La chercheuse Reham Wassim Abdel-Hamid,
spécialiste dans le domaine de géomorphologie et
celui des dangers de l’environnement, affirme que le
gouvernement est responsable de la catastrophe du bidonville
de Doweiqa.
« C’est le facteur humain
qui a mené à cette catastrophe »
Al-Ahram Hebdo : En tant qu’expert de ce domaine, comment
évaluez-vous l’accident de l’éboulement du Moqattam ?
Reham Wassim Abdel-Hamid :
Ce qui s’est produit cette semaine dans le plateau du
Moqattam est sans aucun doute une catastrophe dans tous les
sens du terme. J’ai senti que tous les efforts et les études
qui ont été menés dans ce domaine se sont évaporés. Et il ne
faut pas surtout croire ceux qui affirment que cet
effondrement doit être classé en tant que catastrophe
naturelle. Bien au contraire, la nature n’a rien à voir dans
cette affaire. Pour moi, le premier responsable de ce drame
n’est que le gouvernement qui a déjà été témoin de
catastrophes semblables depuis quelques années mais qui ne
les a pas prises en considération. C’est toujours la
négligence qui nous mène aux malheurs.
— Vous dites que le gouvernement est responsable mais
pensez-vous que cette catastrophe aurait pu être évitée ?
— Malheureusement, les responsables en Egypte se contentent,
suite à ce genre d’éboulements ou même suite aux plaintes
des habitants, de faire de simples opérations de
restauration et de réparation et ne pensent jamais à les
soigner de manière complète pour empêcher ce genre
d’écroulement. Et c’est ici le drame. Beaucoup d’études ont
été faites dans ce domaine suite à l’éboulement de 1993 et
dans lesquelles ces problèmes ont été exposés en détails
ainsi que les moyens d’y remédier et même les moyens
d’éviter que d’autres se produisent. Résultat, aucune de ces
recherches n’a été lue ni prise en considération. Dans
l’étude que j’ai préparée, j’ai prévu maintes fois ce genre
de catastrophes et spécialement de la partie qui vient de
s’effondrer car elle constituait l’un des endroits les plus
dangereux. Mais comme je viens de le signaler, les
responsables ne pensent jamais à se référer aux spécialistes
dans le domaine.
— Le dernier accident ressemble-t-il à ceux qui l’ont
précédé ?
— Exactement pareil. Qu’il s’agisse de l’effondrement qui a
eu lieu en 1993, de celui de 1994 ou de celui qui vient de
se produire, ils sont tous semblables. Les mêmes raisons et
les mêmes catastrophes. Mais on a tendance à ne pas essayer
d’éviter de tomber dans les mêmes fautes. Et les seules
victimes sont les habitants des bidonvilles.
— Pouvez-vous préciser les causes de ce dernier écroulement
?
— Comme je viens de le dire, qu’il s’agisse du dernier
écroulement ou de ceux qui l’ont précédé, les causes sont
semblables. C’est tout ce qui est en relation avec le
facteur humain qui a mené à cette catastrophe. Cette colline
est chaque jour exposée à des écoulements de grandes
quantités d’eau sur ses rochers. Et c’est d’ailleurs la
raison principale de la fragilité de ceux-ci. Qu’il s’agisse
des eaux usées, de celles qui coulent des piscines qui sont
construites sur la colline et qui sont illégales ou enfin
des eaux d’arrosage des jardins des grandes villas …Toutes
ces eaux ne trouvent aucune issue que d’être absorbées dans
les roches. C’est la cause des effondrements. Car l’eau a la
capacité de transformer ces rochers de l’état dur à l’état
mou.
La chaleur aussi influence la nature de ces rochers. Comme
nous le savons très bien, certains bidonvilles, ceux sur le
rebord occidental, sont habités par un grand nombre de
chiffonniers qui rassemblent les ordures et les brûlent,
aidant ainsi de plus en plus à l’effritement des rochers qui
tombent petit à petit jusqu’à s’effondrer complètement.
— Oui, mais qu’en est-il de la nature géologique du plateau
du Moqattam ?
— Je n’exclus pas que ce soit l’un des facteurs qui ont mené
à l’effondrement. En effet, la nature de cette colline est
très délicate. Elle est formée de pierres de nature
calcaire, qui existent depuis l’ère géologique de l’éocène.
