Exposition .
Deux artistes, l’Egyptien Amr Fékri
et le Suisse Gaspare Otto
Melcher, puisent différemment
leur inspiration dans le mysticisme et la sagesse des
anciens pour un résultat lourd de sens.
Méditation couchée sur papier
«
Le tissage de l’occulte, contemplations autour du saint des
saints » est un titre trempé dans le mysticisme, qui donne
un avant-goût de deux expositions, celle d’Amr
Fékri qui se tient à
Qobbet Al-Ghouri,
dans le Vieux-Caire, et celle de
Gaspare Otto Melcher, à
la galerie Ofoq 1, au musée
Mahmoud Khalil. Dans ces deux expositions, organisées par la
fondation culturelle suisse Pro
Helvetia, chaque artiste s’imprègne de mysticisme
suivant sa culture à travers des œuvres qui puisent dans «
la géométrie sacrée » (le langage universel de la création).
Plongé depuis 1999 dans le monde du soufisme, Amr Fékri a
déjà bien modulé le thème dans d’autres expositions
ultérieures. La première était inspirée de citations tirées
du roman de Bahaa Taher Ana al-malek gueit (moi le roi,
j’arrive), alors que l’autre reprenait des pensées du maître
soufi Al-Nefari. C’est toujours dans les profondeurs du
mysticisme que sonde Amr Fékri. Sa nouvelle exposition à
Qobbet Al-Ghouri traite de pensées mystérieuses, voire «
hermétiques », de la sagesse antique, puisant dans les
innombrables textes du maître soufi Hermès (les textes de
Hermès — célèbre aussi comme messager des dieux — sont
écrits même avant Moïse). « C’est dans le livre Métoun
Hermès, qui signifie en arabe le germe de la sagesse chez
Hermès, que j’ai plongé, au cours d’une bourse de deux ans,
dans un parfait isolement, dans une maison au bord d’un lac
dans la forêt suisse. Lire la sagesse de Hermès et
contempler l’impassible nature était ma seule hantise »,
indique Fékri, dont toutes les photos-collages, inspirées
des textes ésotériques de Hermès, gravitent autour d’un
centre. Elles invitent le récepteur à tourner intensément en
rond pour regarder « au-delà ». Un au-delà qui ne cesse de
stimuler l’homme, en quête constante de sagesse, afin de
pivoter et méditer autour d’éternelles questions centrées
essentiellement sur le mystère de l’existence, du divin et
du cosmos. « Qui sommes-nous, d’où venons-nous et où
irons-nous ? », s’interroge l’artiste.
Une vivacité se dégage de ses œuvres et provient, en fait,
du lieu choisi pour sa méditation. Car c’est dans la forêt
suisse, avec son calme, sa verdure et son horizon infini,
que Fékri a produit ses œuvres contemplatives et cohérentes.
C’est un univers en « fragments » avec un noyau solide qu’il
reconstitue. Un univers en rotation, alliant images et
paroles.
Motifs et ornementations islamiques se confondent aux formes
géométriques démesurées qui se répètent et se ramifient
infiniment. Ces formes géométriques bien assemblées et
cohérentes prennent la forme de tiges d’arbres, d’herbes et
de feuilles imbibées de couleurs vertes, symboles aussi de
soufisme. Croissance de la vie, mais aussi héritage
ancestral. L’exposition de Fékri sera accompagnée tout au
long du mois de Ramadan par un festival de chants soufis.
L’artiste suisse Gaspare Otto Melcher a trouvé, lui, en la
trappe du roi Zoser à Saqqara, un vrai motif pictural, pour
appliquer cette même géométrie sacrée. Cette dernière hante
les dessins et les peintures de Melcher en Egypte depuis
2006. Sous le titre de Séquence Saqqara, ces dessins et
peintures lient en quelque sorte les interprétations
religieuses et mystiques à la géométrie sacrée, le concept
soufi à l’art moderne et l’histoire ancienne au présent
contemporain.
Tout d’abord travaillant sur la modalité utilisée par les
anciens Egyptiens, Otto Melcher a voulu savoir si ces
derniers ont eu recours à la géométrie sacrée pour produire
des œuvres d’art ou pas. Une étude qui a incité Mechler à se
servir de motifs picturaux asymétriques, figurant sur la
trappe de Zoser. Ce qui a ébloui Melcher le plus, c’est que
la statue du roi Zoser ne regarde pas la terre, direction
commune des rituels sacrés, mais se tourne vers le cosmos.
D’où un beau dialogue entre le terrestre et le céleste. « Ce
qui m’a vraiment touché, c’est de voir une sculpture
tellement suggestive, symétrique et moderne, comme une belle
astronaute devant une ruine pyramidale. Pour moi, Zoser est
un voyageur dans le temps et l’espace. Et sa trappe est une
œuvre de science-fiction, très moderne et très touchante »,
assure Otto Melcher.
Il n’aime pas trop mystifier son travail. « Pour moi, la
géométrie sacrée possède des règles très précises de
pratique et non pas d’interprétation mystique »,
affirme-t-il. Et d’ajouter : « Pour arriver à produire une
peinture expressive, je pense que ce n’est pas l’artiste qui
doit donner des interprétations unilatérales sur son
travail. Mon travail doit lui-même donner cette impression
de mysticisme, sans la forcer. Je n’aime pas être un
alchimiste de la mystique ».
Raison pour laquelle Melcher aime préparer tranquillement
ses dessins, avant de les reproduire dans des peintures, «
plus expressives que géométriques ». Une fois que ces
dessins sont mémorisés dans sa pensée, il travaille avec un
air plus accéléré sur ses peintures. Il recourt à des
couleurs mystiques et claires : bleu, jaune et ocre ... «
Sans mes dessins, aux lignes précises et fines, je n’aurais
jamais pu créer mes peintures. Il faut se doter à la fois de
la précision d’une ligne et de la maîtrise d’un pinceau »,
conclut Melcher.
Névine
Lameï