologique. Car l’écrivain est amené à
imposer sa vision sur la société, les personnages, sans
autre preuve que le style. L’écriture doit opérer un
retournement subtil et raffiné de ce qui est figé ou
contraint de l’être », note-t-il.
Il s’adonne de temps en temps à sa passion pour la peinture
et peint quelques toiles, dont une de Hamlet. Epris de ce
personnage, il l’évoque souvent dans son livre sur la
tragédie contemporaine. « J’admire Hamlet, ses sauts
spéculatifs, et son interrogation sur la raison d’être et
les mystères de l’existence humaine », explique-t-il. « Tout
artiste a une connaissance intime de l’existence de
l’inconscient. Voyez Shakespeare, dans la plupart de ses
pièces, il y a toujours au moins un fou qui énonce des
vérités fondamentales ».
Cependant, c’est dans le théâtre qu’il trouve sa terre. Il
ne le quittera plus. Sa première pièce, Chams wa sahara al-galid
(soleil et désert de neige) sur l’intellectuel dans la
révolution algérienne, déplaît pourtant au public de
Damiette. Il discerne toutefois une clé essentielle. « Le
contact avec le public est le meilleur moyen d’expérimenter
l’efficacité de la dramaturgie », note-t-il. Le théâtre lui
donne le « goût terrible » de continuer à apprendre qui est
son interlocuteur, le public auquel il s’adresse et le
message qui lui est destiné. « Lorsque j’entends les
commentaires du public, ses murmures, je suis dans l’élan du
voyage, sauvé, porté par un élan vers le théâtre, les
acteurs, la scène. Capable de me diriger, de créer ». Et
d’ajouter : « Je me suis identifié très fortement à ce
personnage qui cherche une langue, une manière de
communiquer, qui sent qu’étudier une langue, c’est se
soumettre à un code et réduire l’expression de ce qu’on a à
l’intérieur de soi ».
C’est sa seconde pièce, Ma hadath lil yahoudi al-taëh maa
al-massih al-montazar (rencontre du juif errant avec le
messie attendu), qui eut une aura particulière. Il y dément
les clichés et mythes que se fabriquent encore les
Israéliens pour ignorer la légitimité de la cause
palestinienne. « Le fanatisme est plutôt du côté de ceux qui
ne sont pas attentifs à cette problématique »,
souligne-t-il. Cependant, la pièce est suspendue le jour de
sa production parce qu’à l’époque, l’idée de réconciliation
avec Israël faisait déjà son chemin aux dépens des droits
palestiniens. Même en 2007, lorsque la pièce est présentée
au théâtre Al-Hanaguer, le spectacle est annulé de nouveau
parce qu’on y voyait trop la satire de l’empire américain
qui cherchait à remplacer les anciens colons au
Moyen-Orient, en dressant les embûches sur la voie de
la libération entamée dans la région par Nasser et la
Révolution.
A partir de ce moment, Yousri possède sa manière unique
d’explorer, de rechercher la vérité, si cruelle soit-elle.
L’écrivain Saadeddine Wahba note son talent et le recrute à
l’Organisme de la culture populaire. Le principal avantage
de sa nouvelle situation est qu’il se déplace pour Le Caire,
participe à la construction du théâtre Al-Samer. Il est
alors pris par une brusque envie de puiser dans le
patrimoine populaire pour conférer au théâtre une
caractéristique singulière, le distinguant du théâtre
occidental. C’est lorsqu’il est nommé à la direction du
théâtre Al-Samer qu’il va développer véritablement un
langage artistique : ce théâtre multisensoriel, qui mêle
avec une aisance confondante le texte, l’image, la musique
et le jeu d’acteur. Il restitue le conteur traditionnel avec
son langage parlé et ses instruments, le tambour, le luth et
d’autres. « Les sensations sont une voie d’accès au contenu,
aux idées », estime-t-il.