Ce genre de pierre a plusieurs caractéristiques, dont les
plus importantes sont que les rochers se fissurent et se
cassent très facilement, formant des sortes de fentes assez
profondes dans les rochers. C’est justement ici que la
situation s’aggrave. Car ces fentes sont avec le temps
remplies par les eaux qui coulent sans cesse sur la colline,
permettant très facilement à ces pierres de se dissoudre et
de devenir plus spongieuses. Une matière assez molle se
forme donc entre les rochers et cause leur effondrement.
Parfois il se forme aussi sous les grands rochers des
espèces de cavernes, laissant un vide sous les grosses
masses de pierres.
— Quels sont les différents dangers sur la colline ?
— J’ai précisé dans l’étude que j’ai préparée qu’il existe
trois degrés de dangers pour la surface du plateau. Les
endroits de premier degré de risques sont ceux qui se
trouvent sur les rebords de la colline. Cette région
représente le danger majeur car elle est la plus faible de
la colline. D’ailleurs, l’une des conditions de construction
est de s’éloigner d’au moins 100 m des rebords de la
colline. Règle qui n’est pas souvent respectée. Ensuite
vient la région de danger moyen qui est à plus de 200 m des
rebords de la colline et enfin la partie où le danger est
faible est la partie centrale de Moqattam qui a des bases
plus solides que celles des parties précédentes.
— Après cet effondrement, pensez-vous que la colline du
Moqattam est exposée à d’autres dangers dans la période à
venir ?
— Bien sûr que oui, c’est pour cela qu’une intervention
rapide est exigée. On peut déjà prévoir que d’autres
effondrements auront lieu dans la période à venir dans la
région où s’est déroulé le dernier écroulement sur un espace
de 50 mètres carrés. Il faut donc absolument que le
gouvernement commence à évacuer ces bidonvilles et déplace
leurs citoyens démunis dans des habitations plus humaines.
— Concernant les habitations, que pensez-vous du projet de
développement du quartier Al-Doweiqa ?
— C’est un projet très important qui changerait la vie de
ces familles. Mais il faut plutôt que ces logements soient
fournis à des prix modiques, car ces habitants ne possèdent
sûrement pas les sommes qui leur sont demandées. Sinon
pourquoi ils seraient restés là ?
— Il faut peut-être éviter qu’il y ait des habitations sur
cette colline ?
— Pas forcément, il n’y a aucun problème. Dans la plupart
des pays arabes comme le Maroc et l’Arabie saoudite, les
gens vivent sur les montagnes. Et nous, nous avons de la
peine à nous débrouiller avec une petite colline. C’est une
honte.
— N’existe-t-il pas de solutions possibles pour faire face à
ces déchirements de rochers ?
— Les solutions sont nombreuses, mais le plus important est
de les appliquer. Mais je voudrais d’abord signaler un autre
problème. Suite à l’éboulement, certaines personnes ont été
invitées dans des programmes à la télévision et ont proposé
comme solution la construction d’une muraille autour de la
colline, comme celle qui se trouve sur la côte alexandrine,
pour faire face à l’érosion. Cette information est
complètement erronée. Une rive ne peut pas être traitée
comme une montagne. C’est complètement différent, car le
problème du plateau du Moqattam réside dans les rochers
eux-mêmes et pas autour.
— Donc quelles sont les solutions scientifiques
d’après vous ?
— Tout d’abord, il faut commencer par se débarrasser des
grosses masses qui ont été séparées. Par la suite, on doit
passer à une seconde phase à savoir travailler les rebords
fragilisés et les polir. Je voudrais aussi préciser qu’en ce
qui concerne les rebords du nord, du nord-est et du
nord-ouest de la colline, ils peuvent être plantés afin
d’absorber l’eau des rochers. Puis en ce qui concerne le
reste des rebords du sud et du sud-ouest, et qui sont de
nature plus épaisse de celles que je viens de citer, les
opérations de nivellement et de polissage seraient bien plus
efficaces. Il est aussi très important de reconstruire un
nouveau réseau d’égouts dans lequel couleraient les eaux des
pluies et celles du drainage sanitaire. Je voudrais préciser
que ce réseau d’égouts doit être fait en plastique car le
fer et le tôle interagissent avec les rochers calcaires et
causent avec le temps les fuites d’eau. Celles-ci sont les
solutions scientifiques et amies de l’environnement qui
peuvent mettre fin aux problèmes du plateau de Moqattam .
Propos recueillis par
Chaimaa Abdel-Hamid