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 Semaine du 10 au 16 Septembre 2008, numéro 731

 

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Yousri Al-Guindi, écrivain et scénariste, a créé dans le patrimoine populaire le héros épique, critique de son présent. Pendant le Ramadan, il revient avec Nasser, dans le feuilleton éponyme, pour élucider un destin mêlé à une époque.

Sur le qui-vive

« Qu’est-ce qu’être vivant ? ». La réponse, Yousri Al-Guindi l’a donnée très tôt : « C’est être utile pour quelqu’un, pour les autres ». C’est pourquoi son talent d’écriture ne s’éteindra jamais.

Grand peintre de l’âme humaine, il nous conduit en terrain mieux balisé. Ayant perdu tôt son père, il raconte cet appel au secours muet que l’on adresse à l’autre, porteur parfois d’un remède à la solitude. Pour surmonter l’épreuve de la mort du père, il se met à écrire, préoccupé par le lien qui le lie aux autres. « L’écriture est, en effet, le lieu du rassemblement. L’égocentrisme tient moins à une focalisation sur l’être qu’à sa dispersion », affirme-t-il.

Sa passion première va pour la poésie qu’il entend dans la bouche de son père, égrenant des vers des anciens. Il grandit aussi dans une sphère culturelle et sociale privilégiée de sa province natale de Damiette, où on décantait allégrement la poésie de Salah Abdel-Sabour et Salah Jahine. « Au monde désenchanté répond la poésie par un enchantement de la parole, une union magique entre le mot et la chose, au détriment de la réalité », décrète-t-il.

Cependant, très tôt, le théâtre l’émerveille, et il se met à le critiquer, enregistrant son évolution dans des articles publiés dans la revue libanaise Al-Adab et Al-Taliaa de Loutfi Al-Khouli. Pendant son service militaire, il écrit son premier livre Molahazat nahwa tragedia moassera (réflexions autour d’une tragédie contemporaine), qui obtient ex æquo avec Bahaa Taher le prix de la critique de la Conférence des jeunes écrivains en 1969. Il y étudie le rôle de l’intellectuel dans une société traversée par des mutations et des bouleversements, à partir du personnage de Kamal Aboul-Magd, héros de la Trilogie de Naguib Mahfouz. Il cerne la pensée et la vision de la classe moyenne qui dirige le mouvement de libération nationale.

Bien que convaincu des principes de la Révolution de Juillet 1952, de ses visées, des changements radicaux et du développement qu’elle opère en Egypte, dans le tiers-monde et le monde libre, il se garde d’adhérer à un parti politique déterminé. « Je suis contre l’immobilité dans un seul et unique moule idéologique. Car l’écrivain est amené à imposer sa vision sur la société, les personnages, sans autre preuve que le style. L’écriture doit opérer un retournement subtil et raffiné de ce qui est figé ou contraint de l’être », note-t-il.

Il s’adonne de temps en temps à sa passion pour la peinture et peint quelques toiles, dont une de Hamlet. Epris de ce personnage, il l’évoque souvent dans son livre sur la tragédie contemporaine. « J’admire Hamlet, ses sauts spéculatifs, et son interrogation sur la raison d’être et les mystères de l’existence humaine », explique-t-il. « Tout artiste a une connaissance intime de l’existence de l’inconscient. Voyez Shakespeare, dans la plupart de ses pièces, il y a toujours au moins un fou qui énonce des vérités fondamentales ».

Cependant, c’est dans le théâtre qu’il trouve sa terre. Il ne le quittera plus. Sa première pièce, Chams wa sahara al-galid (soleil et désert de neige) sur l’intellectuel dans la révolution algérienne, déplaît pourtant au public de Damiette. Il discerne toutefois une clé essentielle. « Le contact avec le public est le meilleur moyen d’expérimenter l’efficacité de la dramaturgie », note-t-il. Le théâtre lui donne le « goût terrible » de continuer à apprendre qui est son interlocuteur, le public auquel il s’adresse et le message qui lui est destiné. « Lorsque j’entends les commentaires du public, ses murmures, je suis dans l’élan du voyage, sauvé, porté par un élan vers le théâtre, les acteurs, la scène. Capable de me diriger, de créer ». Et d’ajouter : « Je me suis identifié très fortement à ce personnage qui cherche une langue, une manière de communiquer, qui sent qu’étudier une langue, c’est se soumettre à un code et réduire l’expression de ce qu’on a à l’intérieur de soi ».

C’est sa seconde pièce, Ma hadath lil yahoudi al-taëh maa al-massih al-montazar (rencontre du juif errant avec le messie attendu), qui eut une aura particulière. Il y dément les clichés et mythes que se fabriquent encore les Israéliens pour ignorer la légitimité de la cause palestinienne. « Le fanatisme est plutôt du côté de ceux qui ne sont pas attentifs à cette problématique », souligne-t-il. Cependant, la pièce est suspendue le jour de sa production parce qu’à l’époque, l’idée de réconciliation avec Israël faisait déjà son chemin aux dépens des droits palestiniens. Même en 2007, lorsque la pièce est présentée au théâtre Al-Hanaguer, le spectacle est annulé de nouveau parce qu’on y voyait trop la satire de l’empire américain qui cherchait à remplacer les anciens colons au Moyen-Orient, en dressant les embûches sur la voie de  la libération entamée dans la région par Nasser et la Révolution.

