Moqattam .
Des dizaines de morts dans un éboulement tragique qui a
dévasté une zone informelle mettent au grand jour non
seulement le drame quotidien des déshérités, mais aussi la
carence et la corruption du côté du gouvernement.
Doweiqa de l’oubli à la mort
«
Azza, Moustapha, Mona, Eid ... », des implorations, des
appels désespérés lancés dans le vide, dans l’inconnu. Les
familles des victimes ensevelies sous les décombres gardent
encore l’espoir d’entendre une réponse à leur invocation ...
mais en vain. Le pan gigantesque qui s’est écroulé de la
colline de Moqattam témoigne de l’ampleur de la catastrophe.
C’était vers 8h50 du matin, un samedi de Ramadan, presque
tous les habitants de Doweiqa étaient encore au lit. Un
grondement retentit dans les lieux, ils croient d’abord à un
tremblement de terre, mais ils sont pris de court,
d’immenses rochers roulent sur eux. Des centaines de tonnes
enterrent les petites habitations de ce quartier déshérité.
En un clin d’œil, c’est l’apocalypse. La colline de Moqattam
manifeste une nouvelle fois sa colère après des années où un
système primitif d’évacuation des eaux usées occasionne des
fuites s’infiltrant dans la couche sédimentaire à travers
des failles. Ici, les femmes pleurent et les hommes tournent
en rond, encore sous le choc, même si beaucoup ne sont pas à
leur premier éboulement. Sidérés, ils appellent au secours.
En attendant, ils se mettent au labeur de manière primitive,
creusent à mains nues dans les décombres, à l’écoute d’un
probable gémissement qui vient du sous-sol. « J’ai perdu
cinq membres de ma famille. Toute ma famille a disparu en
quelques secondes. Je n’ai pas eu le temps de les sauver.
Ils couraient derrière moi, mais le rocher étaient plus
rapide », lance Nadia Hachem, une habitante du bidonville.
Elle n’est pas la seule, beaucoup de ses voisins
vivent un drame similaire. Beaucoup sont ceux qui ont perdu
tous leurs proches, les parents, les enfants, les oncles,
les tantes ... plusieurs dizaines de corps ont déjà été
sortis des décombres, mais le bilan risque de s’alourdir
rapidement. Selon le gouverneur du Caire, Abdel-Azim Wazir,
environ 38 maisons gisent sous les décombres. On compte en
moyenne une dizaine de personnes par habitation. Mais les
habitants parlent d’un chiffre encore plus important. « Au
moins 500 personnes mènent encore une lutte pour la vie sous
les pierres », croient les rescapés. A voir ces pierres, il
est difficile d’y croire, certaines sont d’une hauteur de 12
mètres sur une largeur estimée à 70 mètres et d’un poids de
500 tonnes, précise Abdallah Abdel-Ghani, président de la
municipalité de Manchiyet Nasser, de laquelle dépend Doweiqa.
Un bidonville qui prend son nom de « Duke », un surnom
donné à un bandit qui a contrôlé la zone. Situé au sud-est
du Caire, il est aujourd’hui un des plus importants
quartiers informels de la capitale et un des plus pauvres.
Le nombre exact des habitants n’est pas connu, en l’absence
d’un recensement officiel. Pourtant, d’après les ONG, ils
seraient de 250 000 et s’élèveraient à 500 000 si on y
ajoute les chiffonniers avoisinants, toujours au-dessous de
la colline de Moqattam. Ils occupent une surface d’environ
3,6 millions de m2. C’était vers la fin des années 1960, les
habitants des villes longeant le Canal de Suez ont déserté
leurs maisons après la défaite de 1967 et sont venus
s’installer au Caire à la recherche d’une vie meilleure.
Cette zone de Doweiqa leur sert alors de toit. Plus d’une
dizaine d’années plus tard, le gouvernement prend à son
compte de construire dans cette même région des maisons pour
des rescapés dans des effondrements d’immeubles. L’expansion
se poursuit encore avec le transfert des chiffonniers dans
le quartier.
Aujourd’hui, c’est un mélange ahurissant de
chiffonniers, de commerçants ambulants, d’artisans, mais
aussi de petits trafiquants de drogue. Des gens condamnés à
l’oubli qui ne surgissent dans le vrai monde qu’en cas de
catastrophe, souvent des éboulements de la colline. Une
sonnerie de téléphone et un cri de joie interrompent les
fouilles. Sayed vient de recevoir un appel de son frère
enseveli sous les décombres. Il appelle à la rescousse.
Sayed tire les pompiers par leurs vêtements. « Venez, venez
ici, mon frère est encore vivant ... creusez, détruisez les
pierres ... vite », crie-t-il en s’efforçant de défoncer les
pierres. Munis de peu de moyens appropriés, les pompiers lui
jettent un regard d’impuissance : « Il est impossible de
bouger d’un pouce ces rochers ». Les habitants laissent
éclater leur colère, les forces de l’ordre reculent. Après 4
heures de travail contrarié par les blocs et les ruelles
tortueuses, le résultat est peu satisfaisant. Des victimes
en majorité gravement blessés et 9 corps ont été dégagés.