Il puise dans la patrimoine pour dresser, sous la forme
d’une fresque politique et culturelle, le portrait
saisissant du héros populaire, semi-dieu, chargé de défendre
son groupe et clamer ses revendications. Ses héros
populaires, il les idéalise sans négliger de les actualiser
dans une société qui évolue. « Cette référence obligée aux
anciens nous conduit à un horizon moins aimable, propre à
susciter l’angoisse », décrète-t-il. Sa pièce Ali Al-Zeibaq
suscite de larges échos. Il y dépeint l’intellectuel de la
classe moyenne qui se demande comment rester à la surface,
sans se noyer, après la défaite de 1967. Et qui insuffle à
sa communauté l’espoir de combattre et de s’engager sur la
voie de la libération. Le public galvanisé sort, à la fin du
spectacle, manifester dans les rues. En fait, Yousri
s’attendait à cette réaction enthousiaste. « Quand on voit
le peuple se soulever pour dire non à la défaite et à la
démission de Nasser, il faut essayer de comprendre le
cheminement individuel et collectif qui mène à une telle
action », explique-t-il.
Il approfondit encore sa pensée sur la mémoire et l’Histoire
: « Le théâtre peut faire remonter à la surface des émotions
liées à des événements que nous connaissons, mais que nous
avons occultés ou dont nous n’avons pas su que faire ».
Quand il se tourne vers l’écriture pour la télévision, il
continue à tirer de l’histoire des récits percutants sur des
personnages caustiques, qui critiquent le présent et ses
distorsions, ainsi que les difficultés qui affligent le pays
du fait du pouvoir autoritaire qui le gouverne. Le
feuilleton Goha Al-Masri illustre, de toute évidence, cette
ligne. Un des feuilletons marquants de Yousri est sans doute
Al-Tareq, diffusé au Ramadan, il y a deux ans. Il y restitue
la gloire de l’empire musulman en Andalousie, où musulmans,
chrétiens et juifs vivaient en harmonie sous l’égide d’un
gouvernement juste et prospère. « Ce feuilleton répond aux
injures de l’ancien président d’Espagne, qui accusait
l’islam de s’être répandu au prix de l’effusion du sang. A
l’époque, les Hispaniques avaient souscrit au règne des
musulmans parce qu’ils les avaient délivrés de la terreur
des envahisseurs du Nord de l’Europe qui les malmenaient »,
souligne Yousri.
Récemment, venant à l’aide de ses compatriotes, il les
transporte dans un passé toujours coloré. Avec une superbe
allégresse, une gravité, avec aussi une vision lucide, il
raconte Nasser, dans le feuilleton éponyme, diffusé ce
Ramadan, élucidant son destin mêlé à son époque. « Il
représente une ligne, une trajectoire, dans son siècle. Son
combat, ses questions sur la colonisation et la Révolution,
l’impérialisme et la libération du tiers-monde. Sa
mélancolie, ses échecs et l’ingratitude du monde donnent
obliquement au feuilleton son actualité. Il oppose la
grandeur et la faiblesse de Nasser, la part réussie et
l’échec de son expérience, sans les réduire l’un à l’autre
», explique Yousri. « Pour moi, écrire c’est traquer le
bonheur précaire et tenter de dresser le portrait d’un
homme, chef d’un pays, leader d’une époque, en préférant les
faits aux effets », proclame-t-il. Et d’ajouter : « Pendant
que le pays s’enfonce dans une profonde crise économique et
politique, la seule question qui vaille, à partir de là, est
de savoir si l’on peut s’en sortir raisonnablement. Donner
aux gens de l’espoir, leur montrer l’opposé de leur
situation peut les encourager à avancer, à changer ». Son
espoir est que l’Egypte abandonne son ralliement aux
Etats-Unis, et se trouve en mesure de poursuivre le
programme de la Révolution de Juillet 1952. « Dans les
années 1960, on a créé des institutions et établi des normes
qui ont limité l’inégalité. A l’inverse, à partir des années
1980, ces institutions et ces normes ont été détruites, ce
qui a eu pour effet une montée de l’inégalité, et la chute
de l’Egypte et de la classe moyenne », considère-t-il.
Ses moments de repos, il les emploie à affûter son génie :
il lit un peu de tout. Il passe aussi du temps avec ses
petits-enfants, partage leur tendresse, se laisse emporter
par leurs énergies. Son itinéraire est un long voyage, où se
faufilent les idées comme dans un rêve, dont il ne retient
que les avertissements. « Le but de mes œuvres est de
s’adresser au public et de lui dire : Regarde et fais
attention » .
Amina
Hassan