Affaire . L’inculpation
du magnat de l’immobilier Hicham Talaat Moustapha, membre du parti au pouvoir,
pour le meurtre d’une chanteuse libanaise remet sur le tapis les dangers de la
fusion argent et politique.
Un triste symbole
Cela
dépend de là où on se place. Pour les uns, l’inculpation du magnat de
l’immobilier Hicham Talaat Moustapha pour le meurtre d’une chanteuse libanaise
prouve que l’Egypte est un Etat de droit, où personne n’est au-dessus de la
loi. Pour les autres, elle prouve le contraire : l’élite qui a réussi à
rassembler argent et pouvoir est gangrenée par une corruption qui menace les
fondements même du régime.
Un
pilier du parti au pouvoir, le Parti National Démocrate (PND) et du comité des
politiques, dirigé par le fils du président, Gamal Moubarak, Moustapha est
également le secrétaire du comité économique au Conseil consultatif (chambre
haute du Parlement). Après la levée de son immunité parlementaire à la demande
du procureur général, Abdel-Méguid Mahmoud, le directeur de Talaat Moustapha
Group a été accusé la semaine dernière d’avoir payé deux millions de dollars à
un ancien officier de police, Mohsen Al-Sokkari, pour tuer la chanteuse
libanaise Suzanne Tamim, avec laquelle il aurait eu une relation. Celle-ci a
été retrouvée assassinée le 28 juillet dans son appartement à Dubaï. Les deux
hommes, dont aucun n’a reconnu les faits, ont été arrêtés et placés en garde à
vue en attendant leur procès. S’ils sont reconnus coupables, ils risquent la
peine capitale.
Le
commandant général de la police de Dubaï, Dhahi Khalfan, a de son côté remercié
les autorités égyptiennes pour leur travail « professionnel et transparent »
dans cette affaire, tout en estimant que le jugement des accusés en Egypte, «
ne serait en rien différent de leur jugement aux Emirats ». Il a affirmé à ce
propos que l’accord d’entraide judiciaire entre les deux pays n’incluait pas
l’extradition mutuelle de citoyens ayant commis des infractions sur leurs
territoires respectifs.
Après
le black-out imposé aux médias égyptiens durant l’enquête, personne ne
s’attendait à ce que celle-ci aboutisse à l’inculpation d’un homme considéré
comme faisant parti des « protégés » du régime. D’autant plus que tout le monde
a en mémoire les acquittements récents d’autres parlementaires PND comme Mamdouh
Ismaïl, propriétaire du ferry Al-Salam, qui a coulé en mer Rouge en 2006
faisant un millier de morts, ou encore Hani Sourour, propriétaire de la société
Haydelina, qui fut accusé d’avoir fourni aux hôpitaux des poches de sang non
réglementaires.
N’empêche,
l’inculpation de Hicham Moustapha n’a pas manqué de soulever des questions sur
le choix du régime de faire des hommes d’affaires ses piliers, que ce soit au
niveau du PND, du Parlement ou du gouvernement. Un choix qui le rend plus ou
moins responsable des affaires de corruption et autres abus auxquels s’adonnent
quelques-uns de ces derniers, sans parler de sa popularité au regard d’une
population dont la moitié vit en dessous du seuil de la pauvreté. « La raison
principale derrière la colère populaire contre l’homme d’affaires, bien avant
le début du procès, s’explique par le fait que celui-ci illustre la fusion de
l’argent et du pouvoir. Les Egyptiens savent par instinct que cette fusion a
été la source de leurs malheurs durant ces deux dernières décennies. Ce qui se
solde souvent par un sentiment d’arrogance, voire de dénigrement pour les gens
ordinaires », analyse le chercheur Mohamad Al-Sayed Al-Saïd.
C’est
surtout l’atmosphère politique qui a sécrété ces « stars » du PND qui est
montrée du doigt. « Il paraît que l’enrichissement flagrant et le pouvoir
illimité ont fait croire à cet homme qu’il peut tout faire sans rien risquer. Parce
qu’en Egypte, les exemples ne manquent pas pour montrer que les hommes du
pouvoir sont au-dessus de la loi, sauf que celui-ci s’est trompé en imaginant
que sa position spéciale à l’intérieur peut le protéger à l’étranger », affirme
à son tour l’écrivain Fahmi Howeidi.
L’inculpation
de Moustapha signifie-t-elle pour autant que le régime par souci d’image a
décidé de « lâcher » ces protégés dont les bévues lui coûtent de plus en plus
cher ? Pas sûr. En fait, beaucoup ont tendance à penser que sans les pressions
exercées sur l’Egypte, l’affaire aurait été étouffée sans trop de bruit. « Il
n’est pas exclu que le meurtre de la chanteuse libanaise ait été évoqué lors de
la visite récente au Caire du ministre libanais des Affaires étrangères. Plus
important encore, l’émirat de Dubaï, là où a eu lieu le crime, dépend
essentiellement du tourisme et des investissements et ne pouvait pas laisser
passer un tel crime impuni », estime Ibrahim Issa, le rédacteur en chef du
quotidien Al-Dostour.
Cela
dit, certains ont minimisé la portée de l’affaire, affirmant que le crime
supposé de Hicham Talaat ne devait ternir ni la réputation des hommes
d’affaires, ni celle du PND. « Il ne faut absolument pas réduire les hommes
d’affaires à ce crime ignoble et les présenter à l’opinion publique comme des
assassins. Il n’est pas admissible que les informations les concernant
s’arrêtent aux affaires de monopole, de corruption et de meurtre », appelle
Karam Gabr, le PDG de la maison de presse Rose Al-Youssef. D’autres ont
simplement insinué que Hicham Moustapha n’était pas un dirigeant du PND mais
simplement un membre du comité des politiques qui en regroupe près de 200. Son
inculpation devait, au contraire, montrer que la loi est appliquée sur tous
sans discrimination. « La décision du procureur Abdel-Méguid Mahmoud d’inculper
et de placer en garde à vue un homme d’affaires de ce calibre représente une
lueur dans un tunnel sombre. Cette décision a apaisé les Egyptiens qui se sont
habitués à considérer la corruption comme une partie intégrante de la scène
politique et sociale », affirme de son côté Wahid Abdel-Méguid du Centre
d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. « Les gens ont besoin de
retrouver l’espoir, ils veulent avoir confiance que demain ne sera pas pire
qu’aujourd’hui », ajoute-t-il.
Chérif Albert