Al-Ahram Hebdo, Société | Des cadeaux pour une tête haute
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 10 au 16 Septembre 2008, numéro 731

 

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Société

Coutume . Dans les campagnes, offrir des cadeaux aux femmes mariées ou fiancées de la famille lors de certaines occasions religieuses est un rite sacré dont le but est de valoriser ces dernières au sein de leur belle-famille.  

Des cadeaux pour une tête haute 

« Enfin ... tu es arrivé ! », lance Oum Bachar en accueillant son frère, venu lui rendre visite à l’occasion du Ramadan. A peine rentré, il dépose sur la table du salon un grand panier tout en répétant : « Joyeux Ramadan ». Oum Bachar remercie son aîné et une fois qu’il a quitté la maison, elle s’empresse d’aller voir ce qu’il lui a ramené comme cadeau : viande, poulets, sucre, riz, beurre et raisins secs. Oum Bachar expose tout ça devant son mari pour lui montrer ce qu’elle vient de recevoir de sa famille. « On n’a pas besoin de tout ça, j’ai tout ce qu’il faut chez moi, mais j’attends tout de même avec impatience ce cadeau de mon frère. Ce geste me valorise, cela me permet de garder la tête haute devant mon mari et sa famille », explique Oum Bachar, native du gouvernorat de Minya, en Haute-Egypte. C’est la situation de toutes les villageoises aussi bien du Nord que du Sud, que d’attendre la visite de leurs parents à certaines saisons de l’année, comme par exemple le mois de Ramadan, les fêtes et la moitié du mois de Chaabane. C’est une coutume que les habitants des grandes villes méconnaissent, mais dans les villages, elle est suivie avec démesure. A chaque occasion religieuse, le père doit ramener à chacune de ses filles mariées un cadeau : « wageb » ou « moussem ». C’est un grand panier rempli de victuailles et dont la quantité peut diminuer ou augmenter selon les moyens de chaque famille. Si le père est absent ou décédé, la responsabilité revient au frère aîné, puis au suivant et ainsi de suite. Selon Adel, originaire de Charqiya et qui travaille dans la ville d’Al-Sadate, la fille reste la plus faible et elle aura « les ailes brisées » si ses parents ne la valorisent pas aux yeux de son mari et de sa belle-famille. Ce dernier affirme que les fêtes de ses trois sœurs sont des occasions sacrées à ne pas rater et quelles que soient les circonstances. « Trois ou quatre mois avant l’occasion, je commence à mettre de côté de l’argent que je soustrais de mon budget. Je dois montrer que j’apprécie mes sœurs », dit Adel qui même absent du village lors de l’occasion, charge sa femme de remettre le cadeau à ses sœurs. Des biscuits, de l’argent, des provisions, des vêtements, ce sont les choses que l’on offre en général aux femmes mariées dans différentes occasions. Les jeunes filles reçoivent ce genre de présent une fois fiancées, et ce sont les parents du fiancé qui viennent le remettre à chaque occasion. Une fois, mariées, ce sont leurs propres parents qui s’en chargent. Musulmans ou chrétiens, tous respectent cette coutume et chacun selon ses occasions religieuses. Cependant, le Mouled Al-Nabi est la seule fête où tout le monde fait la même chose. On voit alors chrétiens et musulmans offrir à leurs filles des paquets pleins de friandises spécifiques à cette fête, y compris la poupée et le cheval en sucre. 

Un devoir sacré

En fait, ce genre d’obligation ne concerne pas uniquement les sœurs, mais aussi toutes les cousines. Ramadan dit être responsable non seulement de ses quatre sœurs, mais aussi de ses trois cousines, puisque son oncle et ses deux cousins ne sont plus de ce monde. « Avec mon frère, on essaye de diviser cette charge, car à chaque occasion, nous devons offrir des cadeaux à sept filles, ce qui n’est pas facile. C’est une affaire d’honneur pour nous et il faut donc se débrouiller pour être à la hauteur de la responsabilité en tant qu’aîné de la famille », explique Ramadan. Ce paysan et pêcheur ne possède pas les moyens suffisants pour accomplir ce devoir, surtout avec la flambée des prix et sans oublier qu’il a lui aussi une famille à sa charge. Cependant, tous ces détails pour lui sont secondaires et ne peuvent en aucun cas l’empêcher d’accomplir son devoir envers les filles de la famille. Ramadan alors doit s’endetter avant chaque « occasion » pour ne pas faillir à ses obligations.

Selon le chercheur Abdel-Hamid Hawas, cette coutume est basée sur l’idée de la tribu et sur le fait que tous ses membres se soutiennent les uns les autres. « Ce sont de vieilles coutumes que nous avons héritées d’une génération à l’autre et qui ont changé au fil des ans suivant les transformations qui ont secoué la société. Si à l’origine, ces occasions n’avaient aucun rapport avec la religion, aujourd’hui ce n’est plus le cas. La tendance religieuse de plus en plus ressentie aujourd’hui dans la société a imprégné ces habitudes », dit Hawas.

D’ailleurs, lors de ces saisons de fête, les gens recourent à d’autres astuces pour rester fidèles à cette coutume bien ancrée chez eux. Ahmad Gaber, paysan de Kafr Al-Zayat, est une personne bien organisée. Il refuse de s’endetter et se sert des gameïyas successives (sorte de coopérative où plusieurs personnes perçoivent une somme d’argent mensuelle à tour de rôle). Talaat, son frère, se débrouille autrement. « Je profite de la parcelle que je loue pour faire différentes récoltes qui peuvent s’avérer fructueuses afin d’assurer les frais, mais il arrive que je m’endette », dit Talaat qui a planté des courges il y a quelques mois en calculant le temps nécessaire pour la récolte afin de la vendre ce mois, qui coïncide avec le Ramadan et la fête ; alors il pourra préparer les deux offrandes pour ses sœurs.

La charge est lourde, car celui qui offre un cadeau à sa sœur ou sa fille doit aussi en offrir à tous ceux qui se trouvent avec elle dans la même maison, puisque les femmes vivent normalement avec leurs beaux-parents. Et si beaucoup de personnes tiennent à conserver cette coutume qui revient chère aux familles, et ce par devoir, elles le font avec amour. C’est aussi une façon d’améliorer les relations entre les familles et de valoriser leur fille devant le mari et sa famille. Une situation qui s’impose avec force à tel point que la fille qui ne reçoit pas de cadeau à n’importe quelle occasion se sent humiliée et n’ose pas braver sa belle-famille qui n’hésite pas à lui jeter des regards blessants ou des paroles injurieuses en accusant sa famille de négligence, car elle ne respecte pas les coutumes. Les parents évitent alors d’exposer leurs filles à de telles situations difficiles et quel qu’en soit le prix. « Je ne peux pas oublier la fête où j’ai passé la moitié de la journée à attendre mon père avec le cadeau. Il est arrivé en fin d’après-midi, car il a dû assister à l’enterrement d’un voisin. J’étais toute en sueur et j’évitais les questions de ma belle-mère, surtout que toutes mes belles-sœurs avaient reçu leur cadeau », se rappelle la villageoise en affirmant que quand son père est arrivé, elle a lancé des youyous pour attirer l’attention de tout le monde et elle a montré ce qu’il lui avait ramené .

Hanaa El-Mekkawi

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