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 Semaine du 10 au 16 Septembre 2008, numéro 731

 

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Moqattam . Des dizaines de morts dans un éboulement tragique qui a dévasté une zone informelle mettent au grand jour non seulement le drame quotidien des déshérités, mais aussi la carence et la corruption du côté du gouvernement.

Doweiqa de l’oubli à la mort

« Azza, Moustapha, Mona, Eid ... », des implorations, des appels désespérés lancés dans le vide, dans l’inconnu. Les familles des victimes ensevelies sous les décombres gardent encore l’espoir d’entendre une réponse à leur invocation ... mais en vain. Le pan gigantesque qui s’est écroulé de la colline de Moqattam témoigne de l’ampleur de la catastrophe. C’était vers 8h50 du matin, un samedi de Ramadan, presque tous les habitants de Doweiqa étaient encore au lit. Un grondement retentit dans les lieux, ils croient d’abord à un tremblement de terre, mais ils sont pris de court, d’immenses rochers roulent sur eux. Des centaines de tonnes enterrent les petites habitations de ce quartier déshérité. En un clin d’œil, c’est l’apocalypse. La colline de Moqattam manifeste une nouvelle fois sa colère après des années où un système primitif d’évacuation des eaux usées occasionne des fuites s’infiltrant dans la couche sédimentaire à travers des failles. Ici, les femmes pleurent et les hommes tournent en rond, encore sous le choc, même si beaucoup ne sont pas à leur premier éboulement. Sidérés, ils appellent au secours. En attendant, ils se mettent au labeur de manière primitive, creusent à mains nues dans les décombres, à l’écoute d’un probable gémissement qui vient du sous-sol. « J’ai perdu cinq membres de ma famille. Toute ma famille a disparu en quelques secondes. Je n’ai pas eu le temps de les sauver. Ils couraient derrière moi, mais le rocher étaient plus rapide », lance Nadia Hachem, une habitante du bidonville.

Elle n’est pas la seule, beaucoup de ses voisins vivent un drame similaire. Beaucoup sont ceux qui ont perdu tous leurs proches, les parents, les enfants, les oncles, les tantes ... plusieurs dizaines de corps ont déjà été sortis des décombres, mais le bilan risque de s’alourdir rapidement. Selon le gouverneur du Caire, Abdel-Azim Wazir, environ 38 maisons gisent sous les décombres. On compte en moyenne une dizaine de personnes par habitation. Mais les habitants parlent d’un chiffre encore plus important. « Au moins 500 personnes mènent encore une lutte pour la vie sous les pierres », croient les rescapés. A voir ces pierres, il est difficile d’y croire, certaines sont d’une hauteur de 12 mètres sur une largeur estimée à 70 mètres et d’un poids de 500 tonnes, précise Abdallah Abdel-Ghani, président de la municipalité de Manchiyet Nasser, de laquelle dépend Doweiqa.

Un bidonville qui prend son nom de « Duke », un surnom donné à un bandit qui a contrôlé la zone. Situé au sud-est du Caire, il est aujourd’hui un des plus importants quartiers informels de la capitale et un des plus pauvres. Le nombre exact des habitants n’est pas connu, en l’absence d’un recensement officiel. Pourtant, d’après les ONG, ils seraient de 250 000 et s’élèveraient à 500 000 si on y ajoute les chiffonniers avoisinants, toujours au-dessous de la colline de Moqattam. Ils occupent une surface d’environ 3,6 millions de m2. C’était vers la fin des années 1960, les habitants des villes longeant le Canal de Suez ont déserté leurs maisons après la défaite de 1967 et sont venus s’installer au Caire à la recherche d’une vie meilleure. Cette zone de Doweiqa leur sert alors de toit. Plus d’une dizaine d’années plus tard, le gouvernement prend à son compte de construire dans cette même région des maisons pour des rescapés dans des effondrements d’immeubles. L’expansion se poursuit encore avec le transfert des chiffonniers dans le quartier.

Aujourd’hui, c’est un mélange ahurissant de chiffonniers, de commerçants ambulants, d’artisans, mais aussi de petits trafiquants de drogue. Des gens condamnés à l’oubli qui ne surgissent dans le vrai monde qu’en cas de catastrophe, souvent des éboulements de la colline. Une sonnerie de téléphone et un cri de joie interrompent les fouilles. Sayed vient de recevoir un appel de son frère enseveli sous les décombres. Il appelle à la rescousse. Sayed tire les pompiers par leurs vêtements. « Venez, venez ici, mon frère est encore vivant ... creusez, détruisez les pierres ... vite », crie-t-il en s’efforçant de défoncer les pierres. Munis de peu de moyens appropriés, les pompiers lui jettent un regard d’impuissance : « Il est impossible de bouger d’un pouce ces rochers ». Les habitants laissent éclater leur colère, les forces de l’ordre reculent. Après 4 heures de travail contrarié par les blocs et les ruelles tortueuses, le résultat est peu satisfaisant. Des victimes en majorité gravement blessés et 9 corps ont été dégagés. Les habitants ne se délassent pas.