Les habitants ne se délassent pas.
On ramasse les petites pierres. Les meubles cassés
leur servent d’outils, on perce, on creuse ... comme des
fourmis en mission de vie. La chaleur pique ce jour de
jeûne. La poussière couvre les visages et les âmes, la sueur
se confond avec les larmes. Seuls les cris qui se font
entendre sous leurs pieds les encouragent à poursuive cette
mission impossible. Mais en vain ... Les autorités ne se
rendent compte que tardivement de l’ampleur de la
catastrophe. Les hauts responsables se rendent sur le site
sinistré et se posent devant les caméras de télévision pour
affirmer que « toutes les mesures nécessaires seront prises
pour résoudre cette crise ». Vers 16h, et comme c’est plus
fréquent récemment dans les sinistres qui frappent le pays,
les forces armées prennent la relève. Elles avancent des
grues pour briser et relever le pan, mais les rues si
étroites bloquent les opérations. On finit par creuser une
nouvelle voie. Des maisons encore debout sont vite évacuées
avant d’être rasées pour permettre aux lourds matériels
d’accéder au site, mais ils ne sont pas encore opérationnels
de crainte de la présence de vivants sous les ruines. La
nuit tombe, les travaux se poursuivent mais lentement sous
la lumière des générateurs. Les rescapés sont pris en charge
par l’armée et installés dans des tentes dans le parc de
Fostate et le club de Manchiyet Nasser.
A la lumière du jour, la scène reste similaire à la
veille, mais l’espoir de retrouver des survivants tombe en
poussière. Les habitants laissent éclater leur colère, ils
lancent des pierres sur les policiers et insultent le
gouvernement. Ils le fustigent et l’accusent de négligence
et de corruption. Négligence car cela fait un an qu’ils
guettent la mort. Il y a eu déjà des éboulements, faisant
des blessés légers, ils savaient que c’était dangereux d’y
rester, mais ils n’avaient aucun autre endroit pour vivre.
Les habitants ont averti les responsables à la municipalité
et au gouvernorat. L’ingénieur dépêché sur les lieux s’est
pourtant contenté de recenser les dites maisons illégales
pour poursuivre leurs propriétaires en justice. La colline
qui surplombe diaboliquement leurs maisons n’a en rien
attiré son attention. Depuis quelques mois, ils ont déposé
d’autres plaintes à la suite de nouvelles chutes de pierres
qui ont entraîné l’amputation du bras d’un enfant. C’est là
que la municipalité charge un entrepreneur de limer les
zones à risque. « C’est cette opération qui serait à
l’origine du récent écroulement », selon Ramadan Al-Gamal,
membre de la municipalité. D’après les habitants, il s’agit
surtout d’une affaire de corruption, le quartier a été
décrété dangereux. Un projet financé notamment par un don
des Emirats arabes unis devait permettre de reloger ces
habitants dans de nouvelles habitations restant
inaccessibles à cette population tombée dans l’oubli. La
municipalité finit par vendre ces appartements, à 85 000 L.E.
l’unité et certes pas aux vrais méritants (lire page 5).
Après le sinistre, le premier ministre, Ahmad Nazif, a
annoncé que le gouvernement allait se pencher sur toutes les
zones d’urbanisation sauvage que compte le pays et reloger
les habitants de Doweiqa. Un discours ancien qui se
renouvelle à chaque fois qu’un drame pareil touche les plus
démunis de ce pays. Concrètement, pour se procurer un
nouveau toit, les rescapés doivent présenter des documents
qui démontrent leur appartenance au lieu : une carte
d’identité, une facture d’électricité, un contrat de
location ... Si certains ont perdu ces papiers sous les
décombres, la grande majorité ne les possède pas. C’est un
quartier informel, oublie-t-on. Ici, la construction se fait
sans aucune autorisation, l’électricité est acheminée
illégalement de la source la plus proche du quartier.
Aujourd’hui, la seule preuve serait d’aller occuper une
tente dans le camp de réfugiés. Des camps dirigés également
par l’armée en l’absence de tout plan de gestion de crise de
la part des autres ministères concernés. La carence avérée
dans ce domaine lors des problèmes successifs auxquels fait
face l’Egypte n’est plus dissimulable. L’Etat peine encore à
prendre des décisions radicales même lorsqu’il s’agit de ce
quartier sinistré. Un manque de vision et de stratégie,
croient les observateurs. L’écroulement du pan de Moqattam
ne serait-il pas aussi celui d’un pays géré au jour le jour
? C’est le cas des habitants de Doweiqa qui resteront sous
les projecteurs un moment avant de tomber de nouveau dans
l’oubli ou avant qu’une autre catastrophe ne se déclenche
ailleurs.
Héba
Nasreddine
Samar Al-Gamal