Coutume . Dans
les campagnes, offrir des cadeaux aux femmes mariées ou
fiancées de la famille lors de certaines occasions
religieuses est un rite sacré dont le but est de valoriser
ces dernières au sein de leur belle-famille.
Des cadeaux pour une tête haute
«
Enfin ... tu es arrivé ! », lance Oum Bachar en accueillant
son frère, venu lui rendre visite à l’occasion du Ramadan. A
peine rentré, il dépose sur la table du salon un grand
panier tout en répétant : « Joyeux Ramadan ». Oum Bachar
remercie son aîné et une fois qu’il a quitté la maison, elle
s’empresse d’aller voir ce qu’il lui a ramené comme cadeau :
viande, poulets, sucre, riz, beurre et raisins secs. Oum
Bachar expose tout ça devant son mari pour lui montrer ce
qu’elle vient de recevoir de sa famille. « On n’a pas besoin
de tout ça, j’ai tout ce qu’il faut chez moi, mais j’attends
tout de même avec impatience ce cadeau de mon frère. Ce
geste me valorise, cela me permet de garder la tête haute
devant mon mari et sa famille », explique Oum Bachar, native
du gouvernorat de Minya, en Haute-Egypte. C’est la situation
de toutes les villageoises aussi bien du Nord que du Sud,
que d’attendre la visite de leurs parents à certaines
saisons de l’année, comme par exemple le mois de Ramadan,
les fêtes et la moitié du mois de Chaabane. C’est une
coutume que les habitants des grandes villes méconnaissent,
mais dans les villages, elle est suivie avec démesure. A
chaque occasion religieuse, le père doit ramener à chacune
de ses filles mariées un cadeau : « wageb » ou « moussem ».
C’est un grand panier rempli de victuailles et dont la
quantité peut diminuer ou augmenter selon les moyens de
chaque famille. Si le père est absent ou décédé, la
responsabilité revient au frère aîné, puis au suivant et
ainsi de suite. Selon Adel, originaire de Charqiya et qui
travaille dans la ville d’Al-Sadate, la fille reste la plus
faible et elle aura « les ailes brisées » si ses parents ne
la valorisent pas aux yeux de son mari et de sa
belle-famille. Ce dernier affirme que les fêtes de ses trois
sœurs sont des occasions sacrées à ne pas rater et quelles
que soient les circonstances. « Trois ou quatre mois avant
l’occasion, je commence à mettre de côté de l’argent que je
soustrais de mon budget. Je dois montrer que j’apprécie mes
sœurs », dit Adel qui même absent du village lors de
l’occasion, charge sa femme de remettre le cadeau à ses
sœurs. Des biscuits, de l’argent, des provisions, des
vêtements, ce sont les choses que l’on offre en général aux
femmes mariées dans différentes occasions. Les jeunes filles
reçoivent ce genre de présent une fois fiancées, et ce sont
les parents du fiancé qui viennent le remettre à chaque
occasion. Une fois, mariées, ce sont leurs propres parents
qui s’en chargent. Musulmans ou chrétiens, tous respectent
cette coutume et chacun selon ses occasions religieuses.
Cependant, le Mouled Al-Nabi est la seule fête où tout le
monde fait la même chose. On voit alors chrétiens et
musulmans offrir à leurs filles des paquets pleins de
friandises spécifiques à cette fête, y compris la poupée et
le cheval en sucre.
Un devoir sacré
En fait, ce genre d’obligation ne concerne pas uniquement
les sœurs, mais aussi toutes les cousines. Ramadan dit être
responsable non seulement de ses quatre sœurs, mais aussi de
ses trois cousines, puisque son oncle et ses deux cousins ne
sont plus de ce monde. « Avec mon frère, on essaye de
diviser cette charge, car à chaque occasion, nous devons
offrir des cadeaux à sept filles, ce qui n’est pas facile.
C’est une affaire d’honneur pour nous et il faut donc se
débrouiller pour être à la hauteur de la responsabilité en
tant qu’aîné de la famille », explique Ramadan. Ce paysan et
pêcheur ne possède pas les moyens suffisants pour accomplir
ce devoir, surtout avec la flambée des prix et sans oublier
qu’il a lui aussi une famille à sa charge. Cependant, tous
ces détails pour lui sont secondaires et ne peuvent en aucun
cas l’empêcher d’accomplir son devoir envers les filles de
la famille. Ramadan alors doit s’endetter avant chaque «
occasion » pour ne pas faillir à ses obligations.
Selon le chercheur Abdel-Hamid Hawas, cette coutume est
basée sur l’idée de la tribu et sur le fait que tous ses
membres se soutiennent les uns les autres. « Ce sont de
vieilles coutumes que nous avons héritées d’une génération à
l’autre et qui ont changé au fil des ans suivant les
transformations qui ont secoué la société. Si à l’origine,
ces occasions n’avaient aucun rapport avec la religion,
aujourd’hui ce n’est plus le cas. La tendance religieuse de
plus en plus ressentie aujourd’hui dans la société a
imprégné ces habitudes », dit Hawas.
D’ailleurs, lors de ces saisons de fête, les gens recourent
à d’autres astuces pour rester fidèles à cette coutume bien
ancrée chez eux. Ahmad Gaber, paysan de Kafr Al-Zayat, est
une personne bien organisée. Il refuse de s’endetter et se
sert des gameïyas successives (sorte de coopérative où
plusieurs personnes perçoivent une somme d’argent mensuelle
à tour de rôle). Talaat, son frère, se débrouille autrement.
« Je profite de la parcelle que je loue pour faire
différentes récoltes qui peuvent s’avérer fructueuses afin
d’assurer les frais, mais il arrive que je m’endette », dit
Talaat qui a planté des courges il y a quelques mois en
calculant le temps nécessaire pour la récolte afin de la
vendre ce mois, qui coïncide avec le Ramadan et la fête ;
alors il pourra préparer les deux offrandes pour ses sœurs.
La charge est lourde, car celui qui offre un cadeau à sa
sœur ou sa fille doit aussi en offrir à tous ceux qui se
trouvent avec elle dans la même maison, puisque les femmes
vivent normalement avec leurs beaux-parents. Et si beaucoup
de personnes tiennent à conserver cette coutume qui revient
chère aux familles, et ce par devoir, elles le font avec
amour. C’est aussi une façon d’améliorer les relations entre
les familles et de valoriser leur fille devant le mari et sa
famille. Une situation qui s’impose avec force à tel point
que la fille qui ne reçoit pas de cadeau à n’importe quelle
occasion se sent humiliée et n’ose pas braver sa
belle-famille qui n’hésite pas à lui jeter des regards
blessants ou des paroles injurieuses en accusant sa famille
de négligence, car elle ne respecte pas les coutumes. Les
parents évitent alors d’exposer leurs filles à de telles
situations difficiles et quel qu’en soit le prix. « Je ne
peux pas oublier la fête où j’ai passé la moitié de la
journée à attendre mon père avec le cadeau. Il est arrivé en
fin d’après-midi, car il a dû assister à l’enterrement d’un
voisin. J’étais toute en sueur et j’évitais les questions de
ma belle-mère, surtout que toutes mes belles-sœurs avaient
reçu leur cadeau », se rappelle la villageoise en affirmant
que quand son père est arrivé, elle a lancé des youyous pour
attirer l’attention de tout le monde et elle a montré ce
qu’il lui avait ramené .
Hanaa
El-Mekkawi