A partir de ce moment, Yousri possède sa manière unique d’explorer, de rechercher la vérité, si cruelle soit-elle. L’écrivain Saadeddine Wahba note son talent et le recrute à l’Organisme de la culture populaire. Le principal avantage de sa nouvelle situation est qu’il se déplace pour Le Caire, participe à la construction du théâtre Al-Samer. Il est alors pris par une brusque envie de puiser dans le patrimoine populaire pour conférer au théâtre une caractéristique singulière, le distinguant du théâtre occidental. C’est lorsqu’il est nommé à la direction du théâtre Al-Samer qu’il va développer véritablement un langage artistique : ce théâtre multisensoriel, qui mêle avec une aisance confondante le texte, l’image, la musique et le jeu d’acteur. Il restitue le conteur traditionnel avec son langage parlé et ses instruments, le tambour, le luth et d’autres. « Les sensations sont une voie d’accès au contenu, aux idées », estime-t-il.

Il puise dans la patrimoine pour dresser, sous la forme d’une fresque politique et culturelle, le portrait saisissant du héros populaire, semi-dieu, chargé de défendre son groupe et clamer ses revendications. Ses héros populaires, il les idéalise sans négliger de les actualiser dans une société qui évolue. « Cette référence obligée aux anciens nous conduit à un horizon moins aimable, propre à susciter l’angoisse », décrète-t-il. Sa pièce Ali Al-Zeibaq suscite de larges échos. Il y dépeint l’intellectuel de la classe moyenne qui se demande comment rester à la surface, sans se noyer, après la défaite de 1967. Et qui insuffle à sa communauté l’espoir de combattre et de s’engager sur la voie de la libération. Le public galvanisé sort, à la fin du spectacle, manifester dans les rues. En fait, Yousri s’attendait à cette réaction enthousiaste. « Quand on voit le peuple se soulever pour dire non à la défaite et à la démission de Nasser, il faut essayer de comprendre le cheminement individuel et collectif qui mène à une telle action », explique-t-il.

Il approfondit encore sa pensée sur la mémoire et l’Histoire : « Le théâtre peut faire remonter à la surface des émotions liées à des événements que nous connaissons, mais que nous avons occultés ou dont nous n’avons pas su que faire ».

Quand il se tourne vers l’écriture pour la télévision, il continue à tirer de l’histoire des récits percutants sur des personnages caustiques, qui critiquent le présent et ses distorsions, ainsi que les difficultés qui affligent le pays du fait du pouvoir autoritaire qui le gouverne. Le feuilleton Goha Al-Masri illustre, de toute évidence, cette ligne. Un des feuilletons marquants de Yousri est sans doute Al-Tareq, diffusé au Ramadan, il y a deux ans. Il y restitue la gloire de l’empire musulman en Andalousie, où musulmans, chrétiens et juifs vivaient en harmonie sous l’égide d’un gouvernement juste et prospère. « Ce feuilleton répond aux injures de l’ancien président d’Espagne, qui accusait l’islam de s’être répandu au prix de l’effusion du sang. A l’époque, les Hispaniques avaient souscrit au règne des musulmans parce qu’ils les avaient délivrés de la terreur des envahisseurs du Nord de l’Europe qui les malmenaient », souligne Yousri.

Récemment, venant à l’aide de ses compatriotes, il les transporte dans un passé toujours coloré. Avec une superbe allégresse, une gravité, avec aussi une vision lucide, il raconte Nasser, dans le feuilleton éponyme, diffusé ce Ramadan, élucidant son destin mêlé à son époque. « Il représente une ligne, une trajectoire, dans son siècle. Son combat, ses questions sur la colonisation et la Révolution, l’impérialisme et la libération du tiers-monde. Sa mélancolie, ses échecs et l’ingratitude du monde donnent obliquement au feuilleton son actualité. Il oppose la grandeur et la faiblesse de Nasser, la part réussie et l’échec de son expérience, sans les réduire l’un à l’autre », explique Yousri. « Pour moi, écrire c’est traquer le bonheur précaire et tenter de dresser le portrait d’un homme, chef d’un pays, leader d’une époque, en préférant les faits aux effets », proclame-t-il. Et d’ajouter : « Pendant que le pays s’enfonce dans une profonde crise économique et politique, la seule question qui vaille, à partir de là, est de savoir si l’on peut s’en sortir raisonnablement. Donner aux gens de l’espoir, leur montrer l’opposé de leur situation peut les encourager à avancer, à changer ». Son espoir est que l’Egypte abandonne son ralliement aux Etats-Unis, et se trouve en mesure de poursuivre le programme de la Révolution de Juillet 1952. « Dans les années 1960, on a créé des institutions et établi des normes qui ont limité l’inégalité. A l’inverse, à partir des années 1980, ces institutions et ces normes ont été détruites, ce qui a eu pour effet une montée de l’inégalité, et la chute de l’Egypte et de la classe moyenne », considère-t-il.

Ses moments de repos, il les emploie à affûter son génie : il lit un peu de tout. Il passe aussi du temps avec ses petits-enfants, partage leur tendresse, se laisse emporter par leurs énergies. Son itinéraire est un long voyage, où se faufilent les idées comme dans un rêve, dont il ne retient que les avertissements. « Le but de mes œuvres est de s’adresser au public et de lui dire : Regarde et fais attention » .

Amina Hassan

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Jalons

1942 : Naissance à Damiette.

1974 : Directeur du théâtre Al-Samer.

1981 : Prix d’encouragement de l’Etat et haute décoration des sciences et des arts.

2005 : Prix d’excellence de l’Etat.

2007 : Prix de la meilleure dramaturgie du Festival du théâtre égyptien pour sa pièce

Le Procès 2007.

 

 

 




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