Maladie.
Ce n’est pas la grippe aviaire, ni la fièvre aphteuse, mais
la grippe équine (H7N7) qui a fait son apparition en
Haute-Egypte, précisément à Edfou, un des foyers de la
maladie. Ce virus, qui atteint les équidés, menace le
gagne-pain des propriétaires de calèches en ce début de la
haute saison touristique. Reportage.
Les chevaux courent le risque
Edfou,
De notre envoyée spéciale —
Il
est 10h00 du matin. Le soleil darde ses rayons lumineux sur
les passagers qui se rendent au temple d’Edfou. Le temple se
trouve un peu loin et il faut prendre l’une des calèches qui
se regroupent sur le quai. Une escapade en soi qui permet de
parcourir Edfou, cette petite ville située entre Louqsor et
Assouan sur la rive ouest du Nil. Mais la scène a changé
depuis quelques jours. Ce n’est pas la clientèle qui se fait
rare, mais plutôt les calèches. On ne remarque plus ces
voitures bien astiquées, ornées de guirlandes multicolores
qui se garaient tout au long de la corniche. C’est là que
les cochers se pointaient, dès 8h du matin, en attendant
impatiemment les touristes pour les transporter au musée de
Horus. Ces conducteurs qui ne ratent jamais la saison
touristique ont disparu de la circulation.
« Tous les événements familiaux, tels que mariages et
déménagements doivent attendre la fin de la saison
touristique, mais il semble que c’est un moussem dobma (une
saison morte) », lance Am Hussein, 45 ans. Dans son dialecte
nubien, ce cocher résume l’inquiétude et l’agitation qui
règnent en ce moment dans la région. Un état d’alerte a été
lancé et précisément à l’hôpital Brooke qui offre des soins
vétérinaires. Plus de 100 cochers font la queue. Ils
attendent que leurs bêtes de trait passent à la
consultation. Chacun est paniqué et veut s’assurer que son
animal est en super forme avant de se remettre au travail.
Portant une galabiya grise et coiffé d’un turban blanc, Am
Hussein, à la moustache bien épaisse, exprime sa tristesse.
« Je ne sais pas de quoi souffre Gelgel. Il se portait bien,
puis il a fait une forte fièvre, s’est mis à tousser, a
perdu de son appétit et a commencé à faiblir »,
explique-t-il au vétérinaire tout en caressant le flanc de
Gelgel, son cheval, mais aussi la prunelle de ses yeux.
C’est rare que Am Hussein se rende chez un médecin, même
quand l’un de ses enfants est souffrant, c’est généralement
sa femme qui s’en charge, mais pour son cheval, il en est
autrement. Si son Gelgel tombe malade, il ne pourra plus
nourrir personne. « Je ne sais pas comment subvenir aux
besoins de ma famille composée de sept personnes ... Avec le
Ramadan, la rentrée scolaire et le petit Baïram, je préfère
encore ne pas y penser », dit-il les larmes aux yeux, tout
en implorant Dieu que son cheval guérisse rapidement pour
reprendre son boulot. L’assistant du vétérinaire s’approche
de l’animal, lui pose une musette pour éviter qu’il ne morde
personne, ligote trois de ses membres pour le mobiliser,
jamais les quatre à la fois pour que la bête ne perde pas
son équilibre. En fait, trois suffisent pour l’empêcher de
s’enfuir ou de lancer des ruades, puis le vétérinaire
s’avance pour lui faire une injection. « Ne vous inquiétez
pas, son état n’est pas critique. Il faut seulement couvrir
le cheval, l’isoler dans un lieu propre et confortable, à
l’abri des courants d’air, le mettre au repos trois semaines
au moins pour limiter le risque de séquelles pulmonaires ou
cardiaques et lui faire une analyse des sécrétions nasales
pour confirmer la suspicion de la grippe et deux prises de
sang à 3 semaines d’intervalles pour être sûr de sa guérison
», lui explique le Dr Ahmad Samir, vétérinaire à l’hôpital,
tout en se lavant bien soigneusement les mains. L’ordonnance
à la main, Am Hussein a l’air désemparé. Trois semaines de
repos signifient pour lui trois semaines de chômage. Et s’il
remettait son cheval au travail, il risquerait de perdre, et
pour toujours, sa source de revenus. Mais il n’a d’autres
choix que de suivre les conseils du vétérinaire, même si sa
famille va en pâtir. Il s’empresse de mettre son cheval au
repos et commence à lui prodiguer les premiers soins. « Il
faut qu’il guérisse. Il est toute ma fortune ».
Une saison morte
En effet, la grippe équine a eu l’effet d’une tornade
changeant non seulement la vie de Am Hussein, mais aussi
celle de tous les cochers assouanais. Tout a commencé depuis
deux mois lorsque l’on a annoncé que le virus H7N7 de la
grippe équine a touché la Haute-Egypte et particulièrement
la ville d’Edfou. Il ne s’agit pas de personnes ou de
volailles, mais d’équidés (chevaux, ânes et mulets). Petit à
petit et au fil des jours, les chiffres ont grossi : le
premier jour 30 cas, le second 80, puis 194 et ensuite 2 653
bêtes atteintes. « La grippe équine est l’affection
respiratoire virale la plus contagieuse chez les équidés.
