Religion .
Sans papiers, les bahaïs, dont le culte n’est pas
officiellement reconnu, mènent une vie difficile où ils
n’ont quasiment pas le statut de citoyens. Portait d’une
famille dont le quotidien devient un défi.
La patience comme unique ressource
«
Le gouvernement nous pousse à mentir », lance Wassim
Kamaleddine, un bahaï à qui le gouvernement interdit, tout
comme les autres bahaïs, de mentionner sa vraie religion sur
les papiers officiels et l’oblige à déclarer qu’il est
musulman ou chrétien. Une situation que tous les bahaïs
rencontrent en faisant sortir leurs papiers d’identité à
cause de leur appartenance religieuse. Le dernier incident
qui a bouleversé la vie de Wassim est que sa fille a été
renvoyée l’année dernière de l’école à cause de l’acte de
naissance qui, comme la plupart des pièces d’identité
égyptiennes, doit comprendre la mention de la religion. Or,
le père voulait marquer « bahaï ». « Quand je leur ai
demandé d’inscrire le mot bahaï, ils ont refusé et m’ont dit
qu’il fallait choisir entre les deux religions, même si cela
était de la duperie. Ils n’ont même pas accepté de laisser
la case vide », explique Wassim, qui refuse une telle
supercherie et dit n’avoir pas honte de sa confession. Et ce
n’est pas le seul problème auquel la famille de Wassim a dû
faire face, bien d’autres ont suivi.
En fait, tous les bahaïs rencontrent des difficultés depuis
des années, car ils n’ont pas de papiers d’identité. La
vraie crise s’est déclenchée à la fin des années 1990,
lorsque le gouvernement a promulgué une loi exigeant à tous
les citoyens de renouveler leurs cartes d’identité : les
anciennes ayant été remplacées par des cartes numériques sur
lesquelles on doit mentionner plusieurs informations, y
compris sa confession. Pour les bahaïs, il était hors
question de nier leur secte, et de son côté, l’Etat ne
reconnaît que les trois religions révélées. Alors aucun
bahaï n’a pu obtenir ses papiers d’identité. Le délai pour
changer de carte d’identité avait alors expiré et, bien
entendu, cette année, personne n’a le droit d’utiliser de
nouveau l’ancienne carte (voir encadré).
Depuis toujours, les bahaïs n’avaient comme problèmes que
les regards hébétés des gens en apprenant qu’ils ne sont ni
musulmans ni chrétiens, et qu’ils font partie d’une secte
rare dont beaucoup de citoyens ignoraient l’existence. Et
donc, ils ont continué à mener leur vie normalement avec ce
tiret sur la case où est supposé être mentionnée leur
religion, et leurs enfants assistaient dans leurs écoles aux
cours de religion, certains avec les chrétiens et d’autres
avec les musulmans. « Nous sommes des gens pacifiques et
c’est l’une des exigences de notre religion. On ne cause
jamais de problèmes, on ne revendique rien sauf d’avoir une
identité comme les autres citoyens et sans que cette
histoire de religion n’entrave en quoi que ce soit, car
c’est un choix personnel », dit Emténane, ingénieur et frère
de Wassim, qui poursuit que la nouvelle génération est
privée de sa religion qu’elle ne peut apprendre à l’école
comme les deux autres confessions.
Exil forcé
Et pour éviter un casse-tête au quotidien, les bahaïs rasent
les murs. Les frères Emténane et Wassim ont préféré monter
leur propre business pour éviter toute discrimination au cas
où ils auraient à travailler sous la direction des autres.
Ils possèdent un atelier de prêt-à-porter. Laurine, la femme
de Emténane, ne comprend toujours pas pourquoi les bahaïs
doivent garder ce tiret sur cette case ou la laisser vide.
Sans papiers, les bahaïs semblent aussi être privés des
droits les plus élémentaires d’un citoyen égyptien.
Emténane, Laurine et leurs trois filles sont en train
d’aménager le nouvel appartement qu’ils viennent de louer. «
On doit passer le reste de notre vie à déménager d’un
appartement à un autre, car sans papiers d’identité, on ne
peut pas s’en offrir », dit Emténane. Il confie ne pas
pouvoir s’acheter une voiture pour les mêmes raisons. Des
gens qui n’ont pas de papiers d’identité peuvent aussi
rencontrer des problèmes de tous genres. « Les choses que
les citoyens font normalement chaque jour, pour les bahaïs
c’est très difficile à réaliser. Je n’ai pas le droit par
exemple de passer une nuit dans un hôtel dans la même
chambre que mon mari, parce que je ne possède pas d’acte de
mariage officiel, même si je possède celui des bahaïs »,
lance Laurine.
Wassim, de son côté, confie : « Si quelqu’un me remet un
chèque, je dois être accompagné de mon chauffeur pour
retirer la somme à la banque, car je n’ai rien qui prouve
mon identité ». Ce dernier et tous les autres ne peuvent
bénéficier d’un compte bancaire, encore moins d’un crédit
car pour tout, il faut prouver son identité. Bref, ils sont
sans papiers officiels, et pour l’Etat, ils n’existent pas.
Raison pour laquelle on ne peut pas connaître le nombre
exact des bahaïs en Egypte. « En fait, on peut vivre aussi
normalement sans la carte d’identité, car on a nos
passeports qui nous permettent de régler certains de ces
problèmes. Mais on va en être privés, car il va falloir les
renouveler bientôt et cela va nous poser encore des
problèmes », dit Laurine.
Or, ces familles, privées de pratiquer leurs cultes et de se
réunir tous les 19 jours dans un « Mahfal », le font à la
maison. Les membres de chaque famille se rassemblent une
fois par mois pour discuter de leurs affaires et leurs
problèmes, et bien entendu, un sujet les préoccupe : celui
de l’identité.
Bien que les bahaïs soient marginalisés un peu plus qu’avant
à cause de cette histoire de papiers officiels, il y en a
parmi eux qui ne baissent pas les bras face à cette
situation, à l’exemple de Carmel, la sœur de Emténane et
Wassim, qui a intenté un procès dernièrement pour que ses
enfants aient le droit d’obtenir un acte de naissance comme
tous les Egyptiens et quelle que soit leur religion. « Bien
que notre vie soit paralysée et que l’on a beaucoup de
tracas, on ne pense pas quitter notre pays », conclut
Emténane, qui ne perd pas espoir, surtout que la patience
est l’un des caractères qui distinguent les bahaïs .
Hanaa
Al-Mékkawi