Un procès-verbal sauvé de l’incendie
Mohamed Salmawy
Je
tiens entre mes mains, après le récent drame de l’incendie
du Conseil consultatif, les minutes complètes d’une séance
parlementaire qui date de 80 ans et dont on a retrouvé le
procès-verbal sur le trottoir à l’extérieur du bâtiment que
les flammes ont dévoré.
Il est probable que ce document se soit envolé pendant
l’incendie ou dans les tentatives d’extinction. Quoi qu’il
en soit, je l’ai entre mes mains en excellent état sans
qu’il ne soit affecté par les flammes ou les tuyaux d’eau.
Si je tiens à publier dans cet espace le texte littéral du
document, c’est parce que j’espère que tous les papiers et
documents qui ont été affectés et ont disparu dans
l’incendie seront recensés officiellement. Soit pour dire
que toutes les informations que l’on retrouve dans la presse
exagèrent en avançant que l’histoire de l’Egypte a été
incendiée à l’intérieur de ce bâtiment. Soit pour relever,
comme le font les informations officielles, que rien n’a été
brûlé au point d’en arriver à penser que le Conseil
consultatif n’a pas été touché.
Le
document qui m’est parvenu n’est autre que le procès-verbal
de la séance n°10 de la session parlementaire de 1938. Cette
séance doit être la plus courte tout au long de l’histoire
parlementaire. L’un des députés a demandé la parole et le
président a refusé de la lui accorder. Face à l’insistance
du député, le président du Conseil consultatif s’est trouvé
obligé de mettre un terme à la séance. Les événements de
cette séance ont été inscrits dans ce procès-verbal et on
peut y lire littéralement ce qui suit :
La Chambre des députés s’est réunie publiquement à 17h40 le
lundi le premier du Zil Qaëda de l’année 1356 de l’hégire,
correspondant au 3 janvier 1938 sous la présidence du
respectable Dr Ahmad Maher, président de la Chambre.
Les travaux du secrétariat législatif ont été effectués par
les députés respectables Messieurs Mahmoud Soliman Ghannam
et Omar Omar. Ont assisté à cette séance tous les députés
respectables, à l’exception de ceux qui se sont absentés
parce qu’ils étaient en congé, ou ceux qui se sont excusés
(la séance a d’ailleurs désigné les noms de Mahmoud Fahmi
Al-Noqrachi pacha et Wassef Ghali pacha parmi d’autres
noms).
Les événements qui ont animé la séance ont été retracés
comme tel :
— Monsieur le respectable député, Son Excellence Moustapha
Al-Nahhas pacha : Je demande la parole et je voudrais
l’insérer dans le calendrier d’aujourd’hui.
Le président : Pas avant la lecture de la liste des excuses
et des lettres.
— Monsieur le respectable député, Son Excellence Moustapha
Al-Nahhas pacha : J’insiste à prendre la parole.
— Le président : J’ai déjà dit après la lecture des lettres.
— Monsieur le respectable député, Son Excellence Moustapha
Al-Nahhas pacha : J’insiste à prendre la parole maintenant.
— Le président : J’interdis à votre Excellence de prendre la
parole.
— Monsieur le respectable député, Son Excellence Moustapha
Al-Nahhas pacha : Je m’attache au règlement interne et à son
article n°27.
— Le président : Je vous interdis de parler conformément au
règlement interne et il est de mon droit de mettre de
l’ordre dans la séance.
(on entend un brouhaha provenant de la salle).
— Monsieur le respectable député, Son Excellence Moustapha
Al-Nahhas pacha : J’insiste à prendre la parole conformément
au règlement interne et à cause de ce que j’ai entendu de
Son Excellence M. le président.
— Le président : La séance est levée.
Sur ce, la séance se termine à 17h50 comme le dit
littéralement le procès-verbal.
Une séance qui n’a duré que 10 minutes uniquement. En
prenant en compte le temps consacré à la lecture des noms
des députés absents et de ceux qui se sont excusés, on
remarquera que la discussion n’a duré que quelques minutes.
Au cas où la fondation internationale Guinness serait au
courant des événements de cette séance, elle l’aurait sans
doute insérée dans sa célèbre encyclopédie de chiffres
records, pour avoir été la séance parlementaire la plus
courte du monde entier.
En revenant aux raisons pour lesquelles la séance a été
levée en ce court laps de temps, nous verrons qu’elles
découlent du refus du président de la Chambre des députés de
donner la parole à l’un des députés sans raison valable.
D’ailleurs, il est étrange que chacune des deux personnes
concernées se soit référée dans son argumentation à la loi
et au règlement interne. Le député a mentionné l’article sur
lequel il s’est appuyé en demandant la parole, alors que le
président, lui, a avancé qu’il fallait lire d’abord les
excuses et les lettres avant de passer à l’ordre du jour. Il
s’est référé également à son droit naturel consistant à
mettre de l’ordre dans la séance.
Cet incident parlementaire acquiert une plus grande
signification, si nous prenons en considération que ses deux
héros sont deux grands noms du monde de la politique en
Egypte à l’époque avant la Révolution, à savoir Son
Excellence Moustapha Al-Nahhas pacha, le député qui a
demandé la parole, et le président de la Chambre des députés
qui a refusé sa demande, le Dr Ahmad Maher (plus tard Ahmad
Maher pacha). Ce document est d’une grande valeur, d’autant
qu’il véhicule un message d’une importante portée à ceux qui
ne cessent de pleurer l’ère révolue de la démocratie à
l’époque royale. Si cela a eu lieu avec un député de la
stature de Moustapha Al-Nahhas pacha, que se passait-il avec
les autres députés ? Ce même scénario peut-il se répéter
aujourd’hui ? Une séance peut-elle être annulée quelques
minutes après son début, pour la simple et unique raison que
son président a refusé de donner la parole à l’un des
députés ?
Par conséquent, la question la plus importante qui s’impose
: si cette séance extrêmement courte, et dont le
procès-verbal est d’une seule page, suscite autant de
questions, qu’en sera-t-il alors des procès-verbaux d’autres
séances de loin plus importantes témoignant de faits
d’Histoire et événements politiques d’envergure ? Des
procès-verbaux que nous aurions perdus dans cet incendie qui
n’a pas fait l’objet jusqu’alors d’une enquête officielle
crédible autour de ses dégâts effectifs ? .