Elle est due à un virus Influenza (type A HxNx) proche de
celui de la grippe humaine. Le virus, réputé peu résistant
dans l’environnement, est transmis par l’air, l’eau et le
contact avec un animal ou un objet porteur du virus, comme
par exemple l’uniforme du vétérinaire ou le bassin dans
lequel boivent les chevaux, etc. La contamination se ferait
principalement par l’éternuement des chevaux (et par les
excréments, via les mouches). Il est courant qu’une grande
partie d’une écurie tombe malade en quelques heures.
Autrement dit, ici à Edfou, les chevaux se rassemblent tout
au long de la corniche, ils mangent et boivent ensemble, ce
qui rend facile la contagion », explique le Dr Hicham
Eleiwi, sous-secrétaire de l’hôpital Brooke, tout en
ajoutant que si un cheval tombe malade, il faut s’attendre à
une contagion de 80 % chez les autres chevaux. Les symptômes
de cette grippe : abattement, fatigue, toux forte et
douloureuse, en quintes, éternuements, douleurs musculaires
et articulaires, température rectale : 40° C, congestion des
muqueuses nasales, oculaires et des ganglions, et écoulement
nasal séreux (translucide, non purulent). « Le taux de
mortalité chez les chevaux n’est pas très élevé. Mais s’il y
a des complications comme une pneumonie, les chances de
survie de l’animal sont beaucoup plus faibles. Les vaccins
sont efficaces, mais les traitements peuvent varier d’un
cheval à l’autre. Quant aux êtres humains, ils ont peu de
risques d’être infectés par ce virus ». Cependant, le Dr
Gamal Osmane, chef du département de la prévention à
l’organisme des services vétérinaires à Edfou, pense que
bien que le taux d’animaux atteints soit important, celui de
la mortalité est très faible. En général, les bêtes les plus
touchées par les complications sont les poneys et les vieux
chevaux, mais les animaux soumis à un entraînement intensif
peuvent également être touchés si leur système immunitaire
est affaibli. « Pourquoi cette propagande ? Il semble que la
grippe aviaire a beaucoup marqué les esprits. Le mal dont
souffrent ces équidés n’est pas nouveau. Il y a 5 ans, ce
virus s’était propagé à Assouan. De toute façon, il ne
représente pas de vrai danger tant que les vaccins sont
disponibles. C’est vrai que cette grippe est contagieuse et
se répand très vite, mais elle se guérit et peut être
contrôlée si le cheval malade est mis en quarantaine. De
plus, le virus n’attaque pas l’homme », affirme-t-il, tout
en ajoutant que le premier cas a été détecté au gouvernorat
d’Alexandrie lors d’une compétition hippique. Et d’après
lui, malgré l’apparition de cas de grippe équine à Edfou,
aucun cas n’a été déclaré officiellement au département des
services de vétérinaires étant donné que les propriétaires
des calèches se sont précipités vers l’hôpital privé Brooke,
où les chevaux ont reçu les soins nécessaires et même des
médicaments gratuits. Ne possédant pas de place, cet hôpital
ne garde pas les animaux malades, ce qui a permis la
propagation du virus. Il faut préciser qu’à Edfou et
Assouan, il existe un grand nombre de calèches. C’est le
moyen de transport utilisé par les touristes pour se rendre
soit au musée soit au marché et souvent pour se balader à
travers la ville. Autrement dit, c’est la saison touristique
qui, en principe, débute au mois de septembre et s’étend
jusqu’en mai et les préparatifs vont bon train. Les
habitants de cette région doivent compenser la saison morte
de l’été où la température dépasse parfois les 50 degrés
centigrade.
« Nous chômons durant l’été, car les touristes sont rares.
Il nous arrive d’attendre dix jours avant d’avoir un client
au mois d’août pour un petit tour en calèche. A cette
période, le tarif est réduit, il est à 20 L.E. Tout juste de
quoi nourrir la bête qui nécessite 15 L.E. par jour. Par
contre, durant la saison touristique, le tarif varie entre
50 et 70 L.E. selon le client. J’arrive alors à épargner
environ 1 500 L.E., de quoi faire face aux moments de
disette », explique Ahmad Mansour, 39 ans, cocher. Et
d’ajouter : « Pendant cette période de grande affluence, mon
cheval a droit à 20 L.E. de nourriture par jour ».
Aujourd’hui, Ahmad, comme ses collègues de travail, passe
son temps attablé sur les cafés, il arrive parfois de faire
le tour des hôtels pour vendre aux touristes quelques
accessoires et colliers que sa femme et ses filles ont
confectionnés. « C’est une crise, il faut la surmonter »,
confie Ahmad. Et d’ajouter : « Mon voisin n’a pas suivi les
conseils du vétérinaire. Résultat, son cheval a fait des
complications et il en est mort. Une petite perte vaut donc
mieux qu’une grande. Autrement dit, souffrir quelques jours
au lieu de perdre l’animal dont le prix s’élève à 10 000
L.E. ». Et malgré cette période de grande disette, Ahmad ne
perd pas l’espoir de connaître des jours meilleurs pendant
l’Aïd. Il assure que seul Dieu saura lui apporter son gain.
Une difficile situation qu’affrontent non seulement les
cochers d’Assouan, mais aussi tous les propriétaires des
charrettes dispersées ici et là dans les quatre coins de
l’Egypte .
Chahinaz Gheith