On ramasse les petites pierres. Les meubles cassés leur servent d’outils, on perce, on creuse ... comme des fourmis en mission de vie. La chaleur pique ce jour de jeûne. La poussière couvre les visages et les âmes, la sueur se confond avec les larmes. Seuls les cris qui se font entendre sous leurs pieds les encouragent à poursuive cette mission impossible. Mais en vain ... Les autorités ne se rendent compte que tardivement de l’ampleur de la catastrophe. Les hauts responsables se rendent sur le site sinistré et se posent devant les caméras de télévision pour affirmer que « toutes les mesures nécessaires seront prises pour résoudre cette crise ». Vers 16h, et comme c’est plus fréquent récemment dans les sinistres qui frappent le pays, les forces armées prennent la relève. Elles avancent des grues pour briser et relever le pan, mais les rues si étroites bloquent les opérations. On finit par creuser une nouvelle voie. Des maisons encore debout sont vite évacuées avant d’être rasées pour permettre aux lourds matériels d’accéder au site, mais ils ne sont pas encore opérationnels de crainte de la présence de vivants sous les ruines. La nuit tombe, les travaux se poursuivent mais lentement sous la lumière des générateurs. Les rescapés sont pris en charge par l’armée et installés dans des tentes dans le parc de Fostate et le club de Manchiyet Nasser.

A la lumière du jour, la scène reste similaire à la veille, mais l’espoir de retrouver des survivants tombe en poussière. Les habitants laissent éclater leur colère, ils lancent des pierres sur les policiers et insultent le gouvernement. Ils le fustigent et l’accusent de négligence et de corruption. Négligence car cela fait un an qu’ils guettent la mort. Il y a eu déjà des éboulements, faisant des blessés légers, ils savaient que c’était dangereux d’y rester, mais ils n’avaient aucun autre endroit pour vivre. Les habitants ont averti les responsables à la municipalité et au gouvernorat. L’ingénieur dépêché sur les lieux s’est pourtant contenté de recenser les dites maisons illégales pour poursuivre leurs propriétaires en justice. La colline qui surplombe diaboliquement leurs maisons n’a en rien attiré son attention. Depuis quelques mois, ils ont déposé d’autres plaintes à la suite de nouvelles chutes de pierres qui ont entraîné l’amputation du bras d’un enfant. C’est là que la municipalité charge un entrepreneur de limer les zones à risque. « C’est cette opération qui serait à l’origine du récent écroulement », selon Ramadan Al-Gamal, membre de la municipalité. D’après les habitants, il s’agit surtout d’une affaire de corruption, le quartier a été décrété dangereux. Un projet financé notamment par un don des Emirats arabes unis devait permettre de reloger ces habitants dans de nouvelles habitations restant inaccessibles à cette population tombée dans l’oubli. La municipalité finit par vendre ces appartements, à 85 000 L.E. l’unité et certes pas aux vrais méritants (lire page 5). Après le sinistre, le premier ministre, Ahmad Nazif, a annoncé que le gouvernement allait se pencher sur toutes les zones d’urbanisation sauvage que compte le pays et reloger les habitants de Doweiqa. Un discours ancien qui se renouvelle à chaque fois qu’un drame pareil touche les plus démunis de ce pays. Concrètement, pour se procurer un nouveau toit, les rescapés doivent présenter des documents qui démontrent leur appartenance au lieu : une carte d’identité, une facture d’électricité, un contrat de location ... Si certains ont perdu ces papiers sous les décombres, la grande majorité ne les possède pas. C’est un quartier informel, oublie-t-on. Ici, la construction se fait sans aucune autorisation, l’électricité est acheminée illégalement de la source la plus proche du quartier. Aujourd’hui, la seule preuve serait d’aller occuper une tente dans le camp de réfugiés. Des camps dirigés également par l’armée en l’absence de tout plan de gestion de crise de la part des autres ministères concernés. La carence avérée dans ce domaine lors des problèmes successifs auxquels fait face l’Egypte n’est plus dissimulable. L’Etat peine encore à prendre des décisions radicales même lorsqu’il s’agit de ce quartier sinistré. Un manque de vision et de stratégie, croient les observateurs. L’écroulement du pan de Moqattam ne serait-il pas aussi celui d’un pays géré au jour le jour ? C’est le cas des habitants de Doweiqa qui resteront sous les projecteurs un moment avant de tomber de nouveau dans l’oubli ou avant qu’une autre catastrophe ne se déclenche ailleurs.

Héba Nasreddine
Samar Al-Gamal

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